Séquence 4 « Art » de Yasmina Reza

 

         Séance 1: lecture analytique de la scène d’exposition L 1 à 88

 

Intro:

Si le théâtre est un art qui vise à la représentation des passions et des crises humaines, il peut également comporter une dimension spéculaire et se représenter ou évoquer l’art. Le XIX° a connu des personnages artistes comme le jeune poète Chatterton dans la pièce de Vigny tandis que nombre d’auteurs ont élaboré d’habiles mises en abyme pour donner à voir les ficelles de l’univers dramatique (Molière, Marivaux, Pirandello). Avec sa pièce intitulée « Art » publiée en 1994, Yasmina Reza s’inscrit en partie dans cette tradition et place un tableau au cœur des débats entre 3 amis dès l’exposition.

Il s’agira d’étudier comment cette exposition originale, qui confronte deux amis, permet d’amorcer une réflexion sur la notion d’œuvre d’art et sa subjectivité.

 

I – Une exposition moderne non conventionnelle:

Lorsque le rideau se lève, l’histoire est déjà commencée. Le spectateur se trouve projeté au cœur de l’intrigue. Il a donc besoin de certains éléments, ce que l’on nomme « la préhistoire » pour comprendre la situation présente. Ces informations lui sont généralement fournies par les scènes d’exposition.

« Le premier acte doit contenir les semences de tout ce qui doit arriver, tant pour l’action principale que pour les épisodes… » Corneille

Le dramaturge se heurte alors à la difficulté de concilier cette exigence avec celle de l’action pour ne pas ennuyer le public (fonctions d’information et de séduction).

 

A – Un affranchissement

– pas de découpage en actes et en scènes mais des moments, des tableaux distingués par des astérisques. C’est un signe de modernité.

– de la même façon la page de garde / de titre ne fait mention d’aucun genre (ni comédie, ni tragédie)

– alternance de monologues et de dialogues et importance des silences « Un long temps où tous les sentiments se traduisent sans mot »
– au début du tab 2/ recours aussi aux points de suspension L 21 : le prix laisse Marc plus que rêveur. Idem L 33 puis 35 où le silence remplace même les mots. L 60, l’auteure double la mention de ce silence, comme pour l’allonger, en conjuguant la didascalie « après un temps » à des points de suspension originaux au début de la réplique de Serge: « … Comment peux-tu dire « cette merde »? ». Ce procédé lui permet de traduire la stupéfaction de Serge devant une condamnation aussi catégorique et aussi subjective. Ligne 82, l’interjection « Bon » suivie des points de suspension indique que Serge fait le point, tire une conclusion de la scène qui vient de se dérouler. Marc a le droit de ne pas aimer, là n’est pas la question. Le souci réside dans les mots employés.

– on change de lieu d’une scène à l’autre: tab 1 chez Marc/ tab 2 « Chez Serge »

– recours à une analepse: procédé assez rare au théâtre, surtout dans l’exposition. Généralement le dramaturge recourt à un récit. Un personnage vient rapporter ce qui s’est déroulé hors scène ou raconte dans une tirade au passé un événement antérieur. On peut voir ici un renouvellement du récit dramatique: la scène semble s’ouvrir sur une autre. Bouleversement chronologique représenté sur scène.

 

B – Mais une exposition qui répond aux exigences

La mission informative est correctement assurée

– chacun des personnages présente l’autre: « Mon ami Serge » « il est médecin dermatologue et il aime l’art »// « Mon ami Marc […] ingénieur dans l’aéronautique… de ces intellectuels nouveaux ». Chacun est caractérisé par sa profession et ses goûts, comme s’il existait un lien de cause à effet entre les deux.

– sujet : une histoire d’amitié que l’on pressent fragilisée par ce tableau

– l’objet de la discussion, puis du conflit est un tableau

– on note aussi la présence de didascalies conventionnelles dans la distribution: renseignements sur le lieu, le jeu, le ton, les silences. Les répliques nous renseignent également sur l’époque

 

La mission de séduction et l’indication de genre.

