Corrigé question sur Homais

Lorsqu’il s’attèle à l’écriture de son roman publié en 1856, Madame Bovary, Gustave Flaubert entreprend la composition d’une grande fresque satirique de la société de son temps. Chaque personnage, même secondaire, se voit alors attribuer un rôle précis dans cette vaste peinture sociale. C’est ainsi que le pharmacien Homais, insignifiant au départ, voit ses apparitions se multiplier au fil des scénarios. C’est même sur son ascension sociale et sa réussite que le roman s’achève. Il paraît donc légitime de s’interroger sur son importance dans l’économie générale du récit. Nous étudierons initialement comment l’apothicaire est emblématique de la bourgeoisie du XIX° avant d’analyser comment Flaubert en fait une cible privilégiée dans sa dénonciation de la bêtise.

 

Force est en effet de constater qu’Homais incarne d’abord la bourgeoisie de son époque dans tout ce qu’elle a de négatif. Il se caractérise en effet par son arrogance, sa prétention, sa cupidité, son ambition et son esprit calculateur.

Avant même de le présenter, le romancier décrit longuement son officine, pompeusement nommé « laboratoire », révélatrice de l’orgueil du personnage: « Mais ce qui attire le plus les yeux, […] la pharmacie de M. Homais ! ». Flaubert insiste sur les effets de couleurs et de brillance ménagés par le propriétaire ainsi que sur l’enseigne et le nom du personnage en lettres d’or. L’ironie de l’auteur s’exerce alors dans l’emploi du terme « épicerie » qui vise à ruiner tous les efforts de l’apothicaire dans cet étalage emblématique du matérialisme ambiant. Son portrait physique est aussi l’occasion pour l’auteur de poser un regard moqueur. Le décalage perceptible entre le port de son « bonnet grec » et de son visage marqué par la petite vérole et sa satisfaction de lui-même souligne le ridicule du pharmacien. Sa fierté, son arrogance apparaissent d’emblée infondées et grotesques, tout comme son appartenance à la « Société agronomique de Rouen, section d’agriculture, classe de pomologie ». La succession des groupes de mots met en relief le côté profondément réducteur de cette société.

Sa cupidité transparait quant à elle dans les accumulations d’objets, le recours aux publicités. Ces éléments témoignent de son sens du commerce et de son manque de goût. Cela explique aussi qu’il se livre à un exercice illégal de la médecine, volant sa clientèle au médecin. Il apparaît alors plus inquiet de ses biens que de la santé de ses compatriotes. Ces derniers demeurent avant tout des clients. Enrichi, il ne fait montre d’aucune générosité, refusant d’aider Emma ruinée ou offrant à sa filleule de vieux invendus dont « six bâtons de sucre candi qu’il avait retrouvés dans un placard ».

Son ambition est également perceptible dans sa fonction de correspondant au journal Le Fanal de Rouen. Il n’hésite pas à user de cette mission pour satisfaire ses instincts personnels, allant jusqu’à écrire dans la partie III des articles mensongers et malhonnêtes. Fort de son nom et de son statut, Homais s’impose constamment aux autres. Il impose sa présence au couple Bovary et fait même preuve d’un certain sans gêne en s’invitant chez eux constamment. Il semble même considérer en II-4 que sa place est entre les deux époux. Il inflige à tous son pédantisme,  sa conversation ou il espionne celle des autres. Lors de sa première apparition en II-2  il avoue « qu’il avait osé s’inviter lui-même » avant de se laisser aller à une logorrhée verbale sur l’exercice de la médecine, les « déplorables conditions hygiéniques » de ces campagnes, l’influence néfaste du curé et des superstitions. Son égocentrisme l’empêche de s’intéresser réellement à ses hôtes. Son sentiment de supériorité le pousse par ailleurs à se montrer condescendant et désagréable avec son entourage, notamment avec Justin. Ses propos sont régulièrement  méprisants, médisants, comme s’il s’agissait d’effacer les autres pour mieux promouvoir sa personne. Il laisse planer ainsi le soupçon sur le prêtre qui pourrait présenter un danger pour les jeunes filles. De telles attitudes lui valent d’ailleurs une certaine impopularité. « Sa médisance et ses opinions politiques » ont conduit le monde à fuir ses soirées. On peut également noter que les prénoms de ses enfants sont symptomatiques de ses rêves de gloire et de grandeur. Ils reflètent en effet sa prédilection pour les grands hommes comme Napoléon, Franklin ou encore Athalie. Son besoin de reconnaissance l’amène à rechercher le contact des gens importants et à recourir à la flatterie : «Il ne pouvait, par tempérament, se séparer des gens célèbres ». Il se montre ainsi extrêmement mielleux avec le docteur Larivière, oubliant totalement l’agonie d’Emma.

Calculateur, il achète l’amitié des gens, proposant par exemple à Emma d’accéder à sa bibliothèque. Chacune de ses prétendues générosités cache une intention plus vile: « Le besoin de s’occuper d’autrui ne poussait pas seul le pharmacien à tant de cordialité obséquieuse, et il y avait là-dessous un plan. ». S’attacher Charles par des politesses c’est « gagner sa gratitude et empêcher qu’il ne parlât plus tard, s’il s’apercevait de quelque chose. ». C’est aussi parce qu’il espère en retirer un bénéfice personnel qu’il incite Charles à tenter l’opération du pied bot d’Hippolyte, avant de fuir devant toute responsabilité lorsque la situation devient critique. D’une manière générale, ce bavard impénitent use du langage et du discours pour manipuler à sa guise son entourage, ce que résume le narrateur en ces termes « Il avait médité sa phrase, il l’avait arrondie, polie, rythmée; c’était un chef d’œuvre de prudence et de transitions, de tournures fines et de délicatesses ». Flaubert résume cet arrivisme en recourant à la métaphore de la prostitution, signifiant ainsi qu’Homais ne recule devant rien pour obtenir croix d’honneur, pouvoir, renom et richesse.

