Rimbaud « Le Châtiment de Tartufe »
Séance 3, Lecture analytique du poème « Le châtiment de Tartufe » d’Arthur Rimbaud

Introduction:
– Nombreux sont les poètes qui envisagent la poésie comme une arme, un moyen de critiquer les maux de nos sociétés.
– C’est sans aucun doute le cas d’Arthur Rimbaud lorsqu’il écrit en 1870 le sonnet intitulé « Le Châtiment de Tartufe ».
– Le poème offre en effet un espace d’expression à son anticléricalisme. Rimbaud s’attaque une nouvelle fois à la religion et aux hommes d’Eglise (après l’écriture en 1870 d’un texte de jeunesse intitulé Un cœur sous une soutane. Intimités d’un jeune séminariste.
Problématique: Il s’agira de comprendre comment Rimbaud met en œuvre une poésie masquée pour offrir au public une satire de l’Eglise.
Annonce du plan: Nous étudierons initialement la dramatisation de ce portrait poétique avant d’analyser comment cette satire religieuse repose sur une écriture originale et masquée.

I – Un portrait en action:
Ce sonnet se présente comme une saynète, une comédie poétique
A – La dramatisation
Le personnage, exclusivement nommé dans le titre, Tartufe, est l’objet d’un portrait en action (portrait en mouvement. Il s’agit pour l’auteur de signifier les traits physiques ou moraux d’un personnage à travers ses faits et gestes, la description de ses habitudes. Ce type de portrait est plus vivant qu’un portrait statique et présente l’avantage de ne pas ralentir le récit).
– Rimbaud recourt donc à des verbes d’action comme « tisonnant », « s’en allait » (2 occurrences de ce verbe de mouvement), « bavant » « arrachant ». Il montre son personnage pris sur le fait, en flagrant délit.
– les participes présents comme « tisonnant » « bavant » actualisent la scène qui semble alors se dérouler sous les yeux du lecteur.
– la scène semble extérieure: la répétition du groupe verbal « s’en aller » laisse supposer qu’il est en chemin
– l’expression « Un jour » annonce le récit d’une anecdote: celle de la rencontre avec un méchant et de la punition qui s’ensuit.
Le décor n’est pas décrit mais le portrait et notamment le costume du personnage sont précis. Le personnage est caractérisé.
– Ce personnage est doté d’un nom, comme au théâtre: Tartufe. Ce nom est d’ailleurs un nom de théâtre puisqu’il s’agit d’un emprunt à Molière.
– Le nom de Tartufe renvoie à la comédie de Molière, publiée en 1664, Tartuffe ou l’imposteur. Le personnage de Molière est un faux dévot: personne qui simule la dévotion (le sentiment religieux) pour servir ses intérêts personnels (argent + amour pour Mariane), ce que signifie également le terme « imposteur » dans le sous-titre. Le 1er protagoniste est donc sans doute un menteur, un hypocrite.
– Présence également d’un autre protagoniste: « un Méchant » v 5.
– L’article UN le présente comme un anonyme qui se voit cependant grandi par la majuscule. On peut voir dans ce mot une ANTONOMASE: figure qui consiste à employer un nom commun comme nom propre ou un nom propre comme nom commun. Ainsi le nom propre Tartuffe, qui n’était au départ qu’un personnage de Molière est devenu un nom commun. Un tartufe est un hypocrite.
– le terme, sous l’accent en fin de vers, est mis en relief par le tiret. Cette position dans le vers imite la façon dont cet individu fait brutalement irruption au détour d’un chemin, interrompant Tartufe dans ses prières.
– La majuscule lui confère une importance particulière: un méchant est un athée. La majuscule peut signifier ici qu’il s’agit d’un personnage type: personnage emblématique d’une catégorie de personnes.
– Le poète nous donne Tartufe à entendre en recourant au v 5 au discours direct « Oremus », verbe latin signifiant « prions ». Il recourt par ailleurs à des verbes de paroles « jeta des mots » v 7, s’égrenant dans son cœur » « se confessait » « priait » + mot « râle » qui évoque un son rauque, signe de souffrance ou de malaise.
– la rencontre avec le Méchant constitue l’élément perturbateur du récit de cette saynète. On peut noter le passage au passé simple: temps du récit utilisé pour évoquer un enchaînement d’actions rapides: « le prit » « lui jeta »
Les outils de l’écriture poétique sont par ailleurs au service de la dramatisation de ce combat:
– Rimbaud orchestre une série d’oppositions:
rudement/ benoîte (bénie, sainte) v 6
benoîte/ mots affreux
arrachant, nu/ chaste robe
– la violence du combat est traduite par le point d’exclamation qui vient clore le 2nd quatrain au v 8 et par celui du v 9 qui confère au mot châtiment sa puissance maximale (théâtralité à la Hugo).
– à la rime dans le 2nd quatrain contraste des sons [an] et [oi] qui semblent traduire la mise en présence de forces inégales.
– les mots essentiels semblent placés en fin de vers quitte à ce que cela passe par des licences poétiques: enjambement v 5-6 un Méchant/ Le prit: renvoie du verbe au début du vers suivant/ idem avec arrachant séparé de son COD
L’anaphore de la proposition « Un jour qu’il s’en allait » crée un effet d’oralité. Le narrateur semble reprendre son récit après une courte pause descriptive.