Nous avons affaire à une exposition comique mais sérieuse, qui tend à rapprocher cette pièce des comédies de mœurs du XVII° . Cette exposition repose aussi sur un mélange des registres qui annonce un mélange des genres ou tout du moins une comédie amère.

– s’appuie sur certains effets comiques. On peut mentionner à ce titre le jeu de regards précisé par les didascalies à l’entame de la seconde scène. On relève 4 occurrences du verbe « regarder » en 3 lignes. Il s’agit de souligner le plaisir de Serge et son désir assouvi, sa joie de posséder et d’indiquer comment il cherche un signe d’assentiment chez Marc. Ses regards sont parlants: « tous les sentiments se traduisent sans mot ». Le comique réside dans le regard de Marc que l’on imagine et dans l’échec de ce jeu de miroirs puisque Marc ne voit pas la toile comme Serge.

L’effet comique se poursuit par la répétition de certains mots d’une réplique à l’autre L 20 à 29. Marc en perd en partie le langage (il n’achève pas sa phrase L 37).

Comique de répétition L 43 et 45 « Tu n’as pas acheté ce tableau… »

Comique de mot aussi avec le recours au terme trivial « cette merde » répété à plusieurs reprises.

Toutefois le comique se trouve remis en question dans le texte même. Face à la réaction de Serge après l’emploi de l’expression « cette merde », Marc en appelle à son sens de l’humour L 62-63 « Serge, un peu d’humour! Ris!…Ris, vieux, c’est prodigieux que tu aies acheté ce tableau! ». Si Serge reste de marbre, devant cette invitation au rire, c’est parce qu’il n’est pas à ce moment là dans une relation de complicité avec son interlocuteur. La question qui se pose précisément alors c’est de savoir si l’on peut rire de tout. Le rire pour être opérant doit être partagé, ce qui n’est pas le cas ici. Serge l’interprète comme une marque de mépris, ce qui signifie qu’il ne prend pas ce rire au sérieux, ou du moins il ne le prend pas comme tel. De cette façon Yasmina interroge le sens du comique, sa nature et ses fonctions. Ce rire de Marc est hypocrite, théâtral: il cherche à se tirer d’un mauvais pas, mais il ne se départit pas de son attitude critique face à cette acquisition. Elle remet aussi en question le langage, son pouvoir à dire le vrai et le faux. Une réplique comme « Tu te fous de moi », L 69, illustre bien cette capacité des mots à fausser les choses. Les silences semblent parfois plus parlants, plus vrais (cf. L 18). Les nombreuses répétitions de mots ou d’expressions, d’une réplique à l’autre témoignent également des difficultés de ce langage qui tourne parfois à vide.

 

 

II – L’art au cœur des débats:

A – Un tableau:

– le lexique de l’art et plus particulièrement de la peinture intervient dès le lever du rideau, dans la 1ère réplique « Mon ami Serge a acheté un tableau »/L 2 « une toile »/ L 8 art/ dans le 1er tab 3 occurrences du terme tableau ce qui désigne l’objet comme un enjeu majeur de la pièce.

– ce tableau est moderne et permet une mise en abyme de la modernité artistique, qui divise toujours sur le moment au moins. La modernité de la toile peut heurter la sensibilité artistique et paraître iconoclaste comme le signifie la réplique de Serge L 52-53 « ces intellectuels, nouveaux, qui, non contents d’être ennemis de la modernité en tirent une vanité incompréhensible ». Yasmina Reza traduit cette idée en décrivant le tableau à plusieurs reprises: C’est d’abord Marc qui le dépeint dans le 1er tableau, puis les didascalies dans le second. On peut y voir une forme d’insistance qui invite à une interrogation sur l’art et la notion de beauté. Qu’est-ce qui fait la valeur d’une œuvre? Qu’est-ce que l’art et le Beau? Comme le veut l’adage, les goûts et les couleurs ne se discutent pas. Tout est affaire de subjectivité. On peut noter à ce titre le glissement du terme « ce tableau » L 43 à l’expression « cette merde » L 48 dans les répliques de Marc. Ce qui est en question ici, c’est la tyrannie du « bon goût »: L 71 à 73: « Cette merde par rapport à quoi? […] c’est qu’on a un critère de valeur pour estimer cette chose. »

– Mais Reza va plus loin et critique implicitement certaines approches de l’art. On note l’évocation de l’art comme objet de convoitise: « convoitait depuis longtemps » L 6.

