Corrigé question sur l’importance de la scène des comices dans l’économie générale du roman (plan détaillé)

 

Eléments pour l’introduction :

Le chapitre consacré aux comices est l’un des plus longs du roman, c’est aussi un morceau de bravoure qui demande de nombreux efforts à l’auteur comme en témoigne sa correspondance avec Louise Colet entre 1852 et 1853.

« Ce soir, je viens d’esquisser toute ma grande scène des comices agricoles. Elle sera énorme. » 15 juillet 1853

« J’ai bien peur que mes comices ne soient trop longs. C’est un dur endroit. J’y ai tous mes personnages de mon livre en action et en dialogue, les uns mêlés aux autres, et par là dessus un grand paysage qui les enveloppe. Mais si je réussis, ce sera bien symphonique. » 7 septembre 1853

« Bouilhet prétend que ce sera la plus belle scène du livre. » 12 octobre 1853

Il semble donc légitime de s’interroger sur les fonctions et l’importance d’une telle scène.

I – Son rôle dans la diégèse :

Le roman comporte plusieurs grandes scènes comme la scène du fiacre, la visite au théâtre et certaines scènes attendues comme celle du bal ou de la noce. Ce sont autant de chapitres auxquels Flaubert a consacré beaucoup de soin et d’énergie, parce qu’elles constituent des étapes fondamentales de l’intrigue. La noce condamne Emma à un mariage médiocre, le bal la conforte dans ses rêves, le théâtre la précipite dans les bras de Léon, les comices dans ceux de Rodolphe. C’est un événement suffisamment important pour qu’il soit annoncé par Homais à la fin du chap 6 « Ce serait pour notre arrondissement, de la dernière importance », puis par Rodolphe chap 7.

La restitution d’une société et des mœurs provinciales

Mais il s’agit tout d’abord pour Flaubert de répondre à une certaine ambition réaliste et de s’intéresser à la société dans sa globalité.

Pour écrire cette scène, il a manifesté le désir d’assister réellement à des comices, pour y mener l’enquête et y puiser les éléments nécessaires à la re-création d’une ambiance.

« Ce matin, j’ai été à un comice agricole, dont j’en suis revenu (sic) mort de fatigue et d’ennui. J’avais besoin de voir une de ces ineptes cérémonies rustiques pour ma Bovary… » Lettre à L. Colet du 18 juillet 1852.

Il s’agit pour lui alors de traduire l’état d’esprit du public, l’atmosphère de la fête, ses us et coutumes, dans un souci de vraisemblance. Ainsi humains et animaux se mêlent dans les différents espaces aménagés pour l’occasion.

Il recourt ainsi à des descriptions détaillées et s’attache à de menus détails hautement révélateurs et symboliques : « Je suis sûr de ma couleur et de bien des effets. » lettre du 18 juillet 1853

Il réunit ainsi dans un même lieu, « un grand paysage » qui « les enveloppe », et dans un même événement l’ensemble de son personnel romanesque, toutes classes sociales confondues. Cette notion de paysage peut renvoyer ay cadre provincial normand, mais on peut aussi la comprendre dans le sens d’un panorama social puisque bourgeois, paysans et fonctionnaires se côtoient. C’est tout un monde bigarré qu’il nous donne à voir.

Flaubert recourt à de nombreux pluriel et à des termes comme foule ou multitude suggérant le très grand nombre de présents : « La foule arrivait dans la grande rue par les deux bouts du village ».

Tous apparaissent endimanchés et ils tous contribué à « laver » la ville de Yonville ; comme s’il s’agissait de la purifier. Soucieux des apparences ils cherchent à se montrer sous leur meilleur jour. Comme au bal, il s’agit de voir et d’être vu.

On peut même affirmer qu’il les y confronte : « les villageois […] se disputaient ces sièges » / colère de l’aubergiste contre la concurrence déloyale.

Au fil du chapitre, il se focalise plus particulièrement sur certains êtres comme Mme Lefrançois, Homais, Lestiboudois, Lieuvain ou Rodolphe et profite des actions et discours pour épaissir davantage leur psychologie. L’arrivisme d’Homais s’exhibe, l’insignifiance de Charles est manifeste tandis que Rodolphe joue une comédie d’amour : « Rodolphe ajouta la pantomime à sa phrase ». Contrairement à Emma, parfaitement naïve, le lecteur est averti du rôle endossé par le jeune homme.

