Montesquieu : Lecture analytique Lettres persanes / seconde partie lettre XXIV

Montesquieu : 1689-1755. Auteur des Lettres persanes en 1721, qui lui vaut la célébrité / L’esprit des lois, en 1748 qui lui rapporte la gloire.
Montesquieu a beaucoup voyagé, beaucoup travaillé et scrupuleusement observé la vie publique (droit, éco, politique, mœurs, Histoire). Il est l’auteur de l’article « Goût » dans L’Encyclopédie.
Les Lettres persanes = un roman épistolaire. Montesquieu joint la philosophie, la morale et la politique au roman, et use d’un ton souvent satirique.
C’est aussi un roman du sérail (palais du sultan, harem cher au goût de l’époque pour l’orientalisme) organisé sous la forme de lettres s’étalant sur dix ans (1711-1720). Il met en scène un regard étranger et faussement naïf porté sur la France er l’Europe. Il s’agit d’une correspondance fictive échangée entre deux voyageurs persans, Usbeck et Rica, et leurs amis restés en Perse (actuel Iran). Ce regard introduit un relativisme culturel, mais le roman évoque aussi la vie du sérail (eunuques, désir féminin, contradiction entre l’ouverture aux idées occidentales du philosophe persan et le despotisme qui organise le sérail et la condition de la femme.
Dans cette lettre XXIV, il a d’abord feint de s’intéresser aux caprices de la mode chez les français pour glisser adroitement aux usages introduits par le souverain, puis au despotisme.
Problématique : Il s’agira de comprendre comment le regard naïf autorisé par la lettre fictive permet à Montesquieu de dénoncer le double despotisme politique et religieux dont souffre la France.
Plan : I – La fiction de la lettre et le regard naïf/ II – La dimension critique et satirique de la lettre

