Lecture analytique Acte I scène 2 du Misanthrope de Molière

 

Situation du passage :

 

  • Acte d’exposition
  • Scène 1 très longue : conversation parfois houleuse entre Alceste, l’atrabilaire amoureux, le Misanthrope, et son ami Philinte.
  • Mais amitié remise en question par Alceste : écho avec Yasmina Reza

V 8 « Moi votre ami ? rayez cela de vos papiers. »

V 11 « Je vous déclare net que je ne le suis plus. »

  • Alceste reproche à Philinte son « cœur corrompu », son hypocrisie. Pour lui ce n’est qu’un courtisan/ rapprochements possibles avec Du Bellay et Montaigne/ v 178 « Des singes malfaisants ».
  • Molière met en scène un débat opposant la franchise / civilité qui exigerait une certaine hypocrisie
  • Alceste : v 35-36 « Je veux qu’on soit sincère, et qu’en homme d’honneur/ On ne lâche aucun mot qui ne parte du cœur ».
  • Philinte objecte qu’en société, il n’est pas concevable de tenir cette position/ v 73-74 « Il est bien des endroits où la pleine franchise/ Deviendrait ridicule et serait peu permise ; »
  • L’autre point intéressant dans cette première scène réside dans la mise en abyme orchestrée par Molière.

Philinte cite L’Ecole des maris v 100 : comédie de Molière (Ariste, indulgent, se confronte à Sganarelle au tempérament plus rigide et plus tyrannique. Attaché aux traditions, Sganarelle refuse de s’accommoder aux mœurs de son temps). Il use donc de Molière comme d’une référence susceptible d’influer sur les comportements.

Philinte explique par ailleurs à Alceste que sa franchise excessive en fait un ridicule qui se donne en spectacle : v 105-106 « Je vous dirai tout franc que cette maladie, / Partout où vous allez, donne la comédie. »

Or Alceste = la cible de Molière/ v 108 « Vous tourne en ridicule auprès de bien des gens ». Ce n’est pas la franchise dont se moque Molière, mais le caractère excessif d’Alceste. Sa franchise est raideur.

Alceste espère aussi « purger » l’âme de Célimène de ses défauts/ Son amour pour elle constitue en outre un paradoxe.

 

Puis survient Oronte…

 

Qui est ce personnage ? Quelles sont ses intentions ? Quelle est la fonction essentielle de cette scène ?

 

  • La distribution précise qu’Oronte est l’amant de Célimène. Au XVII° ce terme signifie qu’il aime et qu’il est aimé en retour. Cette précision fait donc de lui un rival d’Alceste.
  • C’est un courtisan qui se veut poète v 288 à 291/ hypocrite/ On comprend qu’il cherche à s’acheter l’amitié et les faveurs d’Alceste. Système de dons et de contre-dons
  • C’est un fâcheux : il impose sa présence et s’attribue la parole
  • Son hypocrisie se traduit par le recours à de nombreuses hyperboles « un ardent désir d’être de vos amis » / art de la flatterie/
  • Il veut lire un sonnet de sa composition à Alceste et obtenir « sa bénédiction »
  • Alceste use d’abord d’un ton courtois (art de la litote) pour modérer son élan : il se fait une plus haute idée de l’amitié.
  • De la même façon, il cherche à esquiver la lecture du sonnet et l’émission d’un jugement/ v 299-300 « j’ai le défaut/ D’être un peu plus sincère en cela qu’il ne faut »
  • Il semble ainsi mettre à profit les leçons de Philinte, qui incarne l’idéal de l’Honnête homme.
  • Cette scène s’impose donc comme une illustration, une saynète dans la pièce mettant aux prises hypocrisie et sincérité/ le débat de la scène 1

 

Problématique : comment les jeux de théâtre dans le théâtre et le comique sont-ils au service d’une critique virulente des mondanités ?

 

I – La création poétique au cœur des débats :

 

Le premier mot de l’extrait est « Sonnet ». Oronte est venu soumettre un poème de son cru à Alceste. On ne peut que noter la forte présence du champ lexical de l’écriture : sonnet v 305/ « vers pompeux » v 307/ « le style » v 309/ « choix des mots » v 311

 

