Lecture analytique « Misanthrope » de Molière, v 87 à 144

Eléments d’introduction et présentation de l’extrait :

Scène d’exposition, donc 2 missions :

Mission informative : présentation des personnages, du thème, nature comique de la pièce
Mission de séduction : plonger le spectateur au cœur de l’action et des débats ici/ l’amuser
Ici expo assez classique : discussion entre deux amis : le personnage éponyme et son ami Philinte, qui incarne l’idéal de l’honnête homme.

Mais scène particulièrement déployée, longue qui prend des allures de confrontation.

Alceste apparaît d’emblée comme un personnage particulier en ce qu’il occupe la scène mais aspire à refuser le dialogue. Pourtant il se montre paradoxalement bavard.

Le sujet qui les oppose = l’hypocrisie sociale et le commerce des hommes.

Alceste fustige cette hypocrisie, « ces vices du temps » v59. Il affirme ainsi aux v 35/36 « Je veux qu’on soit sincère, et qu’en homme d’honneur/ On ne lâche aucun mot qui ne parte du cœur. ».

Philinte est plus nuancé, selon lui, la vie en société, la paix sociale suppose qu’on ne fasse pas forcément preuve d’une franchise absolue.

Nous assistons donc à une mise en œuvre des débats qui nous permet de mieux percevoir les caractères des deux protagonistes. Si la contestation d’Alceste peut sembler légitime, nous sommes tentés de rire à ses dépends. Ceci nous amène à nous interroger sur les enjeux du personnage.

Problématique : nous demanderons comment Molière use de ce débat autour de la misanthropie d’Alceste pour donner à la comédie toutes ses lettres de noblesse.

I / La misanthropie en question : défaut ou qualité ?

Le dramaturge, à travers cette discussion proche de l’agôn, confronte 2 personnages, 2 façons d’être et met en débat la misanthropie : caractère sombre qui pousse à fuir les relations avec les autres/ haine du genre humain.

A / L’autoportrait d’Alceste :

Aspirant à ne pas parler, Alceste développe longuement ses propos, ce qui est révélateur de son tempérament moralisateur.

Au fil de ses tirades, Alceste se dévoile et se dépeint comme un misanthrope.

Insistance sur son « humeur noire » v 91 : mélancolie mise en relief à la césure du vers. On peut aussi citer : « m’échauffe la bile » v 90 et « j’enrage » v 95
Molière s’appuie ici sur la théorie des humeurs (sang, flegme ou lymphe), bile jaune et bile noire. Un déséquilibre entre les 4 aurait un impact sur le caractère. Or le sous-titre = « l’atrabilaire amoureux » / L’atrabilaire désigne dans le langage courant, en partant de la théorie des tempéraments des disciples d’Hippocrate, un individu disposé à l’abattement, la tristesse, la méfiance et la critique.
Alceste définit sans prononcer le mot le terme misanthrope : v 111 « Tous les hommes me sont à tel point odieux » / v 114 « Oui, j’ai conçu pour elle une effroyable haine ».
Aussi s’exprime-t-il sur le ton de la colère

Perceptible dans le lexique : j’enrage/ odieux/ effroyable haine
Se présente comme un vengeur radical v 88 « Et je vais n’épargner personne », et surtout pas Philinte
Se présente comme un être affligé, une sorte de victime de son temps : « en un chagrin profond » v 91/ + mention du « franc scélérat » avec lequel il est en procès.
Dans son ton péremptoire : il affirme ses opinions sans réplique ni contestation possible/ use de quelques injonctives pour s’imposer, v 101 « laissons là vos comparaisons folles » / Ton traduit par la répétition du terme « point » à la rime v 87-88
Il ne doute pas du bien fondé de ses conceptions et les développe avec assurance ainsi qu’en témoignent les nombreuses occurrences du pronom personnel « JE » souvent placé à l’entame des vers
Il coupe la parole de Philinte v 100 comme le signifient les points de suspension
Il recourt à quelques exclamatives v 100-109-141 et à quelques jurons comme « morbleu » v 109 ou « Têtebleu » v 141
Agressivité traduite par les allitérations en [R] v 87 à 91 par exemple
En se livrant à un réquisitoire : condamnation des vices de son temps
Il expose par ailleurs son désir de se soustraire à cet univers-là v 95-96 : « mon dessein/ Est de rompre en visière à tout le genre humain », désir qu’il réitère v 143-144 « il me prends des mouvements soudains/ De fuir dans un désert l’approche des humains ».
B / Le contre-portrait de Philinte :

Philinte dans ses répliques complète ce portrait et le retourne contre Alceste

Confirme l’attitude violente et agressive d’Alceste en recourant à l’adjectif « sauvage » v 96 renchéri par l’adverbe intensif « trop » / Idem avec l’expression « noirs accès » v 98. Le pluriel tend à indiquer qu’ils sont fréquents.
Confirme sa misanthropie et la sonde en employant les termes « aversion » v 116 ou encore « si grand courroux « v 107
Il s’en montre aussi indigné comme le suggère l’exclamative du v 113 « Vous voulez un grand mal à la nature humaine ! » et l’exhorte à changer avec l’injonctive « quittez toutes ces incartades » v 102 (manifestations de brusquerie).
Il la présente comme une PATHOLOGIE en recourant au terme « maladie » v 105
Ses propos indiquent qu’il est tout le contraire d’Alceste
Il ne pose pas Alceste en victime mais en « coupable » et il fustige son comportement
Pour ce faire, il opte lui-aussi pour la franchise à partir des v 104/105 « Et puisque la franchise a pour vous tant d’appas, / je vous dirai tout franc »
La dispute va ainsi crescendo et flirte avec l’agôn (joute verbale) ce que traduit le recours à quelque répliques plus courtes et l’exclamative de Philinte v 113
Il ne s’agit pas pour Philinte de répondre à l’agressivité par l’agressivité mais plutôt d’ouvrir les yeux de son ami notamment en recourant à une question rhétorique v 115-116 qui a presque la valeur d’une exclamative.
A travers Philinte c’est la vision du dramaturge qui s’expose.

