lecture analytique du discours de Victor Hugo

Introduction :

Homme de lettres mais aussi homme public et politique, Victor Hugo a souvent mis son engagement au service des plus démunis. S’il évoque les « Misérables », paysans et ouvriers, dans un roman majeur, il n’hésite pas à défendre leur cause au sein de l’Assemblée elle-même, notamment dans ce discours virulent prononcé le 9 juillet 1849.

Il s’agira donc d’analyser quelle stratégie argumentative Hugo met en place pour condamner une politique sociale et désastreuse et œuvrer en faveur de l’abolition de la misère.

I – Un discours politique accusateur :

A –Discours et dialogisme :

Victor Hugo s’appuie sur un dialogisme :

– apostrophe « messieurs » renchérie par l’interjection « Eh bien »

– présence des marques de la 1ère personne : anaphore du groupe « je dis » L 1 et 3/ redondance de la 1ère personne qui souligne la position particulière de Hugo, L 4-5 « que je m’en sens, moi ». Cette redondance met en lumière son implication.

– Expression « cette assemblée » (anaphore L 12). Le singulier collectif assemblée désigne le groupe de ses interlocuteurs et le démonstratif « cette » semble les montrer du doigt.

– Hugo exhibe son implication en recourant aux termes « complice et solidaire » pour souligner son engagement. Même remarque avec l’expression « je suis pénétré » L 8

– Présence des marques de la 2ème pers : « Vous n’avez rien fait » : anaphore L 17,18,19,25,26/ « Vous le voyez, messieurs » L 29/ Votre générosité/ votre sagesse

– Présence également de la 1ère pers pluriel qui vise à réunir dans un même élan Hugo et ses interlocuteurs : L 21-22 « nos campagnes » « nos villes ».

Par ce dialogisme Hugo vise à impliquer ses interlocuteurs, à emporter leur adhésion.

Cette adhésion est d’ailleurs signifiée par les remarques qui figurent entre parenthèses et qui informent le lecteur sur les réactions du public.

– L 14 « Bravo ! – Applaudissements »

– L 25 : « Acclamation ! »

– L 32 « C’est vrai ! C’est vrai ! »

Ces notations contribuent à restituer la vivacité des débats. Les paroles ainsi rapportées soulignent l’effort et la capacité de persuasion de Hugo.

Ceci s’ajoute aux quelques marques d’oralité comme l’interjection « Eh bien » L 1 ou les anaphores. Parallélismes de construction et anaphores témoignent de la façon dont Hugo cherche à marquer les esprits (nécessité de se répéter à l’oral pour être bien entendu).

B – Un discours politique accusateur :

Ce discours est un discours politique ainsi qu’en témoigne la présence des termes appartenant au champ lexical de la politique : la société L2/ pays civilisé L 4 / conscience de la société L 4 / cette assemblée / l’ordre moral L 16/ le peuple L 17/ souffrance publique L 26/ esprit de révolution L 25/ anarchie L 31

Il s’agit pour Hugo de dénoncer la façon dont la société et le monde politique de cette première moitié du XIX° oublient les plus démunis.

Il condamne cette situation en recourant notamment à des phrases négatives comme « ce sont là des choses qui ne doivent pas être » L 1/ « pour que de telles choses ne soient pas » L 3.

Son discours accusateur est donc un réquisitoire indigné ainsi que le signifient les nombreuses exclamations L 3, L 6, L 13.

– hyperbole L 6 « pas seulement des torts envers l’homme, que ce sont des crimes envers Dieu » L 6. Cette hyperbole désigne implicitement les interlocuteurs de Hugo comme des criminels et surtout comme de mauvais chrétiens

– Anaphore de « vous n’avez rien fait » : exhibe la négligence des politiques

Cette accusation vise à réveiller ou à éveiller les consciences. Hugo exhorte le monde politique à changer, à achever ce que l’esprit révolutionnaire a entamé.

II – Un Plaidoyer en faveur de l’abolition de la misère :

L’enjeu de ce discours est en effet l’éradication de la misère ainsi que le souligne la gradation de la L 13 : « pour marcher à ce grand but, à ce but magnifique, à ce but sublime, l’abolition de la misère ».

