Lecture analytique de « Familiale » de Jacques Prévert

I – Renforcement méthodologique sur l’introduction

La poésie de la modernité se présente souvent comme un jeu sur le langage, un laboratoire où le poète cherche à se frayer une voie entre lyrisme et engagement. Ancien membre du groupe surréaliste, le poète et scénariste français Jacques Prévert propose dans son recueil Paroles, publié en 1949, une poésie souvent ludique qui accuse pourtant. Il s’agit pour l’auteur de « DIRE » bien des dysfonctionnements, bien des travers d’une société moderne marquée notamment par les deux guerres mondiales.

Ainsi dans le poème intitulé « Familiale », Prévert conjugue-t-il dénonciation de la bourgeoisie et de la guerre.

Problématique :

Nous analyserons comment l’originalité de cette double satire réside dans la dérision et les jeux langagiers.

Axe 1 : la satire d’une famille bourgeoise stéréotypée

Axe 2 : Une dénonciation originale de la guerre

Axe 3 : jeux de langage et dérision : une dénonciation cocasse

II – La satire d’une famille bourgeoise stéréotypée :

Petite phrase d’intro : Le titre « Familiale » inscrit le texte dans un microcosme, celui de la famille. Le terme comporte généralement des connotations positives (union, amour, cohésion, cocon, réconfort), autant de stéréotypes que Prévert vient bousculer, voire anéantir.

A – Une famille bourgeoise décomposée :

Le terme « affaires », qui scande le poème renvoie cette famille au monde des affaires, de la finance ; la mère semble au foyer et on peut reconnaître dans cette présentation un modèle de famille bourgeoise.

Cette famille quoique restreinte puisqu’elle ne compte que trois membres (père, mère et fils) semble désunie.

– la façon dont les noms et les pronoms qui les désignent sont généralement mis en relief à l’initiale du vers contribue à isoler chaque protagoniste ex : « Lui des affaires » au v 8

– la multiplication des emplois de la conjonction de coordination « et », loin d’unir deux personnes dans une activité similaire souligne, exhibe au contraire au point de non rencontre. Ex v 4 « Et le père »/ v 10 « Et le fils et le fils »

– absence de toute évocation de sentiment même face à la mort du fils qui ne semble pas perturber le reste de la famille : paradoxe des vers 19 et 20 : « Le père et la mère vont au cimetière/ Ils trouvent ça naturel le père et la mère ». Ce point trouve son paroxysme dans l’antithèse du dernier vers (comble du paradoxe, antithèse) : « La vie avec le cimetière ». Le cimetière, pourtant, évoque la disparition de l’un des membres et donc la véritable décomposition de la famille. Il convient du reste de remarquer que c’est le seul moment du poème où deux personnages partagent la même activité.

– A noter l’exclusion progressive du fils, d’abord éloigné physiquement et géographique du cercle familial, puis tué qui n’apparaît jamais lié aux autres même dans les reprises pronominales au pluriel.

– V 10 « Et le fils et le fils » l’isole/ vers 20 « Ils trouvent ça naturel le père et la mort » : fils réduit définitivement au silence.

B – une existence banale et monotone :

Chacun semble donc œuvrer dans son coin dans la plus grande indifférence (mondes cloisonnés) et mener une existence particulièrement ordinaire et routinière, totalement conformiste.

– le verbe « faire », passe partout, imprécis, désigne une activité quelconque. Ce terme signifie toute la banalité de la vie et sa répétition incessante, qui génère un effet de rengaine, contribue à traduire une grande monotonie. Ce jeu de répétitions, renchéri par le recourt au présent itératif, suggère une vie assez mécanique et présente les parents comme des automates englués dans leurs habitudes. Il en est de même avec les reprises du verbe « continuer », qui inscrit en outre cette monotonie dans la durée et la renforce, ou du verbe « trouver ».

– Cet emploi du verbe « trouver » dans le sens de considérer, penser, estimer contribue en outre à leur ôter toute capacité à la réflexion et au ressenti. Le terme déshumanise les individus et souligne leur indifférence.