Le temps de la séduction

Mais paradoxalement, cette scène de foule permet aussi d’isoler le duo constitué par Rodolphe et Emma. Elle semble même justifier ce rapprochement, comme si cet adultère était une réponse à l’ennui du lieu et à la médiocrité. Cette fête est d’abord l’occasion pour Emma de sortir définitivement de sa torpeur après le départ de Léon. Pour le prédateur qu’est Rodolphe, c’est une occasion rêvée, comme il l’explique à la fin du chapitre VII : « Il n’y a plus qu’à chercher les occasions. » « Ah ! parbleu ! ajouta-t-il, voilà les Comices bientôt ; elle y sera, je la verrai. Nous commencerons et hardiment car c’est le plus sûr. »Chacun est occupé, notamment Charles que l’on ne rencontre qu’en fin de chapitre, ils ont donc tout loisir de se rapprocher.

Mais cet épisode comporte une dimension prédictive puisque l’auteur distille des indices annonciateurs de l’échec de cet amour. On peut noter en effet qu’Emma est comparée à « une tourterelle captive ». Or, elle croit échapper aux conventions et à cette médiocrité grâce à son amour pour Rodolphe alors qu’elle n’est que la proie de ce prédateur et qu’elle va devenir prisonnière de sa passion.

Ces deux éléments diégétiques qui s’entrecroisent sont évoqués, non sans humour, en fin de chapitre avec la reprise de l’expression « bien belle journée ». C’est d’abord Mme Homais qui exprime à haute voix sa satisfaction, « nous avons eu pour notre fête une bien belle journée », formule qui peut signifier que le temps fut clément et l’ambiance agréable. Puis c’est au tour de Rodolphe, d’exprimer à voix basse la satisfaction de ses instincts chasseurs, « Oh ! oui, bien belle ! ».

II – L’espace d’une ambition esthétique :

Des narrations dans le style de l’épopée

« Et après un port d’armes où le cliquetis des capucines se déroulant sonna comme un chaudron de cuivre qui dégringole les escaliers, tous les fusils retombèrent ».

Certains passages narratifs sont à la mesure de la pompe réservée à l’événement, mais la présence de certains termes ou de certaines analogies sèment le doute quant à la grandeur évoquée (ex : du chaudron). On peut aussi porter au crédit de l’épopée le portrait de Catherine Leroux présentée comme une héroïne du peuple.

Orchestration des voix et dialogues de comédie

« Il faut écrire les dialogues dans le style de la comédie » (à L. Colet, 30/9/53)

Le roman emprunte au théâtre dans son art des dialogues et du mouvement :

« J’arrive au dramatique rien que par l’entrelacement du dialogue et les oppositions de caractère » (à L. Colet 12/10/53).

Il semble même recourir à une sorte de scénographie : les deux amants sont à l’étage, dans la salle des délibérations comme s’ils assistaient à un spectacle. Si cette position leur accorde au moins temporairement une certaine hauteur de vue, le pouvoir de se soustraire à cette médiocrité-là (description en plongée), elle permet à Flaubert de transformer la cérémonie en un spectacle :

« on y serait bien pour jouir du spectacle plus à son aise ». Cette thématique traverse en outre le chapitre : l’article du Fanal évoque « un vrai décor d’opéra » et il est fait mention de personnes installées à leurs fenêtres ou sur le pas de leurs portes, attentifs, comme au théâtre.

Cette scénographie est au service de l’idée à venir : « La petite (la morale) la convenue, celle des hommes, celle qui varie sans cesse et qui braille si fort, s’agite en bas, terre à terre, comme ce rassemblement d’imbéciles que vous voyez », « l’autre, l’éternelle, elle est tout autour et au dessus. »

Ce spectacle prend la forme d’une comédie, puisque nombre de discours prêtent à rire et désignent les locuteurs comme des cibles dont nous devons nous moquer.  On peut citer à ce titre le discours d’Homais qui associe péniblement agriculture et chimie, mais surtout celui de Lieuvain : « Malgré le silence, la voix de M. Lieuvain se perdait dans l’air. Elle vous arrivait par lambeaux de phrases […] qu’interrompaient çà et là le bruit des chaises dans la foule » mais aussi les mugissement, bêlements ou autres beuglements. De la même façon, Flaubert fustige le discours de Rodolphe qui accumule faussement les clichés romantiques de l’amoureux pour amadouer Emma.

Polyphonie et entrelacement des voix

« Il faut que ça hurle par l’ensemble, qu’on entende à la fois des beuglements de taureaux, des soupirs d’amour et des phrases d’administrateurs » (12/10/1853).

Il ménage ainsi certains dialogues de sourds. A l’orée du chapitre Homais et Mme Lefrançois monologuent plus qu’ils n’échangent vraiment ; chacun reste confiné dans sa logique et développe son propos sans écouter l’autre.

