La lettre dans Madame Bovary

Introduction

La lettre est tenue pour un genre littéraire à part entière, qui a ses modèles dans l’Antiquité : on pense par exemple aux lettres de Cicéron à son ami Atticus, ou à celles de Sénèque à Lucilius, son disciple stoïcien. Plus tard apparaissent également des « couples épistolaires » suivis, comme en témoigne la Correspondance de Flaubert avec sa maîtresse Louise Colet ainsi que des romans épistolaires comme Les liaisons dangeureuses de Choderlos de Laclos. Mais nombre de romans ou de pièces de théâtre intègrent aussi en leur sein des lettres qui jouent souvent un rôle important dans la narration et le déroulement de l’intrigue. Dans Madame Bovary, la lettre occupe une place bien particulière : on note 64 occurrences du mot lettre dans le roman, avec une plus grande concentration dans la troisième partie. Ainsi Flaubert se plaît à mettre en scène ses personnages, à la fois écrivains et lecteurs. Quelles fonctions occupe donc la lettre dans son roman ? Nous analyserons d’abord les codes, matériels et énonciatifs, de la lettre ; puis nous verrons que les auteurs des lettres et les correspondances suivies des « couples épistolaires » du roman font l’objet de la satire du romancier. Enfin, nous nous intéresserons au rôle dramatique que peut jouer la lettre dans l’économie de l’ouvrage.

I – La matérialité de la lettre

Flaubert s’intéresse d’abord aux codes, matériels et énonciatifs, de la lettre. Pourquoi écrit-on ? Pour favoriser l’échange entre deux personnes lorsque le dialogue n’est pas possible. Ainsi la lettre n’a de raison d’être que si l’expéditeur et le destinataire sont séparés par une distance suffisamment longue au point de ne pas pouvoir se parler de vive voix. Dans le roman, la lettre sert souvent à donner des informations primordiales qu’on ne peut livrer oralement : c’est par une lettre, apportée par un valet d’écurie, que Charles est prié de se rendre à la ferme des Bertaux pour soigner M. Rouault (I, 2). La lettre permet également d’informer le médecin, du décès de son père (III, 2) et M. Rouault, de celui de sa fille (III, 10), nouvelle dont il n’a connaissance que trente-six heures après l’événement, décalage temporel qui s’explique par l’acheminement des courriers à l’époque.

On voit ainsi que le romancier met en scène ses personnages en train d’écrire, en mentionnant par exemple l’encre rouge utilisée par Charles pour écrire à sa mère (I, 1) ou le petit cachet de cire bleue (I, 2) qui sert à cacheter la lettre adressée au médecin. En outre, à deux reprises dans le récit, l’auteur détaille longuement l’acte d’écriture : par exemple, il retranscrit telle quelle la lettre que M. Rouault écrit à sa fille (II, 10) et précise certaines conditions d’écriture (« Et il y avait ici un intervalle entre les lignes, comme si le bonhomme eût laissé tomber sa plume pour rêver quelque temps »). Le cas le plus éloquent est bien sûr l’écriture par Rodolphe de la lettre de rupture qu’il adresse à Emma (II, 13). FLAUBERT se plaît à mettre en scène ses hésitations, ses repentirs, ses réflexions, transformant l’écriture de cette lettre en véritable monologue délibératif, puisqu’elle nous livre le paysage intérieur de son expéditeur et nous donne à voir son hypocrisie.

La lettre est également source de sensations pour celui qui la reçoit et la lit : elle est comme un moyen de rendre l’expéditeur présent et de « tromper l’absence. » Ainsi, lorsqu’Emma reçoit la lettre de son père (II, 10), FLAUBERT s’attarde sur certains détails propres à éveiller les souvenirs de la jeune femme : « On avait séché l’écriture avec les cendres du foyer, car un peu de poussière grise glissa de la lettre sur sa robe, et elle crut presque apercevoir son père se courbant vers l’âtre pour saisir les pincettes ». De la même manière, lorsque Rodolphe fait l’inventaire de ses souvenirs d’amour, il retrouve les lettres de ses anciennes conquêtes, et cette trouvaille s’accompagne de sensations olfactives : « de la vieille boîte à biscuits de Reims où il enfermait d’habitude ses lettres de femmes, (…) il s’échappa une odeur de poussière humide et de roses flétries » (II, 13). On constate donc aisément que la lettre est en quelque sorte comme un succédané de la personne qui l’écrit, l’occasion pour Flaubert de se moquer de ses personnages.

