ntroduction :

La question de la colonisation et de ses effets pervers a lourdement alimenté la littérature : Voltaire, Montesquieu, Marivaux et au XX°, Frantz Fanon notamment dans ses essais « Peau noire et masques blancs » ou « Les damnés de la terre » préfacé par Jean Paul Sartre.

Dans cette préface allographe, le philosophe et écrivain engagé apporte son soutien à l’ouvrage et dénonce lui-même le colonialisme et le processus d’assimilation.

Nous nous demanderons donc comment cette préface, qui passe en revue l’histoire de la colonisation, met en scène la parole indigène afin de livrer un réquisitoire contre le colonialisme.

Nous verrons d’abord en quoi cette préface constitue un historique ironique, puis nous analyserons comment Sartre se livre ici à un violent réquisitoire contre le colonialisme afin d’ouvrir les yeux du lecteur européen.

I – L’ironie de l’histoire :

Cette préface se propose de brosser un historique ironique de la colonisation, alors que la décolonisation est en cours.

A – Une histoire de la reconquête de la parole :

L’analyse du mouvement du texte indique que cette préface retrace l’histoire de la reconquête de la parole par les colonisés.

– dans le 1er § : cette parole est confisquée : L 3 « Les premiers disposaient du Verbe, les autres l’empruntaient ». Le terme Verbe, doté d’une majuscule, désigne le don de parole accordé par Dieu aux hommes. Mais comme les indigènes ne sont pas considérés comme tels, c’est un moyen pour Sartre de souligner que l’Europe a d’abord confisqué la parole des indigènes, la parole étant ce qui permet à l’homme d’exister et d’exercer un certain pouvoir sur son environnement.

– La suite évoque un autre temps de l’histoire de la colonisation : l’étape de l’assimilation. Il s’agit alors pour les colons de contrôler la parole de l’indigène, et au delà sa pensée. Il s’agit de le faire parler à leur image. Ceci est illustré par l’image des « baillons sonores ». Le bâillon est un moyen d’empêcher de parler, d’émettre des sons. L’adjectif « sonores » désigne lui des bruits, des sons. Cet oxymore signifie comment l’Europe a cherché à contrôler la parole donnée aux indigènes choisis.

– Le second § est consacré à une parole rebelle, une parole reprise : « les bouches s’ouvrirent seules ». Ceci met fin au « Verbe » emprunté et aux « baillons sonores », ce que renchérit l’image des « voix jaunes et noires ». Sartre recourt ici à un hypallage : une figure de construction qui lie un mot syntaxiquement à un autre alors qu’il se rattache logiquement et sémantiquement à un terme extérieur. Les bouches n’ont pas de couleur. Cette synecdoque désigne les indigènes qui sont à la reconquête de leur parole.

– Cette reconquête se trouve pleinement réalisée au § 3 puisque le discours direct transcrit les paroles d’un indigène que l’on a tenté d’assimiler et qui se révolte. On peut parler d’apogée de cette parole puisqu’elle occupe quasiment tout le paragraphe alors qu’elle était d’abord réduite à quelques syllabes insensées dans le 1er §

Le mouvement du texte épouse donc la marche de l’histoire. Le 1er § évoque avec ironie un âge d’or pour le colon dont Sartre reprend à plusieurs reprises les points de vue ou les paroles.

– ainsi le « nous » du 2nd § désigne les européens

– l’expression « ces courtois exposés d’amertume » constitue le point de vue des colons sur les discours de rébellion des indigènes. Elle témoigne d’un désir de minimiser cette prise de parole. Les colons adoptent une attitude réductrice envers ces revendications qu’ils ne prennent pas au sérieux. Ceci est également traduit par les questions « comment ? Ils causent tout seuls ? » ou la proposition « laissons les gueuler ». Sartre les reprend non sans ironie pour souligner la grave erreur de jugement commise par ces européens, sourds à ces revendications.

– Cette parole des indigènes gagne progressivement le texte comme elle gagne du terrain dans les empires coloniaux. Sartre est un relais de cette parole et il s’efface progressivement pour lui offrir l’espace du texte. Elle s’impose alors dans un discours construit et argumenté. C’est une parole qui veut rassembler, ainsi qu’en témoignent les injonctives « Ne perdons pas de temps » et « Quittons cette Europe ». Parole qui se veut libératrice, qui tend à l’émancipation, ce qui est perceptible dans l’image de l’éloignement : « quittons » « il vaut mieux s’éloigner ».