Cet objectif est reformulé à la fin du passage : « faites maintenant des lois contre la misère ».

A – L’exhortation à l’abolition de la misère

Hugo n’est pas tourné vers le passé, il se présente comme un homme d’avenir, de progrès.

– la métaphore de la marche est à ce titre intéressante : L 10 « ce n’est qu’un premier pas » + L 12 « pour marcher à ce grand but ».

– il s’agit de construire une société nouvelle ainsi que le suggère la mention de « l’esprit de révolution » L 25. Hugo fait ici allusion à la révolution ratée de 1848. C’est la 2nde révolution française du Xix° après celle de juillet 1830. Le peuple, affamé, se soulève à Paris entre le 22 et le 25 février 1848. Louis Philippe abdique en faveur de son petit fils Charles d’Orléans. Le peuple proclame la 2nde République qui met fin à la Monarchie de Juillet. Les élections ensuite conduisent Louis Napoléon Bonaparte à la tête de l’Etat.

Il cherche à entrainer à sa suite les députés, il les exhorte en recourant notamment à des phrases injonctives. Ex L 33 « faites des lois »/ L 2 « je dis que la société doit dépenser toute sa force »/ « Je voudrais que cette assemblée » L 10.

Victor Hugo joue donc avec le principe du « movere » pour faire évoluer la société. Afin de toucher les députés et de les sensibiliser à la cause des misérables il recourt au registre pathétique.

– lexique de la souffrance physique et morale : « le peuple souffre » L 17/ « en dessous de vous une partie du peuple qui désespère » L 18/ « peuvent être sans pain » « sans asile » (anaphore de la préposition « sans » + parallélisme de construction qui met en relief le dénuement du peuple).

– Métaphore de la dévoration L 21-22

– Allitérations en [R] et en dentales, notamment dans le troisième paragraphe pour faire entendre les misères du peuple

Il procède par ailleurs à une valorisation du peuple :

– recours à des termes valorisants : « pauvres familles honnêtes » L 24/ « aux bons paysans » « aux bons ouvriers » : anaphore de l’adjectif « bons »/ « aux gens de cœur » L 25

B – Registre épique et héroïsation :

Cette valorisation du peuple est soutenue par un recours au lexique religieux.

On peut en effet noter la présence de termes ou expressions comme « crimes envers Dieu », « âme », « lois fraternelles », « lois évangéliques » « ténèbres », « homme méchant » ou encore « les abîmes ».

Il semble que Hugo propose une vision angélique des misérables, ce que souligne l’anaphore du terme « bons » qui forme une antithèse avec l’expression « homme méchant ».

Ceci a pour conséquence une vision manichéenne de la société française de l’époque. On trouve d’un côté les « bons » misérables et de l’autre l’univers du Mal.

Cette isotopie de la religion contribue en outre à la mise en place d’un registre épique : L’adjectif épique est formé sur le nom épopée qui désigne un long poème célébrant les exploits d’un héros. Le caractère épique d’un texte repose souvent sur l’amplification qui peut aller jusqu’au merveilleux, et sur la dimension symbolique de certains éléments du récit.

On peut noter à ce titre le recours aux hyperboles, aux gradations, aux nombreuses anaphores.

Ici le merveilleux passe par le religieux. On repère aisément une certaine grandeur dans le discours de Hugo qui tend à faire du peuple un héros confronté à des difficultés, des épreuves et des souffrances. Comme un héros, le peuple est aussi seul contre tous.

Lutter aux côtés du peuple, œuvrer pour l’amélioration de ses conditions, pour son salut c’est tendre vers un but sublime. Le terme mérite notre attention. Il signifie « qui va en s’élevant ». Il désigne une chose, un événement grandiose.

Ce but sublime désigne tout autant l’amélioration de la vie du peuple que la valorisation du poète qui aura œuvré dans ce sens.

Conclusion :

Hugo, dans ce discours, énonce donc son engagement pour une noble cause : l’abolition de la misère. Il propose donc un plaidoyer en faveur des misérables, plaidoyer qui contribue également à grandir le poète lui-même.

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