Le romancier  brosse donc le portrait d’un être vil et hypocrite, tant dans une acception moderne que dans le sens étymologique du terme, puisqu’il est toujours en représentation. Il se donne souvent à voir, quitte à fournir à l’assemblée un spectacle grinçant: « il donnait maintenant dans un genre folâtre et parisien » en III-6 ; « même il parlait argot afin d’éblouir…les bourgeois »/ « Homais s’épanouissait dans son orgueil d’Amphitryon »). D’un point de vue narratif, Homais opère aussi comme un contrepoint du couple Bovary, puisqu’il parvient à atteindre son but et à asseoir sa réussite. On ne peut aussi que mentionner sa participation indirecte à la mort d’Emma qui se fournit en arsenic dans son capharnaüm. On peut aussi considérer qu’il exerce une mauvaise influence constante sur Charles, l’invitant à suivre des conseils qui le précipitent inexorablement vers sa chute. Il le pousse à opérer Hippolyte ou encore à conduire Emma à l’opéra. C’est aussi lui qui évoque la petite porte discrète qui lui permettra de rejoindre Rodolphe en catimini.

 

Mais au delà de cette satire sociale et politique, il opère comme l’archétype de la stupidité.  Comme il l’a souvent signifié dans sa correspondance, Flaubert écrit en effet ce roman en haine de la bêtise et cette thématique traverse l’œuvre.  C’est pour lui un mal qui ronge la société provinciale. Il la dénonce à travers plusieurs personnages médiocres comme Bournisien ou Lheureux mais Homais est certainement celui qui l’exhibe sur un mode paroxystique. Issu de la petite bourgeoisie et relativement cultivé, Homais se targue d’être un homme de sciences et de progrès comme en témoigne son éloge de la chimie au moment des Comices. Il s’impose aussi en chantre du modernisme industriel en II-5 lors de la visite de la filature dont il souligne l’importance  future. Il affirme avoir rédigé quelques opuscules aux titres vaniteux, pompeux et ridicules, usant de façon outrancière du pluriel alors qu’il n’est l’auteur que d’un traité sur la fabrication du cidre.

Vouant un véritable culte à la science,  il se distingue également par son anticléricalisme et se présente comme un scientiste voltairien, notamment dans ses joutes oratoires avec l’abbé Bournisien qu’il juge obscurantiste, superstitieux et passéiste. Ces conversations témoignent des certitudes d’Homais qui ne connaît jamais le doute et qui sombre ainsi dans  un aveuglement tout aussi stupide. Son dogmatisme est tel et ses connaissances si mal digérées qu’il manifeste finalement une autre forme d’obscurantisme tout aussi critique. Il passe sa vie à reprendre à son compte et à « recracher » des savoirs, des bribes d’articles ou d’ouvrages dont il ne saisit pas forcément le sens profond. Il ne semble pas apte à se forger une pensée personnelle affranchie des idées reçues et autres poncifs. De la même façon il se complait dans l’usage de termes savants, techniques dont il ne maîtrise pas toujours le sens, notamment lors de la scène du pied bot, mais avec lesquels il vise à impressionner les foules. On peut citer à ce titre la façon dont il se gargarise de « Coryza », « phlébotomie » ou autre « stréphopode ». Quant au style de ses articles, il relève d’une emphase ridicule à la mesure de la satisfaction imbécile du personnage. La mise en abyme de ces écritures permet à l’ironie de Flaubert de se déployer et de dénoncer la fatuité de ce journaliste raté. L’auteur ironise ainsi sur son lyrisme ampoulé et « ses traits dithyrambiques »: notre petite localité a pu se croire transportée au milieu des Mille et une nuits. » « Où coutait cette foule, comme les flots d’une mer en furie, sous les torrents d’un soleil tropical… ». Par ailleurs, il ne se soucie pas d’étaler une pensée cohérente, puisqu’il se pose d’abord comme un progressiste et un libéral, dans la lignée de Voltaire, mais qu’il n’hésite pas  à flatter le régime fort au pouvoir pour obtenir des privilèges. Pourtant son scientisme ne lui épargne pas la couardise. Il a rarement le courage de ses opinions. Il se réfugie derrière les mensonges pour esquiver sa responsabilité dans l’opération du pied bot ou dans la mort d’Emma. Il a même peur de toucher son cadavre.

A travers cette sotte figure Flaubert met en œuvre le comble de la stupidité qui s’exhibe fièrement. Ce discoureur monopolise constamment la parole et cherche à écraser son entourage par ce biais alors que ses propos sont bien souvent vides. Il suscite cependant régulièrement l’admiration de ses interlocuteurs si bien qu’il semble avoir vocation  d’accentuer la bêtise ambiante dans la société de Yonville. On boit ainsi ses paroles ineptes.

Il incarne au demeurant les préjugés et l’étroitesse d’esprit de cette classe sociale, refusant de se mêler au peuple. Ceci est particulièrement probant en fin de roman lorsqu’il refuse que ses enfants fréquentent davantage la petite Berthe, désormais déclassée.

 

Au terme de notre analyse il apparait qu’Homais n’est pas un simple personnage secondaire au service de la peinture d’une toile de fond réaliste. Il joue un rôle déterminant dans la chute des Bovary, il permet à Flaubert de mener à bien sa critique sociale de la bourgeoisie et il se trouve surtout au service de sa croisade contre la bêtise qui ne cesse de l’animer au fil de ses œuvres, préfigurant Bouvard et Pécuchet. Si le personnage apparait comme le grand triomphateur du roman, il semble cristalliser tout le mépris de l’auteur.

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