– Sartre met en scène un renouveau : « nouvelle espèce »/ « ton neuf »

B – L’ironie de l’histoire:

Cette préface repose pour beaucoup sur l’ironie :

– on la pressent dès la 1ère phrase avec l’opposition hommes/ indigènes : c’est une façon pour Sartre de rappeler que l’on déshumanisait ces indigènes pour se disculper. L’ironie est ici renchérie par le jeu sur les chiffres : 500 millions d’hommes/ 1 milliard 500 millions d’indigènes. Une telle distinction revient en effet à écarter de la notion d’humanité les ¾ des habitants de la planète.

– Ironie encore lorsque Sartre recourt à la comparaison « comme des mères » pour évoquer la façon dont on attendait que les colonisés considèrent l’Europe et les colons. La mère a souvent pour connotations la douceur et la protection, deux idées fort contestables dans le contexte de la colonisation.

– Ironie encore avec le jeu sur le parallélisme de construction « l’élite européenne » et « l’indigénat d’élite ». On peut voir dans cette phrase un chiasme qui souligne l’effet de miroir recherché par l’Europe. Les colons cherchent à faire des indigènes des êtres à leur image

– Ironie avec la mention de « l’âge d’or ». L’âge d’or est un mythe qui, à l’instar du paradis, représente le bonheur originel, un état originel où les hommes vivent sans souffrir. Le colonialisme n’est un âge d’or que du point de vue des colons.

Plus encore, cette préface met en scène l’ironie de l’histoire.

– si l’on en croit le discours de l’indigène, l’Europe est décadente. Elle est sur une mauvaise pente et va à l’encontre du spirituel. On peut noter à ce titre l’image des « abimes » qui évoque l’enfer.

– Cette ironie de l’histoire est dramatisée par le discours rapporté de l’indigène dans le dernier paragraphe. Il y est question de l’indifférence des indigènes qui fait écho à celle des Européens jadis

– Jeu d’oppositions entre avant/ présent. avant les pères étaient des colonisés, leurs « créatures », des « âmes mortes » et des « zombies ». A ces pères s’opposent désormais « les fils ». Avant l’Europe était assimilée à la lumière, mais aujourd’hui les indigènes ont un autre feu, d’autres lumières. L’expression « chacun son tour » suggère que la roue de l’histoire tourne.

– Le jeu sur la lumière et l’obscurité illustre ce changement, ce renversement, qui trouve sa pleine expression dans l’affirmation finale « les zombies, c’est vous ».

II – Un réquisitoire contre le colonialisme :

Cette préface qui évoque l’aspiration des colonisés à une émancipation, constitue également un réquisitoire contre le système colonialiste.

A – La dénonciation du colonialisme et de l’assimilation :

Il est d’abord présenté comme violent.

– « il fallait qu’on les aimât » : l’expression signifie une obligation, une contrainte. On peut parler de violence morale

– l’assimilation est un type de déshumanisation puisque le sujet ne s’appartient plus. L’expression « entreprit de fabriquer » ravale en effet les indigènes au rang d’objets qu’on façonne.

– Cette passivité est traduite par les pronoms personnels employés en position objet. Ex : « on sélectionnait des adolescents […] on leur (cos) marquait sur le front … on leur (cos) fourrait dans la bouche. On les (COD) renvoyait chez eux. » Ceci les présente bien comme des victimes dont les bourreaux demeurent une collectivité anonyme désignée par le pronom impersonnel « on ».

– La violence morale est soulignée par deux images fortes « au fer rouge » , qui renvoie aux violences physiques perpétrées durant l’esclavage, et « baillons sonores » qui évoque leur parole muselée. Sartre signifie ainsi qu’on leur fait subir un lavage de cerveau en leur inculquant de force « les principes de la culture occidentale ».

– Cette violence est également traduite par l’allitération en [R], notamment L 7 à 12.

– jeu sur les dérivés humanisme et humanité L 17 et 18. Il met ainsi en évidence ce paradoxe qu’il y a à parler d’humanisme pour les européens.

– Cette ironie flirte avec l’humour noir, subversif, notamment avec l’expression « les nègres gréco-latins », présentés comme une « espère nouvelle », ou encore la proposition « elle avait hellénisé les Asiatiques ».

– On peut user noter la présence de termes dépréciatifs pour désigner certains agents du système colonialiste : « roitelets » (suffixe et = péjoratif, ce que renchérit l’adjectif vendus »/ « fausse bourgeoisie »

B – La dénonciation d’un crime contre l’humanité :

Cette assimilation a pour conséquence un déracinement, une déculturation de ces indigènes.

