Séquence 1 : la lyrique amoureuse au fil des siècles et des mouvements

Séance 5 Etude du poème « La courbe de tes yeux », in Capitale de la douleur, 1926, Paul Eluard

Objectifs :

– Approfondir la notion de modernité en poésie

– conforter les aptitudes analytiques/ approfondissement de la méthode de la lecture analytique.

– Histoire littéraire : le surréalisme

A – Présentation de l’auteur :

Paul Eluard (1895-1952), de son vrai nom Eugène Grindel. Il publie ses premiers poèmes à l’âge de 18 ans ? Cette même année il rencontre une jeune russe prénommée Héléna et qu’il surnomme Gala. Elle deviendra sa muse et il l’épousera en 1917 (avant qu’elle ne devienne ensuite la femme de Dali). Il lui dédie le recueil Capitale de la douleur. Il devient vite l’un des éléments fondateurs du surréalisme avec André Breton et Philippe Soupault en 1922. Auparavant il a fréquenté le mouvement dada de Tristan Tzara.

En 1924 il connaît une crise personnelle et entame un voyage autour du monde.

En 1927 il adhère au PCF dont il sera exclu en 1931. Il est fortement engagé politique. En 1929 il quitte Gala pour Nusch qu’il épouse en 1934. Elle est l’incarnation de la femme sensuelle et sensible.

Durant la guerre son engagement ne faiblit, notamment aux côtés de la Résistance. Son poème intitulé « Liberté » sera parachuté au dessus des terres françaises par des avions anglais à des milliers d’exemplaires.

La mort brutale de Nusch en 1946 le plonge dans le désespoir. Son œuvre alterne poésie amoureuse et poésie engagée, politique.

1929 L’Amour et la poésie

1941 Le livre ouvert

1942 Poésie et vérité

1948 Poèmes politiques.

Il meurt en 1952.

B – Lecture analytique :

Remarques préalables :

Ce poème est l’avant dernier du recueil. Il est dédié à Gala.

Il est composé de 3 strophes de 5 vers. Structure hétérométrique : mélange alexandrins, décasyllabes et octosyllabes. Le système rimique traditionnel est bouleversé : quelques rimes plates et surtout des assonances. Ps de titre non plus.

Introduction

L’amour constitue un motif privilégié pour les surréalistes dans la mesure où ils le brandissent comme une véritable valeur, susceptible de contribuer à la libération de l’homme. C’est cet amour fou que célèbre Paul Eluard dans ce poème intitulé « La courbe de tes yeux », publié dans le recueil Capitale de la douleur en 1926. Ce poème se présente en effet comme un hommage à Gala, son épouse, mais il est également l’occasion pour le poète de révéler sa conception de l’amour.

Problématique :

Il s’agira donc d’analyser comment cet éloge de la femme aimée constitue un véritable hymne à l’amour.

Plan :

I – Un éloge de la femme

II – Un hymne à l’amour fou

I – Un éloge/ hommage à Gala :

S’inspirant en partie de la pratique ancienne du blason, Eluard propose dans ce poème l’éloge insolite du regard, des yeux de Gala

1 – le regard :

Le regard est mis en relief dès les premiers mots : « La courbe de tes yeux »

Il s’agit du regard de Gala, associé d’emblée à l’image du cercle.

– champ lexical du cercle : la courbe v1, le tour v1, un rond de danse v2, auréole v 3, monde v14

Ce regard encercle le poète. Il est captivé, surtout si l’on se souvient que le cœur est le siège des sentiments et des émotions.

Ces yeux dessinent comme un cercle magique qui a notamment le pouvoir de protéger le poète. Cette protection est soulignée par :

– l’adjectif « sûr »

– l’image du berceau

– ou encore le terme « auréole » qui connote une dimension sacrée. Les yeux de Gala sont sacrés pour le poète.

Il est donc bien question d’un pouvoir bénéfique, ce que traduit également l’image du « rond de danse » qui évoque le bien être. L’allitération en [s] qui domine la première strophe, voire le poème, donne ce bonheur à entendre.

Ces yeux se distinguent en outre par des qualités exemplaires :

– leur douceur : image du rond de danse et de douceur/ image des « aile couvrant le monde »

– leur vivacité et leur dynamisme : danse, fait le tour, verbes et images de mouvement comme les « roseau de vent » ou encore les « bateaux ». Cette mobilité peut suggérer une certaine disponibilité de la femme. Mais c’est aussi le mouvement du regard enveloppant. On peut en déduire que ces yeux accompagnent au propre et au figuré le poète dans tous les instants de son existence. Son regard abrite le poète.

– Cet enveloppement, cet encerclement est traduit également par la structure circulaire du poème : on peut voir une sorte de chiasme entre le v 1 et le v 15 : le sang fait écho au cœur, et le groupe « leurs regards » reprend « la courbe de tes yeux ».