A – Deux conceptions s’affrontent

  • Oronte lit donc son texte, en entrecoupant la lecture de considérations esthétiques, qualifiant sa production de « petits vers doux, tendres et langoureux » v 308. Gradation qui traduit sa satisfaction.
  • Les nombreux regards qu’il lance à Alceste (cf. didascalies) signifient combien il attend la réaction d’Alceste.
  • La scène comporte donc ce sonnet dans son intégralité.
  • Il s’agit d’un poème galant comme Oronte le souligne lui-même et comme le confirme Philinte v 325 « Ah ! qu’en termes galants ces choses là sont mises ! ». Les points d’exclamation soulignent son contentement, son admiration ou celle qu’il feint. Le public ne peut que douter de sa réaction suite à ses affirmations à la scène 1. Il félicite également Oronte pour sa chute au v 333. Cf. lexique de l’éloge
  • Ce poème n’a rien d’original tant dans son sujet que dans son traitement. Il se présente comme une réécriture précieuse du motif de la belle indifférente. L’emploi de l’apostrophe « Phylis » l’exhibe : c’est une convention poétique, un prénom « cliché » employé par nombre de poètes pour préserver l’anonymat de la femme.
  • Aux nombreuses hyperboles et expressions valorisantes de Philinte, répond l’agacement d’Alceste qui déplore cette poésie galante.
  • V 377 il condamne cette mauvaise imitation « méchants modèles » / il rejette le manque de naturel, l’excès de figures de style, l’ « affectation ». Il faut se méfier des élans lyriques (« tenir la bride aux grands empressements).
  • Au départ, pour le préserver, il s’exprime à mots couverts et feint d’évoquer un autre poète pour distiller ses remarques négatives «  à quelqu’un dont je tairai le nom » v 343. Il recourt à des termes dévalorisants : « ridicule et misérable auteur » v 372. C’est chaque fois Oronte qui reformule ses attaques, les traduit et se les applique.
  • Il répond finalement aux attentes d’Oronte en formulant un avis. Pour ce faire il redit quelques vers pour mieux en démontrer la mauvaise qualité.
  • Il recourt à des phrases affirmatives et use d’un ton catégorique ; Ex : « Franchement, il est bon à mettre au cabinet » / certaines remarques s’imposent comme des vérités, comme s’il détenait le secret du bon goût. Ex v 385/86
  • Il emploie des termes ou expressions dévalorisantes pour qualifier ce sonnet : « méchants » vv429/ « pompe fleurie » v 425/ « ces colifichets ».
  • Il reprend le vers précédé chaque fois d’une question « qu’est-ce que… ? », ce qui laisse supposer que le style nuit furieusement au sens.
  • Il condamne au-delà le « méchant goût du siècle » et oppose une poésie maniérée, affectée à une écriture naturelle. De cette façon il transpose le débat qu’il a eu précédemment avec Philinte sur le plan de l’écriture : mensonges, hypocrisie/ naturel et vérité, sincérité
  • Sa critique atteint son paroxysme lorsqu’il oppose ce sonnet à une « vieille chanson » populaire à laquelle il accorde plus de prix : « J’aime mieux ma mie, au gué ! / J’aime mieux ma mie. » Il y voit une plus grande authenticité des sentiments. Cette comparaison entre les deux textes ridiculise le sonnet, le rabaisse: supériorité de la chanson populaire qui n’a guère de valeur esthétique.

Le public assiste donc à une querelle littéraire qui reflète les débats de l’époque. Molière ici se rit du courant précieux qui revendiquait la spiritualisation de l’amour et un style affecté. 

B – Dans une scène comique

Scène mondaine qui vire au comique

Force est d’abord de noter la présence d’un comique de situation :

  • Derrière Philis, se dissimule Célimène (mais Alceste ne le sait pas encore).
  • Alceste = pris au piège: obligé d’exercer sa sincérité
  • Jeux de contrastes. Ex entre la mention que fait Oronte de ces « petits vers doux » et la réalité
  • Contraste entre son autosatisfaction et le blâme d’Alceste/ la pointe « « il est bon à mettre au cabinet »
  • Contraste entre l’exaspération d’Alceste durant la lecture/ et la satisfaction, le ton élogieux de Philinte
  • Recours à l’aparté : convention théâtrale. Un personnage feint de se parler à lui-même, à part, ou parfois à un autre personnage, à l’insu d’autres également présents sur scène. Il permet souvent de commenter l’action, la discussion. Il est souvent source de comique.
  • Contraste entre le poème et la chanson/ effet de décalage
  • Comique qui repose aussi pour le public sur l’enchainement des scènes 1 et 2
  • Ironie de la situation : Alceste s’efforce de se contenir/ Oronte se montre insistant pour mieux le regretter ensuite

Comique de caractère :

  • Empressement de Philinte à complimenter : hypocrisie en action ( ?)
  • Autosatisfaction d’Oronte v 417 « Et moi, je vous soutiens que mes vers sont forts bons. » / C’est un FAT
  • Pour une fois Alceste semble chercher à ménager son interlocuteur. Il semble tenir compte des remarques et avis de Philinte en scène 1. Il s’efforce de déplacer son propos sur un interlocuteur fictif qu’il aurait dissuadé d’écrire de la poésie. Il use du style indirect (je lui disais que) comme d’une parade des vers 341 à 375. Le rire repose sur le fait qu’Oronte n’est pas dupe mais aussi sur la complicité ainsi entretenue avec le public.
  • Alceste s’appuie constamment sur des verbes de parole pour maintenir cette frontière entre la situation présente/ son blâme. On note que le verbe « dire » est ainsi employé au présent et au passé : forme négative au présent « je ne dis pas cela » / au passé « Mais je lui disais moi ».
  • Mais son naturel l’emporte à partir du v 376

Comique de geste :

  • Regards vers Alceste qui accompagnent les interruptions et les commentaires d’Oronte v 305 à 314/ didascalie « (A toutes ces interruptions il regarde Alceste) ».