I – La fiction de la lettre et le regard naïf :
A – Une lettre fictive :
– présence du lieu et de la date de l’énonciation « le 4 de la lune de Rébiab.. » relève de l’orientalisme et crée une certaine « couleur locale ». Ces indications entretiennent la fiction de la correspondance persane.
– Même démarche ave c l’onomastique : les noms du scripteur et du récepteur dans la formule d’adresse « Rica à Ibben, à Smyrne ».
– On repère également les marques de l’énonciation (marques de la première et de la deuxième personnes : ex « Ce que je te dis de ce prince » (intimité).
Par cette lettre, Montesquieu s’appuie sur le goût des lecteurs pour les romans épistolaires (Les liaisons dangereuses de Laclos/ La religieuse de Diderot) à ainsi que sur le goût du XVIII° pour l’orientalisme (traduction par Galland des Mille et une nuits + Zadig de Voltaire ou encore son pamphlet De l’horrible danger de la lecture. A noter le goût de l’époque pour les voyages.
Mais cela lui permet aussi de porter sur la France, l’Europe, leurs mœurs et leurs institutions un regard faussement naïf, qui opère comme une arme au service de la critique et de la satire.
B – Le regard faussement naïf :
Ce regard faussement naïf va trouver sa pleine expression dans les images et dans la traduction de l’étonnement. Ex « Ce que je te dis de ce prince ne doit point t’étonner ».
La proposition signifie que ces états de faits sont en réalité surprenants pour un persan, ce qui introduit l’idée d’un relativisme culturel et politique.
Mais c’est surtout le recours à l’isotopie de la magie qui signale ici ce regard naïf.
– champ lexical de la magie : prodige (= miracle) / ce roi est un grand magicien/ il exerce son empire/ un autre magicien/ ce magicien s’appelle le pape (= propos sacrilège) : à noter la répétition en quelques lignes du terme « magicien » qui crée un effet de redondance.
– On note également une écriture de l’illusionnisme : art de créer une illusion, phénomène qui pousse à voir ou à faire voir la réalité de manière erronée : « il les fait penser comme il veut »/ « il n’a qu’à leur persuader »/ « il n’a qu’à leur mettre dans la tête »/ « la force et la puissance qu’il a sur les esprits »/ « maître de son esprit … de celui des autres » / « il lui fait croire »
– En outre, à la fin du 1er §, le roi est présenté comme un faiseur de miracle : « qu’il les guérit de toutes sortes de maux, en les touchant ».
– Cette idée de miracle est reprise à propos du pape avec les allusions à certains épisodes bibliques (pain, vin = corps du Christ). On note également la mention du miracle de la Trinité « que trois ne sont qu’un », autant d’éléments qui peuvent sembler aberrants à quelqu’un qui n’est pas chrétien.
– On peut également percevoir cette magie plus ou moins miraculeuse dans la façon dont Montesquieu, par l’intermédiaire de Rica, établit certains rapports de cause à effets. Ainsi, l’expression « par un prodige » réunit l’idée que le roi entreprend une guerre sans argent dans les caisses de l’Etat et que l’armée semble tout de même au mieux. Le recours à la parataxe, générant une accélération, semble également ôter toute logique à l’enchaînement des faits. Ex : « il n’a qu’à leur persuader qu’un écu en vaut deux ; et ils le croient » : la conjonction ET tend à souligner le paradoxe. Même principe quelques lignes plus loin : « et ils en sont immédiatement convaincus ».
Curieuse, paradoxale efficacité de ce souverain mais mise en lumière de son despotisme qui transparaît notamment dans les notions de persuasion et de croyance, véritables outils d’un despotisme que Montesquieu s’emploie à dénoncer.
II – La dimension critique et satirique de la lettre :
Il apparaît donc incontestable qu’orientalisme et regard naïf sont des prétextes et des armes nécessaires à la dénonciation d’un double despotisme exercé sur les esprits des français :
– celui du roi
– celui du pape et donc de la religion
A – la critique du despotisme :
– champ lexical de la puissance : « le plus puissant prince de l’Europe » : superlatif / « exerce son empire » « tant est grande la force … »
– Montesquieu dénonce l’exploitation économique de ses sujets : « il a plus de richesses que lui, parce qu’il les tire de la vanité de ses sujets ». Il s’appuie aussi sur la comparaison avec les mines d’or et le champ lexical de l’argent.
– Il évoque également une exploitation morale : « il les fait penser comme il veut »
Mais ce despotisme n’est possible que parce que les sujets acceptent d’en être complices (mention de la vanité) ou parce que leurs esprits ne sont pas suffisamment éclairés, ce qui explique pourquoi magie et illusionnisme peuvent opérer. Ex : « il n’a qu’à leur mettre dans la tête qu’un morceau de parier est de l’argent » « qu’à leur persuader qu’un écu en vaut deux ».
B – La satire :
Le jeu avec les chiffres et les équivalences incongrues et inacceptables mettent ainsi en relief une certaine ignorance des sujets et une certaine naïveté. Il utilise le même procédé avec la formule « trois ne sont qu’un » du pape qui constitue une dénonciation du dogme de la Trinité. Montesquieu dénonce cette superstition avec la comparaison de la vanité et de la mine (la vanité est aussi un gouffre). Il en va de même avec la superstition du roi faiseur de miracles suivie assez logiquement d’une critique de la superstition chrétienne.
L’allitération en [S], notamment dans la dernière phrase du 1er §, laisse d’ailleurs entendre le ton persifleur de Montesquieu.
Ce despotisme ainsi présenté est d’autant plus condamnable que l’exploitation des sujets est à plusieurs reprises liée à l’idée de la guerre (autre forme de despotisme exercé sur les pays voisins). Mais Montesquieu dénonce aussi le despotisme exercé par la religion sur le politique (l s’agit de condamner la dépendance du trône à l’autel). Le pape est présenté comme un maître de l’esprit du roi, comme un magicien supérieur.

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