II – La lettre au service de la satire:

La lettre reflète en effet l’état d’âme et le caractère de celui qui l’écrit : elle est le moyen privilégié de se dire et caractérise symboliquement son expéditeur. Par exemple, lorsqu’Emma apprend la mort de sa mère, elle écrit à son père une lettre très romanesque, toute pleine de réflexions tristes sur la vie et dans laquelle elle demande qu’on l’ensevelisse plus tard dans le même tombeau (I, 6). Plus tard, bien que lassée de Léon, elle n’en continue pas moins à lui écrire des lettres amoureuses, en vertu de cette idée, qu’une femme doit toujours écrire à son amant (III, 6). On retrouve là un lieu commun dont Flaubert fait la satire. Car Emma n’est que l’archétype de toute une catégorie de correspondantes : les femmes ! Ainsi, lorsque Rodolphe retrouve ses lettres de femmes, il en examine les écritures et le style, aussi variés que leurs orthographes et les qualifie de tendres ou joviales, facétieuses, mélancoliques (II, 13). On s’aperçoit alors que la plupart des correspondances entretenues dans le roman se font entre un homme (Charles, Rodolphe ou Léon) et une femme (le plus souvent, Emma).

Ainsi se mettent en place des « couples épistolaires » souvent ridicules. Par exemple, Charles et Léon entretiennent tous deux une correspondance avec leur mère : dès le premier chapitre du roman, on apprend que Charles, alors au collège de Rouen, écrit tous les jeudis une lettre à sa mère. En III, 5, il lui écrit une lettre pathétique pour lui demander d’obtenir d’elle la destruction de la note de frais de M. Lheureux, en raison des dépenses inconsidérées de sa femme. Puis c’est autour de Léon de se croire obligé de rendre des comptes à sa mère : en II, 6, il lui écrit une longue lettre détaillée pour lui expliquer les raisons de son départ pour Paris. Comme il ajourne son départ, sa mère lui envoie une seconde lettre pour le presser de partir. On le voit : cette correspondance entre un fils et sa mère est à l’image de la médiocrité des personnages dans le roman et de leur impossibilité à quitter le foyer maternel.

Mais la correspondance qui domine dans le roman est l’échange, entre Emma et ses amants, de lettres amoureuses, pleines de clichés romantiques dont l’auteur fait la satire tout au long du roman. Ces amoureux qui s’écrivent des lettres interminables sont ridicules et finissent eux-mêmes par épuiser les ressources du genre. Ainsi, la correspondance de Léon et Emma s’étiole peu à peu : Ils en vinrent à parler plus souvent de choses indifférentes à leur amour ; et, dans les lettres qu’Emma lui envoyait, il était question de fleurs, de vers, de la lune et des étoiles, ressources naïves d’une passion affaiblie, qui essayait de s’aviver à tous les secours extérieurs (III, 6). La réaction de Rodolphe à la lecture de ses lettres de femmes incarne d’ailleurs particulièrement bien la pensée de l’auteur à ce sujet : « Prenant donc à poignée les lettres confondues, il s’amusa pendant quelques minutes à les faire tomber en cascades, de sa main droite dans sa main gauche. Enfin, ennuyé, assoupi, Rodolphe alla reporter la boîte dans l’armoire en se disant : – Quel tas de blagues ! » (II, 13). On est donc aux antipodes du ressenti d’Emma au sujet de ses lettres, ce qui sert directement l’intrigue du roman.

