Séquence 4/ OI « Art » de Yasmina Reza

 

                 Lecture analytique 2 L 1543 à la fin

 

Introduction

Dans cette comédie amère, Art, publiée en 1994, qui a pour sujet la question de l’art, le dramaturge Yasmina Reza place une toile d’Antrios, un monochrome, au cœur d’un débat sur la nature et le statut de l’œuvre d’art. Les conceptions esthétiques de trois amis se confrontent, s’affrontent au point que leur amitié même s’en trouve menacée. Leurs jugements qui s’expriment par le biais du langage permettent aussi, en filigrane, une réflexion sur le pouvoir des mots. La seconde moitié de l’avant dernier tableau marque une sorte de répit dans la querelle des 3 amis qui viennent de s’affronter violemment alors qu’ils devaient partager un dîner en toute amitié. Leur désaccord esthétique a pris de l’ampleur et a gagné tous les sujets qu’ils abordent (mariage, caractère…). Ils sont parvenus à un point de rupture dangereux que Serge contrecarre dans une décision surprenante et iconoclaste: il invite Marc à retoucher l’Antrios.

Nous nous demanderons donc si ce geste artistique est véritablement réparateur et s’il apporte un dénouement heureux à la pièce.

 

I – Un acte iconoclaste réparateur

A – Un geste iconoclaste

Le passage de la parole au geste, à l’action est symptomatique de l’échec du langage à maintenir le lien originel entre les 3 protagonistes. Ce glissement est traduit par l’abondance du discours didascale qui occupe 49 lignes sur 106.

Ce geste sacrilège qui consiste en un détournement du tableau au marqueur, s’entoure d’une grande intensité dramatique.

L’auteur joue abondamment des silences.

– L 1543 les points de suspension laissent ainsi planer un doute sur les intentions de Serge/ Même chose L 1544 dans la réplique d’Yvan. Tous semblent suspendus à la main de Marc qui s’apprête à commettre un acte d’importance. Yvan est même extrêmement dubitatif ainsi que le signifie sa fausse interrogation L 1444-45 qui suggère aussi sa réprobation. Cette dernière se fait entendre plus nettement, mot pour mot, et se teinte d’indignation, à la L 1560 puisqu’il recourt cette fois-ci à une exclamative devant l’imminence du geste.

 

– le geste se voit encore retardé par ce feutre qui passe de main en main ou par le jeu des regards L 1558/ 1561. L’action est dilatée et permet une forte intensité dramatique susceptible de générer une certaine inquiétude chez le spectateur. Les multiples points de suspension ménagent le suspens et laisse au public le temps de s’interroger.

Force est par ailleurs de noter que cet acte n’a rien d’une impulsion.

Le verbe « observe » L 1551 indique un geste et une décision réfléchis de Serge.

La concertation entre Serge et Marc ne passe pas par les mots mais par les regards qui en disent aussi long dans un profond silence: L 1558 « Il regarde Serge »: Marc cherche ainsi à avoir son assentiment, à savoir s’il est toujours d’accord. L’incitation de Serge se limite à l’anaphore de l’injonctive « vas y » qui souligne sa pleine approbation sans que l’acte à venir ne soit explicité.

Ceci est également souligné par sa minutie et par le découpage précis de ses gestes dans les didascalies L 1551 à 1552 et le recours à la parataxe: 4 propositions indépendantes juxtaposées et organisées autour de verbes d’action ayant le feutre pour objet. Rien ne semble laissé au hasard.

Le geste de Marc semble lui aussi dissout dans le temps.

Il apparait aux yeux d’Yvan comme une profanation, une folie. Yvan est d’ailleurs le seul à manifester une émotion. Ses exclamatives s’opposent au silence de ses amis. Marc est silencieusement en action, tandis que l’adjectif « impassible » et la locution verbale « reste de marbre » indiquent que Serge est imperturbable alors que l’on malmène son tableau couteux.

Marc est aussi méticuleux que Serge et il prend don temps. Serge et Yvan sont comme immobiles, statufiés. Tout se passe comme si l’instant était gravé à jamais (là encore importance du silence L 1574).

Une phrase comme « Il se baisse pour être à la hauteur du tableau » indique qu’il s’approprie le geste de l’artiste et qu’il se livre à une sorte de recréation, de réécriture du tableau: « il suit… un des liserés » « avec application » « dessine ».