La scène repose cependant surtout sur la superposition des dialogues politique et amoureux. Parfois, il s’agit simplement d’un enchevêtrement comique de deux conversations distinctes : ainsi Rodolphe évoque les « âmes sans cesse tourmentées » qui ont besoin de « rêve et d’action », « de passions »,  « de jouissances furieuses » tandis que Lieuvain discourt sur les bienfaits de l’agriculture. Mais à d’autres moments les propos semblent se répondre et celui de Rodolphe opère comme un contrepoint au premier. On peut mentionner la façon dont Rodolphe rebondit sur le terme « devoirs » dans le passage suivant : « Où trouver en effet, plus de patriotisme que dans les campagnes, plus de dévouement à la cause publique, plus d’intelligence en un mot. Cette intelligence profonde et modérée qui s’applique par dessus toute chose à des buts utiles, contribuant ainsi au bien de chacun, à l’amélioration commune et au soutien des Etats, fruit du respect des lois et de la pratique des devoirs. ». Le jeune homme rebondit sur le mot devoirs et en propose une définition nettement plus subversive, soulignant l’usage antiphrastique du terme intelligence : « Toujours les devoirs, je suis assommé des ces mots-là », « le devoir c’est de sentir ce qui est grand, de chérir ce qui est beau, et non pas d’accepter toutes les conventions de la société ». Le tour de force de Flaubert ici est d’user de cet art du contrepoint pour disqualifier les deux discours à la fois, puisque nous savons que celui de Rodolphe est dénue de toute sincérité.

III – Une grande scène au service de la dénonciation de la bêtise :

Comique et ironie : une cérémonie carnavalesque

Il est incontestable que ce chapitre se caractérise par sa tonalité comique, permise notamment par le recours persistant à l’ironie. Cette ironie est perceptible dès les premières lignes notamment dans l’expression « ces fameux comices ». L’adjectif fameux peut avoir une signification positive et désigner un fait réputé, renommé et remarquable, mais il peut aussi être employé dans un sens plus dégradant et s’appliquer à un événement tristement célèbre. On peut s’interroger de la même façon sur l’expression « le matin de la solennité » et se demander s’il ne s’agit pas d’une antiphrase. L’article du Fanal, par le contraste qu’il ménage avec la narration de la journée, permet aussi à cette ironie de s’exercer : « notre petite localité a pu se croire transporter au milieu d’un rêve des Mille et une nuits ».

Malgré une impersonnalité apparente, Flaubert discrédite la fête elle-même ainsi qu’il en exprimait l’intention dans sa correspondance : « Il faut qu’on voie la foule gueuler d’étonnement et de joie ; et cela sans charge ni réflexion de l’auteur. » à Louise Colet, 30 septembre 1853. La description des lieux  témoigne en effet d’un certain ridicule : «  on avait enguirlandé de lierre le fronton de la mairie ». Certaines réalités ou objets sont également décrits de façon imprécise sous couvert de précision : « une espèce de bombarde » ou « une manière d’hippodrome ». Flaubert dénonce à travers la voix du narrateur une débauche de moyens et d’énergie : « pareil déploiement de pompe » et les lettres d’or sur les panneaux soulignent la prétention imbécile des organisateurs. L’ironie de l’auteur joue sur de nombreux effets de décalage entre les réalités médiocres de cette journée et l’impression nourrie par chacun qu’il s’agit d’un jour particulièrement exceptionnel.

Comme à son habitude, il s’appuie sur la subjectivité de différents personnages pour porter un regard critique indirect sur l’événement. C’est ainsi Mme Lefrançois qui recourt à l’anaphore « Quelle bêtise » pour qualifier cette journée et son organisation avant de continuer par des propos acerbes « Ils appellent ces embarras-là faire le bien du pays. » Il semble bien que son dédain fasse écho à celui de l’auteur. De la même, façon, Rodolphe se fait son porte-voix lorsqu’il se moque des Comices et « se m(e)t à faire des plaisanteries sur les dames d’Yonville, à propos de leur toilette ».

La dimension carnavalesque de l’événement est en parti soulignée par le mélange du sacré et du profane permis par le « grand échafaudage de chaises » de Lestiboudois. L’idée est soulignée par les notations suivantes « ces sièges dont la paille sentait l’encens, et s’appuyaient contre leurs gros dossiers, salis par la cire des cierges avec une certaine vénération ».

La critique de la médiocrité

Il offre de la même manière une vision critique des êtres. Binet est ainsi engoncé dans son costume : « le col encore plus haut que d’habitude » / « sanglé dans sa tunique, il avait le buste si raide et immobile, que toute la partie vitale de sa personne semblait être descendue dans ses deux jambes. ». Il symbolise une société rigide aux prises avec nombre de carcans sociaux et moraux.