– l’exposition met l’accent sur l’œuvre d’art conçue comme un bien marchand: thématique de l’acquisition, de l’argent. L 32 « Il faut que le marché circule »/ « Handington me le reprend à 22 ». Ce qui fait la valeur de ce tableau c’est son prix et la signature du peintre, pas ce qu’il représente ni les qualités de son exécution. La dimension esthétique semble occultée. L 45 « Mais mon vieux c’est le prix. C’est un ANTRIOS ! ». Les lettres capitales et le point d’exclamation renchérissent l’idée que la valeur dépend du nom.

– Cette réduction de l’art à une marchandise est également traduite dans le choix du nom Handtington (onomastique: hand = main/ ting: faire tinter/ ton= un tas de ex: tons of money// le galériste est donc celui qui fait tinter dans ses mains: l’argent mais aussi la renommée ou non des artistes).

– Pour ce faire, l’auteure s’appuie aussi sur l’anaphore « Deux cent milles », qui va émailler la pièce, et sur la stichomythie, L 20 et 21 par exemple.

 

B – La dispute ou l’amitié en danger:

L’amitié est exhibée dès la 1ère réplique puisque les premiers mots du texte sont « Mon ami Serge » et que Yasmina les répète à la L 6 en recourant à une anaphore.

– on note une évolution dans le ton employé par les deux amis. Dans son monologue initial, Marc adopte un ton neutre: phrases affirmatives, pas ou peu de modalisateurs. Les seuls termes qui traduisent une évaluation sont mélioratifs: L 7 « un garçon qui a bien réussi ». Marc qui s’exprime après sa découverte du tableau, semble s’efforcer de présenter la situation sans jugement, sans émotion. Le dramaturge joue ici avec l’implicite qui prendra tout son sens avec les scènes suivantes.

– recours à la stichomythie L 19 à 25 qui traduit une certaine incompréhension

– l’analepse permet de souligner qu’il y a un avant et un après la découverte du tableau. La discussion autour de cette œuvre transforme leur amitié ainsi qu’en témoignent les propos de Serge dans le dernier tableau « Aucune tendresse dans son attitude ». L’anaphore du groupe « aucune tendresse » et le parallélisme de construction qui orchestre les L 83 et 85 soulignent sa déception. Le terme « perfide » L 86 indique qu’il vit l’attitude de Marc comme une trahison. On peut aussi voir dans l’emploi du verbe « haïr » une sorte d’hypallage: est-ce le rire qu’il a détesté ou son ami?

– On constate donc que les différents monologues permettent à chacun des protagonistes de faire le point sur la situation mais surtout sur leurs sentiments. On sent alors poindre des reproches plus ou moins implicites comme si leur amitié reposait sur des non-dits. Le tableau opère alors comme un élément déclencheur, un catalyseur. Il va faire émerger la fragilité de ce lien, le remettre en cause. Ainsi, Serge clôt son dernier monologue en reprochant à Marc sa prétention: « Un rire qui sait tout mieux que tout le monde. »

 

 

 

 

Conclusion:

Il semble bien alors que cette exposition comique annonce une réflexion plus profonde sur la capacité du langage à lier ou à délier les hommes, sur sa vanité peut-être aussi. Le langage permet-il vraiment de communiquer si une simple discussion autour d’une œuvre d’art divise les êtres. Un tel sujet est résolument moderne. Il semble cependant légitime de rapprocher cet extrait de la pièce de Molière, « Le Misanthrope » (1666). Comme Alceste devant le sonnet d’Oronte qu’il juge mauvais, Marc ne respecte pas les convenances sociales et ne ménage pas ses propos. Il fait preuve d’une sincérité qui heurte son entourage et son langage met en péril ses relations sociales.

 

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