 

Marc pose alors sa marque sur la toile: il joue avec les connotations, les significations possible de ce monochrome blanc qui peut évoquer un paysage enneigé. Il dessine alors un petit skieur avant de contempler « son oeuvre ». Le possessif « son » témoigne de ce qu’il s’est approprié la toile. Force est alors de constater que le dramaturge joue sur les différentes acceptions du terme « oeuvre » qui peut renvoyer à l’objet d’art mais aussi au forfait, au crime commis.

 

B – Un geste réparateur

Ce geste réunit les 3 amis dans une complicité plus ou moins volontaire.

On ne peut que noter l’ironie dramatique ménagée par l’auteur: ce geste n’est en effet possible que parce qu’Yvan est représentant en papeterie et qu’il ne se déplace pas sans certains de ses articles: le possessif « tes » dans l’expression « tes fameux marqueurs » souligne combien rien ne serait possible sans sa complicité.

Reza joue avec les différents sens de l’adjectif « fameux », qui signifie à la fois « légendaires », « connus », « grands » et qui peut s’entourer aussi de connotations négatives: le public peut s’interroger sur les conséquences de cet acte sacrilège, qui pourra devenir une légende pour les 3 compères de nouveau réunis. Ce feutre va marquer la journée d’une pierre blanche.

Ce rôle primordial accordé à ce simple objet est souligné par les nombreuses occurrences du mot dans le texte.

Ce feutre est alors soumis à une sorte de chorégraphie surprenante puisqu’il passe de main en main: Serge le demande, Yvan le sort de sa poche et le tend à Serge qui le lance à Marc. Il opère ici comme le vecteur de la réconciliation, il symbolise tout à la fois l’iconoclastie et la réparation du lien à l’image du bâton de relais. Le feutre « déconstruit » la toile mais reconstruit le triangle amical.

Cette réparation du lien est traduite par la rupture de ton brutale et inattendue de Serge L 1572 – 1573 « Bon. J’ai faim. / On va dîner? ». En apparence il s’agit d’un retour prosaïque à la réalité, comme s’il reprenait vie. Mais la réplique va plus loin et annonce le retour possible du lien: l’interjection « Bon » tend à signaler qu’une étape nécessaire a été correctement franchie. L’interrogation, elle, a des allures d’invitation et vient mettre un terme à la querelle qui les anime depuis un bon moment alors qu’ils devaient partager un repas.

Cette question cherche ainsi à sceller un nouveau pacte d’amitié, ce que confirme le sourire de Marc L 1576 « Marc esquisse un sourire ».

Ceci se traduit aussi dans les gestes avec une nouvelle chorégraphie autour du feutre: « le jette à Yvan » L 1577-78. L’expression « dans un geste ludique » témoigne de cette amitié restaurée.

 

II – Un dénouement original en demi teinte

Ainsi ce geste iconoclaste mais salvateur opère comme un élément équilibrant et permet le dénouement.

A – Une fin originale:

Le traitement qu’en propose Yasmina Reza s’émancipe cependant de la dramaturgie traditionnelle:

– nous constatons tout d’abord le recours à une ellipse temporelle curieuse, inhabituelle puisqu’ Yvan évoque son mariage avec Catherine comme un événement passé: verbes au passé composé.

– ce dernier tableau intervient donc plusieurs jours après cette soirée mémorable.

– chaque protagoniste s’isole un moment pour tenir ses propos conclusifs.

Le dénouement classique doit apporter une réponse à la situation de chacun des personnages (scène de reconnaissance par ex). Ici la parole se fait en 3 temps: Yvan raconte et expose des sentiments/ Serge éclaire la situation et l’événement représenté dans le tableau précédent sous un angle nouveau/ Marc assure la structure circulaire de la pièce. L’auteur fait en outre un usage non conventionnel du monologue puisque chacun s’adresse au public sans être entendu des autres pourtant présents: renouvellement de la tirade et du monologue.

 

Le tableau est enfin au mur: ce que l’on peut interpréter comme une victoire de l’art sur les jugements subjectifs.

Marc et Serge sont occupés à une même tâche, ce qui signifie aussi leur réconciliation.

Cette tâche est par ailleurs hautement symbolique: leur amitié réparée les conduit à restaurer ensemble l’œuvre d’art originelle: L 1589 « L’Antrios a retrouvé toute sa blancheur initiale ».

Yasmina Reza recourt ici à la thématique de l’épuration. On note l’abondance des termes relevant du champ lexical de l’eau et du nettoyage: « une bassine d’eau » « trempe » « white spirit, eau écarlate, chiffons et éponges » « nettoyage du tableau ».