III – La fonction dramatique de la lettre:

On touche donc ici à la fonction dramatique de la lettre : en effet, c’est elle qui, bien souvent, relance l’intrigue ou, tout du moins, lui donne du piment. La lettre prend dès lors une valeur affective non négligeable. Nous voyons ainsi les personnages guetter des lettres qui n’arrivent pas, comme Emma qui, après le bal à la Vaubyessard, compte les jours qui la séparent du mois d’octobre, espérant recevoir une invitation du marquis d’Andervilliers : « Mais tout septembre s’écoula sans lettres ni visites » (I, 9). Dans la troisième partie, Léon, qui avait vainement tenté d’écrire à Emma lorsqu’il se trouvait encore à Yonville (II, 4), se met à attendre avec impatience les lettres de sa maîtresse : « Il attendait ses lettres ; il les relisait. Il lui écrivait. Il l’évoquait de toute la force de son désir et de ses souvenirs « (III, 4). Et l’astuce amoureuse (III, 3) qu’ils mettent en place dès le début de leur correspondance n’est pas sans inquiétude (III, 5) : les amants vont-ils finir par être découverts ? La lettre amoureuse s’accompagne ainsi d’une certaine fébrilité nécessaire à l’entretien de la flamme.

De fait, l’échange des lettres amoureuses ne peut se faire qu’en catimini et nécessite donc toute une stratégie pour ne pas se faire prendre. Dès le début de sa liaison avec Rodolphe, Emma et lui entament une correspondance secrète, et le fond du jardin de la maison de Yonville sert de cachette pour les lettres qu’ils échangent : « À partir de ce jour- là, ils s’écrivirent régulièrement tous les soirs. Emma portait sa lettre au bout du jardin, près de la Rivière, dans une fissure de la terrasse. Rodolphe venait l’y chercher et en plaçait une autre, qu’elle accusait toujours d’être trop courte » (II, 9). Dans la troisième partie, c’est au tour de Léon de recevoir les lettres d’Emma, et réciproquement : « C’était chez la mère Rolet qu’il devait envoyer ses lettres ; et elle lui fit des recommandations si précises à propos de la double enveloppe, qu’il admira grandement son astuce amoureuse » (III, 3). Tous ces stratagèmes participent de l’intrigue du roman, mais prennent fin en même temps que les liaisons amoureuses, au point de conduire à la mort.

Car la lettre est bien souvent mortifère et fatale dans le roman. C’est ainsi que la lettre de rupture de Rodolphe occupe une place toute particulière dans l’intrigue du roman : c’est elle qui précipite Emma vers sa chute – puisque, lecture faite, elle tombera malade et que cette lettre ne cessera de l’obséder (II, 13). C’est elle aussi qui, à la fin du roman, éveillera les soupçons de Charles quant aux infidélités de sa femme, lorsqu’il la découvrira, boulette de papier fin, dans le grenier (III, 11), avant de mettre la main sur toute la correspondance d’Emma et Léon, qui lui révèlera l’horrible vérité et le laissera anéanti. On ne peut que noter que le romancier accorde  un chapitre entier à la rédaction et à la réception de cette lettre de rupture, ce qui témoigne de son importance dans le roman. C’est enfin par une lettre qu’Emma annonce à Charles qu’elle s’est empoisonnée à l’arsenic (III, 8). La lettre émet donc des ondes négatives dans le roman et annonce la fin tragique du couple Bovary.

Dans Madame Bovary, Flaubert fait de la lettre un objet à part entière : il s’attarde avec plaisir sur les conditions matérielles de son écriture et de sa lecture ; il en fait un objet de circulation de première importance entre les « couples épistolaires » d’amants ; il s’intéresse également au rapport étroit que ses personnages entretiennent avec la lettre : objet de mépris pour Rodolphe, elle est au contraire le réceptacle du sentimentalisme mièvre de Léon et Emma. Enfin, il la considère comme un élément important, un ressort dans l’intrigue de son roman : de fait, si la lettre est surtout amoureuse dans Madame Bovary, elle est aussi fatale, puisque c’est par elle que la mort s’immiscera dans le récit. Et à travers cela, c’est toute l’écriture de FLAUBERT qui est mise en abîme : en faisant écrire et lire ses propres personnages, il se met en quelque sorte lui- même en scène en tant qu’écrivain et lecteur.

 

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