L’éloge est développé par tout un réseau d’images, notamment dans la strophe 2. Cette dernière est entièrement constituée de groupes nominaux. Il s’agit d’une accumulation de métaphores mélioratives, souvent empruntées à la nature, qui subliment la femme.

Ces yeux sont un refuge mais aussi un principe de vie.

2 – La femme, source de vie :

« Et si je sais plus tout ce que j’ai vécu,

C’est que tes yeux ne m’ont pas toujours vu »

Il apparaît dans ces vers 4 et 5 que la vie du poète dépend de ce regard et de cette femme. Tout commence avec elle et rien n’existe en dehors d’elle. Le poète est en totale dépendance. Il n’a de passé qu’avec elle, il occulte ce qui la précède, un peu comme s’il était né avec elle, ce qui explique les nombreuses images maternelles présentent dans le poème :

– métaphore du berceau v 3

– les ailes couvrant le monde au v 8 suggère la mère protectrice avec ses petits

– la couvée d’aurores

Ce principe de vie est surtout affirmé au v15. Il faut relier le sang au terme « cœur » du v1. Le cœur est l’organe d’où part le mouvement du sang, or on constate que ce sang, qui opère comme une métonymie de la vie, se trouve détourné de son point d’origine puisqu’il ne coule plus depuis le cœur du poète, mais depuis le regard de la femme.

Ceci suggère une fusion entre le JE et le Tu au point qu’ils semblent ne former qu’un seul être, unique, ce qui nous amène à nous interroger sur la conception de l’amour développée dans ce poème.

II – Un hymne à l’amour :

Ce poème est certes un chant d’amour pour Gala, mais c’est aussi un chant, un hymne à l’amour.

1 – Un amour fusionnel :

Le poète conçoit l’amour comme fusionnel. Le couple n’est pas la réunion de deux personnes, mais leur fusion en un être unique.

Ceci passe par la dépendance de l’homme à la femme ainsi qu’en témoigne l’anaphore du groupe verbal « dépend de « aux vers 13 et 14.

Toutefois cette dépendance est signe de complémentarité : la femme est dans l’action tandis qu’il est dans la passivité (presque un retour au mythe de l’androgyne)

Cette fusion est traduite par la forme géométrique du cercle, mais aussi par le jeu des pronoms et des possessifs de la 1ère et 2ème personnes, notamment au v 15 « mon sang coule dans leurs regards » : il se distille en elle.

Gala le protège de son amour tandis qu’il lui offre ce qu’il a de plus précieux : son sang.

Cette femme est en outre à la fois amante et mère.

2 – Un amour sacré conçu comme une renaissance :

Plusieurs images évoquent le motif de la naissance et certaines ont même une connotation religieuse :

« auréole du temps » v 3

« sur la paille des astres » qui renvoie à la naissance du Christ.

Ces connotations confèrent un caractère sacré à cet amour, mais en souligne aussi la pureté. Plus qu’une naissance, c’est une renaissance au sens de retour au monde purifié et libéré. Cette renaissance est traduite par le rythme de la strophe 2 qui tient de l’élan lyrique. Elle est constituée d’une seule longue phrase, les coupes sont multipliées, et l’absence de verbe est compensée par une accumulation d’idées fugitives. On a l’impression d’un foisonnement d’une vie intense.

On a l’impression que cet amour est purificateur, ce qui explique ces métaphores naturelles qui semblent évoquer un monde originel, purifié, innocent : « feuille de jour » / « mousses de rosée » « Ailes couvrant le monde de lumières ».

Cet amour se diffuse, s’étend à ce qui entoure le couple, soit au monde. On doit remarquer à ce titre l’importance accordée aux parfums v 6 et v 11 : « sourires parfumés » et « Parfums éclos ». Volatiles ils symbolisent la diffusion de cet amour.

En ce sens la femme apparaît comme une divinité, une muse aussi, qui offre à l’homme une relation plus cosmique avec la nature. Elle offre le monde au poète, elle le lui donne à voir à travers ses yeux, ce que suggère le motif du bateau au v 9 mais aussi le v 14.

Conclusion :

Le poète rend hommage aux yeux d’une femme, mais cet éloge dépasse le cadre physique et donc le genre du blason. Il s’agit pour le poète de souligner combien la femme est source de bonheur et principe de vie, mais aussi combien elle le libère en lui ouvrant de nouveaux horizons.

Ce poème, en outre, présente des aspects surréalistes : il développe le thème de l’amour fou en exploitant les ressources des images et plus précisément des associations d’idées chères aux surréalistes. De cette façon il peut proposer une vision de l’amour qui outrepasse la logique et accorde une large place au rêve.

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