Ils effacent la « tache esthétique » tout comme ils effacent la querelle venue entachée leur amitié ancienne. C’est donc un moment doublement important qui justifie le soin qu’ils y mettent traduit par l’expression « un geste très délicat ».

Cette fin en apparence heureuse s’accompagne d’un retour du comique. On peut mentionner à ce titre la mention du « petit tablier de peintre en bâtiment » qui constitue un trait d’humour du dramaturge, un clin d’œil à la distinction entre l’art et l’objet utilitaire.

Tout comme Marc avait apporté sa marque à la toile, Serge apporte sa « touche au nettoyage du tableau » et c’est à son tour « de contempler son œuvre ». L’auteur s’appuie ainsi sur la reprise d’expressions pour souligner une certaine réciprocité ou complicité entre les deux personnages.

La question est alors de savoir si cette amitié renaissante est vraie.

 

B – Une fin ambigüe

Une comédie suppose une fin heureuse, qui n’est peut-être qu’apparente ici.

Yvan reste finalement dans un rapport de soumission aux autres: il exprime sa réprobation mais n’empêche pas ce geste qui aurait pu être définitif. C’est lui qui l’autorise en tendant le feutre. On peut y voir la marque d’une amitié sans borne, inconditionnelle, mais aussi un signe de faiblesse. Pourtant la réconciliation n’aurait pas lieu sans lui: le feutre part de sa poche pour y retourner.

On ne peut que souligner sa position « assis en retrait » dans la scène finale qui semble lui accorder une place particulière dans ce trio. Il n’est que le médiateur, le spectateur qui approuve L 1591.

Son monologue témoigne par ailleurs d’un malaise. Ce geste presque occulté désormais par ses amis reste gravé en lui, constitue un véritable événement en partie malheureux: « acte bouleversant »/ « j’ai encore sangloté »/ « ma propension à pleurer »/ « je pleure tout le temps ».

Pour lui il y a un avant et après à cette soirée qui a exacerbé sa sensibilité, « cet acte de pure démence » l’a ébranlé.

Ce moment a donné une portée singulière aux propos qu’ils ont échangés avant puisque dans son monologue il reprend un certain nombre d’éléments qui ont émaillé leur querelle: Catherine, son mariage, la mère, les séances chez l’analyste Finkelzohn. Il conclut sur sa situation mais il apporte aussi un commentaire, son éclairage sur cette soirée.

La situation d’Yvan est d’autant plus douloureuse et ambigüe que Serge avoue avoir triché lors de cette soirée. Il a donc plongé son ami dans un malaise inutile et il a dupé Marc. Yvan présente en effet son attitude ce soir là comme une preuve de son amitié: « il tenait davantage à lui qu’à son tableau ». Il évoque sa « décision d’essayer de reconstruire une relation anéantie par les événements et les mots », mais la réplique de Serge vient en contre-point de cette analyse: il a menti parce que les relations avec Marc sont compliquées.

L’emploi du terme « tricherie », qu’il avance puis atténue, remet en question le fondement même de cette nouvelle amitié.

L’intervention finale de Marc n’est guère plus encourageante. Elle constitue un écho à l’exposition puisqu’il reprend en grande partie ses premières répliques et suggère que le personnage n’a finalement guère évolué. La seule différence réside dans le fait que désormais c’est son œuvre qu’il contemple lorsqu’il regarde la toile d’Antrios: « Elle représente un homme qui traverse un espace et qui disparaît ». Cette circularité tend à signifier que Marc reste prisonnier de sa subjectivité et de ses conceptions esthétiques, il demeure dans son monde à la manière du Misanthrope. Elle souligne également la fragilité persistante de cette amitié.

Loin de la symphonie qui aurait pu traduire un lien renaissant, ces 3 monologues mettent à jour des dissonances inquiétantes et permettent au dramaturge d’achever sa réflexion sur le pouvoir du langage. Contrairement à la tâche du feutre, les mots entendus ne s’effacent pas et provoquent le mal-être d’Yvan; ils peuvent aussi ne pas être vrais comme ceux de Serge ou inefficaces, inaptes à lier véritablement comme en témoigne le retrait d’Yvan ou l’hermétisme de Marc.

 

Conclusion:

 

Au terme de notre analyse il apparaît que si ce geste iconoclaste est le vecteur d’un lien restauré, il n’est pas pleinement salvateur, au sens où il ne permet pas une refondation sincère des liens. Le dénouement de cette comédie de mœurs est donc teinté d’une certaine amertume incarnée en partie par Yvan. Faute d’un langage vrai, de mots qui ne trichent pas l’amitié reste biaisée.

 

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