– L’absence de ponctuation accentue le phénomène de simple juxtaposition des phrases et imitent ainsi la juxtaposition de ces individus qui ne se rencontrent pas, excepté au cimetière

– La banalité est également soulignée par des effets d’accélération aux vers 7 et 8 par exemple, qui reprennent les mêmes termes que les verbes précédents moins les verbes.

– La répétition du terme « naturel » exhibe également la banalité et l’absence de réflexion réelle chez les parents (esprits et cœurs comme aseptisés).

Phrase de transition entre l’axe 1 et l’axe 2 : On peut alors s’interroger sur le lien entre l’expression de cette banalité de l’existence et la dénonciation d’une certaine banalisation de la guerre.

II – Une dénonciation originale de la guerre :

Phrase d’intro : Pour mieux sensibiliser le lecteur, le poète inscrit donc sa dénonciation dans le cadre du microcosme familial, qui renvoie à une situation plus intime susceptible de faciliter l’adhésion du lecteur. Cette situation reflète ce que vivent de nombreuses familles au sortir de la guerre. Il convient d’ailleurs de remarquer que le présent qui peut avoir une valeur itérative, peut aussi s’interpréter comme un présent de généralité puisque le texte ne comporte aucune indication temporelle précise.

A – la critique de la banalisation de la guerre :

Prévert fonde une grande partie de sa dénonciation de la guerre sur une opposition constante entre l’évocation d’activités ordinaires, anodines et la guerre, activité à priori moins ordinaire qui se trouve cependant banalisée par l’attitude de cette famille.

– le verbe « faire », répété 8 fois, trouve un écho sonore dans le nom affaires dont on dénombre 10 occurrences. Cette insistance sur le terme « affaires » peut signifier le lien entre guerre et économie et donc dénoncer une éventuelle responsabilité des milieux bourgeois (motif économiques des guerres, + personnes qui profitent des conflits pour s’enrichir). La rencontre à la rime des termes « guerre » et « affaires » vers 7 et 8 le traduit également. On peut aussi signaler le polyptote « il fait des affaires ». Mais le recourt au verbe « faire » dans l’expression « faire la guerre », correspond à la reprise d’une expression lexicalisée, figée, et cherche à souligner combien on tend à concevoir la guerre, avec fatalisme, comme une banalité. La banalité du quotidien tend à absorber la guerre et ainsi à la dédramatiser. La mort se trouve banalisée de la même façon.

– Importance à ce titre de l’adjectif « naturel », renchéri par les anaphores des vers 4, 9 et 20 : la guerre ne vient jamais inquiéter les parents, ni les émouvoir.

B – l’absurdité de la guerre :

La guerre, face à cette banalité, cette mécanique vivante que représente la famille, est présentée pourtant comme le néant absolu.

– au vers 12 multiplication des négations : « ne rien » + rien répété deux fois. De plus ces deux occurrences du terme « rien » encadrent l’adverbe de manière « absolument ». ceci souligne le néant qui absorbe le fils, en passe de mourir. Sa vie est réduite à rien, il ne pense rien, ne pense plus et ne respirera bientôt plus

– de même, si le parallélisme de construction des vers 16 et 17, avec la répétition du verbe « continue » renforce l’impression de monotonie ménagée au fil du poème, il vise aussi à renchérir le contraste ménagé par le vers 18 où le verbe « continue » est employé cette fois à la forme négative : « il ne continue plus », formule proche de l’euphémisme (figure d’atténuation qui vise à adoucir ou amoindrir une réalité pour la rendre plus supportable) ensuite précisé par une proposition plus brutale : « le fils est tué ».

– l’absurdité et l’injustice de cette situation trouve son paroxysme (degré extrême, point le plus fort) dans l’oxymore du vers 24 « La vie avec le cimetière ».