Comique de mots :

  • Jurons et autres exclamations d’Alceste : « Morbleu, vil complaisant » v 326/ « La peste de ta chute ! Empoisonneurs au diable. »
  • Jeu sur le double sens du terme « chute » v 385 « En eusses-tu fait une à te casser le nez ! » = jeu de mot !
  • Emploi de termes triviaux appliqués à l’acte d’écrire : démangeaisons v 346/ « à mettre au cabinet » / « quel besoin si pressant avez-vous de rimer ? »
  • Double discours
  • Rupture consommée par l’adverbe « Franchement » v 376
  • Stichomythie
  • Ironie en fin de scène : fausse politesse qui exhibe leur rage.

Comique de répétition :

  • Lecture du sonnet différée par les commentaires d’Oronte v 305 à 314 : points de suspension
  • Répétition du mot sonnet v 305 « Sonnet… c’est un sonnet » : lapalissade : vérité d’une évidence niaise
  • Répétition du verbe voir, v 309/ 312/ 314/ traduit son exaspération grandissante : futur/ futur proche et impératif
  • Répétition des formules : « je ne dis pas » / lui disais »

La scène va crescendo : rythme de plus en plus rapide et progression comique. Mais au-delà, il s’agit pour le dramaturge de livrer une critique virulente de la comédie sociale.

II – La critique du jeu des mondanités :

Cette scène a pour fonction d’illustrer en actes les débats qui ont animé Alceste et Philinte dans la scène 1.

  • Une démonstration

Le surgissement d’Oronte va permettre au débat de s’incarner. Il est l’occasion d’une mise en scène, en actes, de ce débat.

Fort de la discussion, Alceste surprend par ses réactions premières et semble adopter une attitude raisonnable ou du moins réservée. Il joue d’une certaine façon un rôle. Il résiste un temps en arguant de son peu de disposition, mais le verni craque rapidement : passage de Monsieur à « mon petit monsieur » / et ironique « mon grand monsieur »

Molière instaure de la sorte une sorte de théâtre dans le théâtre.

  • Chacun joue un rôle : Oronte feint l’amitié/ Alceste l’accueil poli/ Philinte est dans la position du spectateur : il assiste à cette petite comédie. Mais Alceste est aussi le témoin de la comédie hypocrite de Philinte dans laquelle il ne vit qu’un mauvais spectacle : jurons, exclamatives indignées.
  • Philinte fait une véritable démonstration de ses propos/ complaisance en action
  • Le sujet = confronter Alceste à une situation dans laquelle  il soutiendra ou non une attitude sincère. C’est une mise à l’épreuve de ses conceptions.
  • Il essaie de retenir sa sincérité en recourant à un interlocuteur fictif : il est alors aussi dans le mensonge avant de laisser son irritation exploser. V 432 « Autre part que chez moi cherchez qui vous encense ». Il souligne combien la sincérité est une question délicate au v 341 : propos qui font écho à la position de Philinte sc 1
  • Démonstration à son tour de son tempérament
  • Oronte part fâché : démonstration de ce que des propos trop sincères peuvent engendrer (plainte d’Oronte plus tard).

Donc comédie des discours duplices/ joute verbale imputable à un excès d’orgueil et à un excès de franchise. Deux ridicules, peut-être trois, sont aux prises.

  • Une critique sociale/ mœurs
  • Critique des fâcheux à travers le personnage d’Oronte. Il surgit et interrompt la conversation d’Alceste et Philinte sans ménagement, sans politesse. Il s’invite et s’impose, monopolise un peu la conversation.
  • A travers lui c’est toute l’hypocrisie sociale et notamment celle de la cour qui s’expose. C’est un être hyperbolique, totalement infatué de lui-même
  • Il souligne son appartenance à la cour en insistant sur l’écoute que lui prête le roi v 291.
  • Son amitié hypocrite est exhibée par la fin de la scène et la rapidité avec laquelle il refuse finalement le jugement d’Alceste tant réclamé.
  • L’hypocrisie sociale est également dénoncée à travers le personnage de Philinte qui use et abuse des hyperboles ou de la gradation v 333 « La chute en est jolie, amoureuse, admirable. »
  • Lexique de la flatterie : complaisant v 326/ flattez v 327/ flatte v 342/ « c’est qu’ils ont l’art de feindre » v 422
  • Insistance paradoxale, presque ironique sur le mot « sincérité » placé à la fin du v 340. Oronte est incapable d’entendre une critique
  • Pb être/ paraître
  • Critique de la préciosité, du culte du « bel esprit » / forme d’impudeur à force de prétention « dont on fait vanité » v 385/ « dérobez au public ces occupations » / « ridicule » « misérable auteur » / « Le méchant goût du siècle en cela me fait peur »

 

 

 

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