Flaubert use de métonymies pour réduire les individus à leurs attributs : « les bonnets empesés, les croix d’or et les fichus de couleurs », mais loin de les valoriser, cela contribue à les réifier quelque peu.

Les vêtements permettent d’ailleurs une approche satirique à de nombreuses reprises. Si Homais a fait aussi de gros efforts de toilette, la mention de sa tenue est l’occasion de souligner son ambition. Outre ses souliers en castor, il est question de son vêtement « emplissant beaucoup d’espace avec les grandes basques de son habit noir qui flottait au vent derrière lui. » Il voit là indubitablement l’occasion de briller et d’exercer son opportunisme, comme en témoigne l’article qu’il rédige pour le Fanal. Celui de Rodolphe à l’inverse reflète « un certain mépris des conventions sociales » et il opère comme un contrepoint à celui d’Homais puisque sa chemise « bouffait au hasard du vent ». On peut aussi noter le contraste ménagé par ses bottines vernies qui reflètent l’herbe mais qui se voient contraintes d’évoluer au sein des crottins ce cheval.

Force est aussi de constater que l’auteur joue avec une certaine personnification des animaux et à une discrète animalisation des hommes. On peut citer à ce titre « les porcs assoupis », « les bêtes étaient là ; le nez tourné vers la ficelle » mais aussi cette étrange association « saillir des cornes aigues et des têtes d’hommes », qui suggère qu’ils ne font qu’un, ou encore cette précision concernant Catherine Leroux « Dans la fréquentation des animaux, elle avait pris leur mutisme et leur placidité ».

Il donne ainsi à cette cérémonie une dimension carnavalesque et tend une nouvelle fois à dénoncer la bêtise et la médiocrité, tout comme le font Emma et Rodolphe : « Alors ils parlèrent de la médiocrité provinciale, des existences qu’elle étouffait, des illusions qui s’y perdaient. »

Ces êtres sont en proie à bien des rivalités à l’instar du percepteur et du colonel. La scène met en lumière les inimitiés, les luttes intestines pour les petits pouvoirs, les arrivismes mais aussi les clivages sociaux que la liesse de la fête n’efface pas totalement : durant la cérémonie les êtres se regroupent en fonction de leur classe sociale et de leurs intérêts et dès les discours achevés « chacun reprenait son rang ».

Plus qu’une foire agricole ces comices semblent une fête de la médiocrité, ce que traduit l’attention béate des spectateurs :

« toutes les bouches de la multitude se tenaient ouvertes, comme pour boire » les paroles de Lieuvain/ « Tuvache, à côté de lui, l’écoutait en écarquillant les yeux » tandis que Homais « bombait sa main contre son oreille pour ne pas perdre une seule syllabe », autant d’attitudes qui suggèrent une admiration aveugle.  Cet aveuglement collectif est du reste symbolisé par le casque de Binet qui descend sur son nez et l’empêche de voir.

La critique sociale et politique :

Il se livre à une satire virulente de la bourgeoisie et du monde politique perceptible déjà dans le nom de Lieuvain

Ce chapitre comporte une dimension éminemment politique : critique du discours conservateur de Lieuvain/ Emma incarne le rêve romantique d’une démocratie.

Les orateurs sont au service d’un conservatisme politique. Tous deux rendent hommage à la monarchie, Lieuvain insiste lourdement et recourt à une accumulation » au monarque…notre souverain…ce roi bien aimé ». Il salue aussi l’existence d’une religion « plus affermie » et réduit les révolutions à de « sombres tableaux », des temps « où la discorde civile ensanglantait les places publiques.  IL assimile la campagne au patriotisme et à une soumission efficace dont il tait le nom. Son éloge du progressisme, qui fait écho à celui de Homais, se limite aux sciences, aux techniques et aux évolutions de l’agriculture.

A travers le personnage de Lestiboudois pour lequel il n’existe pas de petits profits, on peut percevoir une attaque contre l’avidité et le capitalisme.

Catherine Leroux est emblématique de l’exploitation du peule : « Ainsi se tenait devant ces bourgeois épanouis, ce demi siècle de servitude. ». La mention de sa « camisole rouge » connote son asservissement tandis que ses mains en portent les stigmates : « elles restaient entr’ouvertes, comme pour présenter d’elles-mêmes l’humble témoignage de tant de souffrances subies. »

 

Eléments de conclusion :

  • Une scène aussi réussie que le feu d’artifice est raté
  • Une satire spectaculaire et orchestrée de main de maître
  • Chapitre qui nous amène à nous demander si Madame Bovary n’est pas conçu comme un roman musical.
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