B – Un portrait caricatural:
Il apparaît rapidement que cette anecdote est l’occasion d’évoquer un être ridicule et critiquable. Dès les v 3 et 4 le sonnet devient plus caricatural:
– les termes « bavant » « jaune » « bouche édentée » permettent un portrait dévalorisant. Tartufe apparaît comme un personnage répugnant. Le verbe baver est dépréciatif : sens propre = laisser couler de la bave/ sens figuré dire des insanités. Le verbe ôte toute valeur aux propos religieux de ce tartufe.
– Le jaune est à la fois la couleur de la maladie (souci de bile) mais aussi de la fausseté (hypocrisie)
– l’association des sons [B] et [ou] suggère le dégoût. Dégoût amplifié et donné à entendre comme un cri au v 14 avec l’emploi de l’interjection « Peuh »
Rimbaud recourt à la PHYSIOGNOMONIE: méthode fondée sur l’idée que l’observation de l’apparence physique d’une personne, et principalement les traits de son visage, peut donner un aperçu de son caractère ou de sa personnalité. Rimbaud s’inspire ici des portraits à la façon de La Bruyère (XVII°) ou de Balzac.
Ce personnage est ridiculisé: image finale de la nudité au v 14. C’est un GROTESQUE. Ce terme désigne d’abord un ornement (dessin, peinture ou sculpture) des monuments antiques représentant des sujets fantastiques, des personnages, des animaux, des plantes étranges. L’idée dominante est celle de bizarrerie, d’extravagance. Ensuite l’adjectif désigne un objet ou un être qui prête à rire par son côté invraisemblable, excentrique ou extravagant. Au THÉÂTRE le terme désigne un danseur bouffon, qui fait des pas bizarres, des gestes outrés pour égayer les entractes de certaines pièces.
– il est présenté comme une victime: emploi des pronoms personnels en position objet : v 6 « Le prit » « lui jeta » v 7. Mais il n’attire pas pour autant la sympathie du lecteur à cause de l’image de la bave par exemple. Il en va de même pour les personnages cibles du théâtre de Molière. Il s’agit de faire rire le lecteur à ses dépens.
– sa faute, son hypocrisie réside dans l’opposition entre la chaste robe, les « Oremus » / heureux, coeur. Il semble se laisser distraire de Dieu. La présence du verbe « confessait » v 12 signifie bien qu’il a commis une faute, un péché.

Mais tout comme les comédies de Molière, ce sonnet ne se limite pas au comique. Le rire est un outil au service de la critique, de la satire.