II – Critique sociale et comédie :

A/ Alceste, un raisonneur :

Alceste dénonce dans ces tirades certains travers de son temps auxquels Molière n’adhère pas non plus. On peut aussi lire son jugement derrière les propos du misanthrope lorsque ce dernier dénonce toute une hypocrisie sociale.

Lexique péjoratif : « lâche flatterie » v 93
Accumulation v 94 « qu’injustice, intérêt, trahison, fourberie »
La rencontre à la rime des termes « flatterie » et « fourberie » tend à présenter ces attitudes comme autant de ruses condamnables.
Le portrait en action du « franc scélérat » des v 124 à 140 opère comme une saynète au sein de la comédie visant à dénoncer. Cette tirade se présente aussi comme une diatribe : Genre littéraire consacré à la prédication morale, pratiqué d’abord par les philosophes de l’école cynique, se caractérisant par des dialogues avec un interlocuteur fictif, l’emploi des procédés de la rhétorique et le mélange du sérieux et du plaisant/ Écrit ou discours dans lequel on attaque, sur un ton violent et souvent injurieux, quelqu’un ou quelque chose ; critique violente
On note en effet le recours à une hypotypose : verbes au présent, notations de mouvements : « s’est poussé dans le monde », « on l’accueille » / « roulements d’yeux » / « sa grimace » / sons : « ton radouci », « on lui rit » + mention des émotions et sentiments.
Pour Alceste, la société est un théâtre où se joue un bien mauvais spectacle.

Champ lexical du regard : « mes yeux » v 89 (rappelle Du Bellay) / « Quand je vois » v 92/ « on voit » v 123 + 125/ « On le voit » v 140/ « de voir » v 142
Termes renvoyant à l’univers dramatique : mention du « masque » v 125 « son sort de splendeur revêtu » (sorte de déguisement) / « sa grimace » (mauvais acteur) / spectacle du scélérat applaudi par tous.
Les yeux du dramaturge sont sans doute eux aussi « blessés », mais le dramaturge ne se laisse pas aller à un « chagrin philosophe », il prend le parti d’en rire mais aussi de se moquer d’Alceste lui-même.

B/ Alceste, une cible comique :

Philinte est en effet le vecteur d’une mise en abyme de la comédie, notamment des v 99 à 108.

V 98 il emploie le groupe verbal « Je ris »
V 100 il mentionne « L’Ecole des maris », une comédie de Molière datant de 1661 qui oppose l’indulgence d’Ariste, prêt à composer avec les mœurs de son temps, à la rigidité de Sganarelle, attaché aux traditions.
Il s’agit pour lui de comparer leur conversation présente à celle des deux autres personnages de Molière.
De la sorte il confère à ces comédies une certaine valeur : idée selon laquelle elles peuvent aider à l’amélioration des mœurs et de la vertu (castigat ridendo mores).
Selon Philinte, Alceste est aussi le protagoniste d’une bien mauvaise comédie ainsi que le signifie les vers 100- 106 : « cette maladie/ Partout où vous allez, donne la comédie ».
Il lui signifie son ridicule v 103 : « Vous tourne en ridicule auprès de bien des gens. »
Or il se réfère ici aux conceptions du dramaturge. Molière choisit ses personnages pour leur ridicule, leurs excès et leur raideur.
Alceste est dans l’excès comme en témoignent ses nombreuses hyperboles.

-Il n’a aucune nuance : v 118 « je hais tous les hommes » : l’emploi de l’adjectif « tous » indique que personne ne trouve grâce à ses yeux.

– goût pour les accumulations v 91 + 135

– il est prisonnier d’une rigueur morale qui devient raideur, rigidité notamment v 118 à la fin. Il emploie de nombreux termes appartenant au lexique du jugement moral dans des phrases affirmatives, comme s’il s’agissait de vérités incontestables : vice, âme vertueuse

– c’est aussi un poseur

– enfin, le théâtre est aussi un espace d’action et de parole, or Alceste paraît sur scène désireux de se taire et de fuir le jeu. Il aspire à une forme d’anti-théâtre : v 144 « Fuir dans un désert l’approche des humains ».

– Selon le dramaturge, cette attitude est totalement inutile : « Le monde par vos soins ne se changera pas ».

– Au « chagrin philosophe » « trop sauvage », aux « noirs accès » ridicules, il oppose le rire et la comédie, espérant que la farce du théâtre ouvrira les yeux de ses contemporains.

Conclusion :

Une exposition dynamique sous forme de conflit
Débat d’idées sur un thème cher à l’époque : l’hypocrisie sociale
Mise en œuvre de la misanthropie
Au delà de la querelle des 2 personnages, peut se lire la bataille que livre Molière contre ses détracteurs qui ne voient dans la comédie qu’un mauvais genre, prompt à pousser les spectateurs au vice.

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