– elle les coupe des autres et de leur culture et les dépossède d’eux-mêmes, ce que signifie l’isotopie de la falsification : « truqués » + métaphore « Ces mensonges vivants ».

– l’assimilation est présentée comme un abrutissement notamment avec le jeu sur le verbe « résonnaient » L 13. Après l’évocation des principes de la culture occidentale on attendrait plutôt le verbe « raisonner » au sens où ces indigènes d’élite seraient capables alors de faire usage de leur raison. Sartre joue alors sur l’homonymie : les colons en ont fait de simples imitateurs, qui ne peuvent que fournir des échos. Ceci est traduit par le recours aux paroles rapportées L 14 et 15. Les termes « Panthéon ! Fraternité » se trouvent en effet réduits à leurs syllabes finales, qui n’ont donc aucun sens.

– On peut aussi noter l’expression péjorative « mimétismes nauséabonds »

– Par ailleurs ce fut une entreprise de grande échelle, ce que suggère la mention de Paris , Londres et Amsterdam, les capitales des trois plus grands empires coloniaux du XX°, ainsi que l’Afrique et l’Asie, vastes empires occupés par ces européens.

. Ceci fait de l’Europe une meurtrière. Le verbe « massacre » suggère des crimes en grand nombre, un génocide. Cette idée est renchérie par les pluriels et l’anaphore de l’adjectif totalisant « tous » L 28- 29 « à tous les coins de ses propres rues, à tous les coins du monde ». Le parallélisme de construction met en relief une progression : c’est un crime mondial, un crime contre l’humanité, ce que signifie la proposition « elle étouffe la quasi-totalité de l’humanité ». C’est aussi un crime installé dans la durée ainsi que l’indique l’expression « Voici des siècles ».

C – Faire évoluer les lecteurs :

Il s’agit pour Sartre de faire réfléchir le lecteur européen à la condition de ces indigènes, aux événements qui sont en train de se jouer, et de contribuer ainsi à une prise de conscience.

– Sartre s’adresse aux lecteurs à plusieurs reprises avec des apostrophes. Ex « Européens » à l’entame du § 4.

– il emploie également des injonctives. « Ecoutez » à l’entame du § 3 + « ouvrez ce livre, entrez-y » au § 4. La 1ère injonction « Ecoutez » s’explique par la surdité des européens au § précédent. Ces derniers n’entendaient pas les propos des indigènes puisqu’ils ne les comprenaient pas à leur juste valeur.

– il s’agit de leur ouvrir les yeux. Dans le 1er §, il évoque en effet un aveuglement de l’Europe, coupée de ses territoires éloignés : jeu d’oppositions L 5 et 6 : Aux colonies/ les métropoles puis nue/ vêtue. Il signifie ainsi l’aveuglement de la France hexagonale face à ses agissements à l’extérieur.

– il veut les guider vers une certaine démarche, il leur expose qu’ils ont un cheminement à parcourir, ce que renchérit la métaphore filée du déplacement, de la marche : « « entrez » / « quelques pas »/ « approchez ».

– il recourt notamment dans le dernier paragraphe à une métalepse : le discours met en scène le lecteur afin de lui faire enjamber le seuil du texte. C’est un procédé qui permet d’enchâsser la fiction dans la réalité, de brouiller les frontières entre le texte et la réalité. Il s’agit ici de faire sortir virtuellement les lecteurs de leur européanité pour les conduire dans les réalités des colonisés. La figure permet de supprimer virtuellement l’étanchéité de ces deux mondes distincts que sont celui des européens et celui des indigènes. C’est ici un outil de persuasion.

– Sartre appuie sa démonstration sur des paradoxes. Ex : paradoxe de l’Europe qui prône l’homme et le massacre

– autre paradoxe : « la prétendue aventure spirituelle » : le terme spirituel renvoie à la religion et constitue un paradoxe puisqu’il est question d’un génocide.

Conclusion :

Sartre retrace donc en quelques lignes l’historique ironique de la colonisation afin de donner plus de poids à son réquisitoire contre ce crime contre l’humanité. Il met également en scène la marche vers la décolonisation en accordant la parole aux indigènes. Dans l’espace de cette préface, la parole de l’indigène peut à la fois résonner et raisonner, et peut-être toucher le lecteur.

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