II – Une dramatisation au service d’une satire originale:

Ce Tartufe est en effet un hypocrite (sens étymologique: acteur dans le théâtre grec antique qui portait un masque). Il joue une comédie religieuse et devient sous la plume de Rimbaud le jouet d’une comédie poétique virulente.
A – La satire d’une religion fausse:
Une nouvelle fois Rimbaud met la poésie au service de son anticléricalisme ainsi qu’en témoigne l’abondance des termes appartenant au champ lexical de la religion: Oremus, benoîte, chapelet des péchés, saint, confessait, priait + image de la « chaste robe noire » PERIPHRASE (figure qui consiste à désigner une réalité par un groupe de mots un peu à la manière d’une devinette: le roi de la jungle pour le lion, le septième art pour le cinéma) pour désigner une soutane.
Il fait preuve d’ironie notamment avec l’image du « chapelet des péchés pardonnés ». Il joue sur le terme chapelet qui peut certes désigner un objet religieux, support de prières, une prière répétée ou une personne très pieuse, mais qui peut aussi désigner une série, un assemblage d’objets semblables, attachés les uns aux autres (ex chapelet de saucisses). Cette seconde acception peut suggérer le grand nombre des péchés.
A cela s’ajoute le fait que l’expression « péchés pardonnés » est proche de l’oxymore. Un péché est une faute et seul Dieu peut pardonner, mais là ils semblent d’office pardonnés en raison de la présence du chapelet. Façon pour Rimbaud de dénoncer cette facilité à mal agir presque en toute impunité.
V 10 : ironie du terme Saint dans le groupe « Saint Tartufe »
Il vise à dénoncer l’hypocrisie religieuse notamment en matière de sensualité (sexualité refoulée).
– le jeu sur la répétition du participe « tisonnant » mérite toute notre attention. Le verbe « tisonner » signifie remuer la braise pour attiser le feu. Il est employé ici à proximité de l’expression « son cœur amoureux » si bien que l’on peut interpréter le vers comme une métaphore associée à la passion amoureuse.
– toutefois il existe une autre interprétation possible (cf. Murphy). Le terme « cœur » en argot du XIX° désigne le sexe masculin. La répétition du participe « tisonnant » en début de vers 1 suggérant un acte répétitif on peut supposer que ce Tartufe se livre à des pratiques jugées honteuses par l’Eglise. Cette interprétation est soutenue par la mention de « la main gantée » v 2 ainsi que la répétition du groupe « chaste robe noire » qui la rend suspecte. Le lecteur finit par avoir un doute sur cette chasteté (que cache donc tout cela???).
– l’allitération en sifflantes et en chuintantes « TiSonnant » « Son cœur amoureux Sous » « Sa CHaSte robe noire » donne à entendre cette sensualité, cette sexualité cachée.
– l’adjectif « heureux » mis en relief par la double coupe (apposition) et par le contraste qu’il ménage avec le noir de la robe et le jaune du teint, laisse aussi planer le doute. Pourquoi est-il heureux??? Quel est ce plaisir »
– à cela s’ajoute la mise en relief de la préposition « sous » en fin de vers, qui se trouve mise en relief par l’enjambement (rejet au vers suivant d’un ou de plusieurs mots, qui fait porter le sens sur deux vers et rend la lecture du second vers nécessaire à la compréhension du premier) du v 1 sur le v 2. La « chaste robe noire » évoque l’habit clérical, la soutane. L’image renvoie forcément au séminariste d’Un cœur sous une soutane et à ses pratiques intimes.
– l’arrachement de la robe est une façon de démasquer l’hypocrite. Le costume de la foi est tombé puisque « Ses habits étaient déboutonnés »
– cette robe, associée à « la main gantée » opère comme un MASQUE. Les sonorités en [S] peuvent alors suggérer la DUPLICITE du personnage. Les rimes croisées du 1 er quatrain signifient aussi cette duplicité (recouvrement, mélange des sons).
– l’oxymore (alliance de mots contradictoires dans un même groupe de mots) « effroyablement doux » est également signe de sa duplicité (association de connotations négatives et positives). Il se compose un masque. Homme à double visage.
L’attaque est d’autant plus virulente que Rimbaud présente le geste comme habituel: reprise au v 5 du 1 er hémistiche du v 3
A l’issue de cette attaque poétique la « chaste robe noire » est réduite au terme « rabats » (étoffes de peu de valeur) symbolisant les oripeaux de la religion qui n’a elle-même aucune valeur aux yeux du poète.

