Place et fonctions de la peste dans les deux œuvres

 

Eléments d’intro :

  • Partir de la définition de la peste : du latin « pestis » signifiant maladie contagieuse avec un fort taux de létalité / maladie commune à l’homme et à l’animal/ qualifiée de peste noire ou de «mort noire» pendant le XIVe siècle, au cours duquel elle a provoqué 50 millions de morts selon les estimations/ Les ravages qu’elle a causés au cours des siècles ont eu des impacts considérables sur l’économie, la religion et les arts.
  • Ceci explique sans doute qu’elle soit aussi devenue un motif littéraire : cf. « La peste » de Camus symbolisant parfois d’autres fléaux comme la guerre, le nazisme…
  • Dans l’Antiquité déjà le terme ne désigne pas forcément cette maladie mais peut s’appliquer à un événement catastrophique affligeant une cité.
  • La peste frappe un grand nombre de gens en un même temps et en un même lieu et laisse impuissants médecins et religieux. Dans le parodos, le chœur invoque en vain le « Guérisseur de Délos ».
  • Elle est donc par essence MORTIFERE (tragique), SPECTACULAIRE, SYMBOLIQUE et peut endosser des SIGNIFICATIONS PHILOSOPHIQUES.

 

I – Nature et matérialité de cette peste :

Un fléau :

  • Chez Sophocle la tragédie s’ouvre sur l’évocation de cette peste et motive la venue du Grand Prêtre et du chœur. Cf. prologue. Elle n’est pas montrée mais DITE. Son évocation est précédée de rites ou de « signes » : enfants « rassemblés là à genoux » « couronnés de rameaux suppliants » / « fumées d’encens » et « plaintives litanies » / « attitude suppliante ». Ce mythème est également présent dans la 3ème partie du film de Pasolini.
  • Métaphores : « trop malmenée par l’ouragan » / feu qui suggèrent la puissance dévastatrice de la maladie.
  • Peste = synonyme de mort, de stérilité : L 26 « une peste atroce qui vide la maison de Cadmos » / dans le parodos évocation lyrique de cette stérilité dans la strophe II « Notre illustre sol ne fait plus apparaître de fruits, et les cris des femmes en gestation ne produisent plus d’enfants. » + euphémisme « on peut voir les Thébains rejoindre la rive du Couchant. ». A cela s’ajoute l’hypotypose du chœur dans l’antistrophe II du parados : « Voici qu’éclate le péan et son cortège de sanglots ».
  • Œdipe la désigne par le GN « le mal » L 54/ Jocaste par l’expression « un tel fléau » L 596.
  • Fléau d’origine divine : L 25 « c’est qu’une déesse armée de feu s’est abattue, foudroyante, sur notre cité »

Chez le dramaturge, matérialité des mots, avec leur pouvoir de poétiser/ de tenir l’horreur un temps à distance. La peste est seulement dite, mais le poids des mots permet au spectateur de visualiser l’horreur.

Une vision d’horreur

Pasolini lui représente la peste dans toute son horreur visuelle : matérialité des images.

  • A 53’ 10 : la peste s’empare de l’écran et saisit le spectateur doublement puisqu’elle succède à la liesse générée par la victoire d’Œdipe sur la Sphinx, à sa proclamation comme roi et à son mariage.
  • Le film rejoint la pièce de Sophocle : un cut brutal nous propulse de la nuit de noce au spectacle d’un pestiféré : soit passage de la souillure à ses conséquences.
  • La peste s’expose alors : lumière crue, gros plan sur le cadavre, plan de demi-ensemble laissant apparaître un bébé en pleurs puis des vautours, des corbeaux et un second cadavre, puis d’autres. Impression d’un no man’s land.
  • Auparavant, sur la route de Thèbes, Œdipe avait déjà croisé des habitants en fuite : exode pour s’éloigner du fléau.
  • L’ampleur des ravages est appuyée par une série de plans généraux et de panoramiques. Il s’agit pour Pasolini de montrer le sol jonché de cadavres : vision de désolation sur fond de chants funèbres féminins (pleureuses)/ corps abandonnés sous un soleil ardent dans un décor sec et inhospitalier.
  • A 1h 01’ : corps entourés de tissus bariolés sur des civières sud fond de chants funèbres et de lamentations.

 

II – Les fonctions :

Fonction diégétique / dramaturgique

  • Elle assure chez Sophocle la dimension religieuse : elle est l’occasion de rites et représente la puissance des dieux sur les hommes, leur punition. Il est ainsi fait mention des « autels », des « temples de Pallas ». La strophe III du parodos mentionne le « violent Arès » qui vient assaillir et brûler les Thébains.
  • Dans le prologue de Sophocle, elle apparaît incontestablement comme un facteur de désordre dans la cité / religiosité inquiète : monde perturbé, chaos/ suscite pitié et crainte
  • Dans la tragédie, elle opère comme le déclencheur de l’intrigue et conduit Œdipe à devenir le « pharmakos », soit le remède/ bouc émissaire. C’est elle qui conduit le peuple à implorer l’aide d’Œdipe et c’est elle conséquemment qui le conduit à mener l’enquête : L 134 « je m’en vais vous éclaircir l’affaire ». Elle permet aussi alors de souligner la pitié de ce roi pour son peuple « le mal vous frappe tous mais nul n’en souffre plus que moi. » « la souffrance de chacun d’entre vous devient la mienne », « leur souffrance a bien plus de poids que le souci de ma personne ». Pasolini conserve ces éléments.
  • Elle justifie la consultation de l’oracle d’Apollon par Créon
  • Elle conditionne les décisions et les actes : L 191 « te soumettre aux exigences du fléau qui nous frappe »
  • Elle déclenche la parole, est vectrice de vérité mais elle enclenche aussi la machine tragique, L 768 « L’épouse du mort, je la souille » : l’emploi du verbe souiller quelqu’un signifie pour la première fois l’identification d’Œdipe comme « souillure ».
  • Jeu de Sophocle lorsque le bouvier veut garder le silence : L 1123 il s’adresse ainsi au messager « La peste t’étouffe ! Veux-tu bien tenir ta langue ? » ???