– la tournure passive « le fils est tué » permet, en outre, de présenter le fils comme une victime de ce système

– il convient de noter enfin que la dénonciation passe aussi par les fausses interrogatives à valeur exclamative que l’on rencontre aux vers 4 et 11. Dans ce poème caractérisé par l’absence de ponctuation, ces interrogatives se détachent nettement pour traduire l’indignation de Prévert face à la banalisation de cette absurdité. La conjonction de coordination « et » qui introduit chacune de ces questions semble traduire une certaine impatience, un agacement du poète.

– Les allitérations en [F] suggèrent la fuite du temps, l’écoulement du quotidien et contrastent avec l’allitération en [K] qui traduit elle une indignation qui semble retenue.

L’originalité de cette double dénonciation tient dans l’absence de ton moralisateur que suppléent étrangement la cocasserie et la dérision.

III – Jeux de langage et dérision : une dénonciation cocasse :

On constate à la première lecture les multiples effets de répétitions, les jeux de mots, les détournements d’expressions figées ainsi qu’un ton assez grinçant. Prévert recourt amplement à la dérision : raillerie, moquerie mêlées de mépris. Il s’agit d’user du rire pour dénoncer.

A – Les jeux de langage

– simplicité du lexique, recherche d’une écriture banale et populaire renchéries par les répétitions, les polyptotes : les mots finissent par donner l’impression de s’entrechoquer et créent ainsi une dissonance. Ces répétitions confèrent au texte l’aspect d’une litanie : répétition monotone et ennuyeuse

– marques d’oralité : ex « ça » forme familière de cela ou encore « qu’est-ce qu’il »

– jeux sur les différentes acceptions de certains mots ou d’expressions figées que Prévert détourne de leur emploi ordinaire contrairement à la fausse simplicité apparente du langage. Ex : au v 12 « Il ne trouve rien absolument rien le fils » : l’expression « ne trouve rien » signifie qu’il ne pense rien, qu’il ne ressent rien / or l’expression ici opère comme un euphémisme puisque sa mort ne peut que l’empêcher de ressentir

B – la dérision

Elle repose initialement sur le recours à un lexique pauvre, objet de multiples répétitions et d’échos sonores qui tourne en ridicule cette famille bourgeoise, engluée dans ses habitudes:

– v 1 et 2 symétrie de la syntaxe Sujet + verbe+ objet / construction reprise au v 4 mais avec un encadrement à l’initial et à la fin du vers par le mot « Père »

– v 6 à 8 : répétition d’idées : le poète se raille des occupations de la famille mais cherche également à susciter une certaine indignation : la vie continue alors que certaines la perdent

– ce qui est souligné par l’anaphore au V 10 « Et le fils et le fils ? » qui rappelle la chanson/ comptine populaire de l’alouette

La dérision passe aussi par le jeu de reprise sur les mêmes verbes mais conjugués à des temps différents et à des personnes différentes :

« il aura fini la guerre »/ « il fera des affaires »

On peut voir un humour grinçant dans l’évocation de cet avenir, certes tout tracé, monotone, mais qui reste un avenir quand même, évocation qui ménage un effet de chute dans le v1 ! « le fils est tué » qui ruine brutalement tout avenir possible

– Cette mort ne bouleverse manifestement personne, elle correspond juste à la création éventuelle d’une nouvelle habitude pour les parents : « la vie avec le cimetière ».

– Ces habitudes sont l’occasion d’une grande dérision. Pour Henri Bergson, (auteur de l’ouvrage Le rire) : le rire provient souvent « du mécanique plaqué sur du vivant » ce qui est bien le cas ici.

Les termes tricot/ affaires et guerre s’entrecroisent et s’entremêlent dans une sorte de valse des mots et tissent ainsi le texte comme un tricot (entrecroisement des fils).

Conclusion :

Dans ce poème Jacques Prévert se livre donc à la satire du conformisme d’une famille bourgeoise qui banalise la guerre. Son originalité réside ici dans le fait qu’il n’évoque pas la guerre sous ses aspects violents, mais mêle une tonalité enfantine à une tonalité presque tragique, il ne propose pas une poésie qui crie. C’est en recourant à la dérision qu’il accuse.

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