B – La modernité et l’originalité de Rimbaud dans ce sonnet:
Rimbaud recourt à des termes inattendus parce que prosaïques ou apoétiques.
– ex : v 1 le verbe « tisonner » est prosaïque.
– v 4 « bavant la foi »: le verbe baver est particulièrement prosaïque et dépréciatif
– v 14: l’interjection « Peuh » est apoétique également car terme trivial.
Désir de choquer et de renouveler l’écriture poétique « d’en finir avec les vieilleries poétiques ». Ecrire c’est aussi faire acte d’émancipation pour Rimbaud.
Aussi bouleverse-t-il certaines règles poétiques (recourt à des LICENCES POETIQUES)
– préposition SOUS à la rime v 1
– enjambements v 1/2 ; v 5 / 6
Réécriture et humour de potache: il s’émancipe aussi des modèles et des convenances
– v14 : citation de Molière, Tartufe acte III, sc 2 réplique de la servante Dorine à Tartuffe « Et je vous verrai nu du haut jusqu’en bas »
– jeu de mots implicite sur l’homonymie foi (celle attendue du Tartufe) / le foie (couleur jaune de son teint qui suppose une maladie de foie). Or la foi de cet individu est malade, tout comme l’Eglise est malade, viciée.
– l’orthographe de Tartufe (un seul F) est une façon de signer son originalité.
L’adolescent cultivé s’appuie sur sa culture littéraire et sur son humour potache
Le titre affiche d’ailleurs l »intertextualité du poème:
– le terme « châtiment » renvoie au recueil poétique de Victor Hugo, Les Châtiments”, publié en 1853 et lu par Rimbaud. Le grotesque de ce tartufe évoque aussi Hugo (théorie du grotesque et du sublime). Ici la religion a perdu tout sublime tandis qu’elle est gagnée par le bas corporel.
– Les Châtiments = le cinquième recueil écrit par Hugo. = recueil engagé composé de poèmes satiriques. Entre Nox (le passé, la nuit du coup d’Etat, la dictature, critique de Napoléon III) et Lux (le futur, la lumière attendue de la Liberté, l’amour), 98 poèmes sont distribués en 7 livres dont les 6 premiers portent pour titres ironiques les principales fiertés du régime impérial : « la société est sauvée », « l’ordre est rétabli », « La famille est restaurée », « La religion est glorifiée » « l’autorité est sacrée », « La stabilité est assurée ». Le septième «Les sauveurs se sauveront» joue sur les mots pour résumer toute l’espérance de Hugo voué à anéantir Napoléon par la magie de sa parole. Selon lui le régime de Napoléon III est un châtiment tardif envoyé par Dieu; Le titre désigne aussi les sanctions poétiques infligées par le poète à l’usurpateur. «Ces vers ont un double but écrit Hugo en mars 1853, châtier dès à présent les coupables régnants et empêcher dans l’avenir toute représaille sanglante »
Par cette référence aux Châtiments, Rimbaud s’inscrit dans la tradition Hugolienne de la poésie du combat, mais il s’en démarque aussi en allant plus loin dans le travail de sape.

Une poésie masquée:
– on peut faire une lecture allégorique du poème:
– la majuscule du terme Méchant peut signaler une allégorie Le Méchant est alors un personnage incarnant l’irréligiosité. Le récit n’est donc plus une simple anecdote, et le combat n’est plus un acte de brigandage isolé mais une représentation de la lutte Eglise/ irréligion.
– l’arrachement de la robe est une métaphore de l’intention de Rimbaud dans son poème: il aspire à arracher son masque au clergé ainsi que son autorité et son respect.
– v 9, les points de suspension génèrent par ailleurs un certain suspense: le lecteur attend de savoir ce que la robe cachait. Rimbaud joue avec les attentes du lecteur ici puisque le poème ne le dit pas. C’est au lecteur d’interpréter: en poésie, l’écrivain est en quête d’un langage spécifique, il cherche à faire du sens avec le langage, mais il conduit aussi le lecteur sur le chemin de la quête du sens. Les spécificités du langage poétique exigent en effet souvent du lecteur un effort plus intense d’interprétation, de traduction.

Conclusion:
Tout comme le Méchant contribue à démasquer Tartufe, le poète démasque, à travers cette mise en scène poétique, l’hypocrisie religieuse. La dramatisation de la scène confère à la satire une virulence supplémentaire tout comme la modernité de l’écriture rimbaldienne. Rimbaud propose ici une réécriture poétique du personnage comique de Tartuffe, tout en proposant une nouvelle voie à la poésie.

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