Un élément au service du spectaculaire

  • Chez Pasolini, orphelins, maisons vides en écho à la « peste atroce qui vide la maison de Cadmos » V 29, cadavres et plaies béantes assurent la spectacularisation de ce bouleversement qui sévit sur Thèbes. On peut parler de véritable TABLEAU de la peste.
  • Ce tableau est soutenu par la bande son : alternance chants plaintifs des femmes et des hommes, en voix off
  • Le voleur qui détrousse le cadavre renchérit la dimension spectaculaire de la scène.
  • Lors de la procession mortuaire chez Pasolini recherche esthétique sur les couleurs, + sons, chœur plaintif qui va en s’intensifiant puis qui cède la place au vent et au bruit du feu.
  • Chez Sophocle images des « abîmes », des « remous sanglants », allégorie de « la mort » qui « frappe dans les germes enfouis de ses fruits » renchérie par l’anaphore du groupe « la mort la frappe ».

 

III – Significations, symbolisme

Peste et religion

  • Chez Sophocle elle est désignée par le terme « souillure » L 90 dès la première apparition de Créon à son retour. Cette analogie prend tout son sens dans un contexte religieux et confère à la peste une dimension symbolique et morale. C’est à travers elle que s’expriment les dieux, L 103 « le dieu nous enjoint clairement de punir de notre main ses assassins. ». Elle est le signe flagrant de la faute.
  • On trouve une signification similaire chez Pasolini, sans qu’il s’agisse pour le réalisateur de véhiculer une pensée religieuse. Ceci transparait dans l’enchainement des scènes. On peut noter à ce titre qu’à plusieurs reprises, Pasolini juxtapose des scènes intimes dans lesquelles le couple royal s’unit  à l’évocation indirecte de la peste.  C’est le cas juste avant la procession mortuaire puis juste avant la confrontation avec Tirésias. De la même façon,  à 1h13’47 , la bande son offre de nouveaux des pleurs rappelant la permanence du fléau tandis que le couple s’unit à 1h14’. Ce type de cuts soulignent le lien entre cette sexualité et la présence de la maladie.
  • Ceci explique l’intervention de rituels dans la pièce : les Thébains cherchent ainsi le soutien des dieux. Dans le prologue il est questions d’attitudes suppliantes, de rameaux, d’encens, autant d’éléments qui renvoient au rite religieux. Mais Jocaste elle-même dans le 3ème épisode explique aux notables qu’elle a eu « l’idée d’honorer les temples des divinités en allant leur offrir en personne ces couronnes de branchages et ces parfums ». Elle se livre alors au rite « Libère nous à la fin de notre souillure ! » L 845.
  • Elle est l’occasion d’opposer l’hybris du couple royal et son mépris pour les oracles à la piété qui s’impose à l’époque. Elle est vectrice du sacré qui entourait la vie et la tragédie grecque antique.

Peste, souillure, pureté et catharsis :

L 94 Œdipe demande comment s’en purifier/ L 139 il promet d’évacuer cette souillure/ L 274 il invite Tirésias à l’ « éloigner ». / Le messager utilise aussi le verbe purifier dans l’exodos

  • La souillure résulte du meurtre de Laïos et de l’inceste : soit des fautes graves qui retentissent sur le peuple. Elle condamne les hommes d’aujourd’hui mais se présente aussi comme une menace pour l’avenir (malédiction). Œdipe incarne cette souillure.
  • Pasolini semble représenter cette catharsis à deux reprises : la crémation lors de la procession mortuaire à 1h03’/ la présence d’un feu sur les marches du palais lorsqu’Œdipe ressort après le suicide de Jocaste et l’énucléation. La catharsis a opéré : la souillure s’exile tandis que la peste a cessé.

Peste et politique :

« De ces morts sans nombre meurt la cité ».

  • La peste apparaît liée à l’usurpation du pouvoir : tyrannie. Ceci a son importance dans le contexte de la démocratie athénienne. A l’époque l’exercice du pouvoir et le respect du sacré sont liés : l’action d’Œdipe dans le prologue = conforme à son rôle. Il accomplit son devoir religieux. Lorsqu’il comprend son implication dans la situation de la cité, il se sacrifie tout comme Jocaste pour libérer le peuple de cette souillure. La peste est un danger pour la cité et elle occasionne la chute d’Œdipe.
  • Chez Pasolini, le sacré connaît une moindre importance, tandis que la question politique est importante : passage du Œdipe bourgeois et poète décadent au Œdipe poète marxiste.
  • La peste = une épreuve politique pour le roi de Thèbes. Elle est l’occasion pour lui de montrer comment il peut gérer une situation de crise. Chez Pasolini notamment, Jocaste le souligne elle-même : « Je vais prier pour nous tous, parce que nous sommes atterrés en voyant celui qui a été notre bon pilote devenir fou de terreur » (1h25). Pasolini accentue la démesure et la violence qui gagne Œdipe. Sa rage est croissante, son autoritarisme aussi. Il est prêt à bannir toux ceux qui s’opposent à lui et il s’impose comme un despote face à Créon : « le peuple et le pouvoir sont entre mes mains ». La peste conduit à un certain fascisme que le film semble dénoncer.

 

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