« Les moeurs de province » dans Madame Bovary

 

Le titre premier du roman, Madame Bovary, donne d’emblée des informations sur le personnage désigné comme le personnage principal. Le fait que Flaubert le désigne par son statut marital, puisqu’il s’agit de Madame (Bovary) et non d’Emma Bovary, indique que ce statut est fondamental et que l’appellation ne désigne pas simplement l’héroïne de l’œuvre mais qu’elle suppose une réflexion autour de la question du mariage. Il s’agit donc de l’histoire d’une femme mariée à un monsieur Bovary. Or il apparait dès l’entame du roman que Charles Bovary, présenté comme un campagnard grotesque, porte les stigmates d’une éducation peu brillante, rustre et castratrice peu compatible avec les aspirations d’Emma Rouault. On pressent qu’il ne parviendra pas à s’affranchir d’un univers paysan, médiocre et étouffant. Par ailleurs, le titre de Madame Bovary a la particularité de désigner trois femmes dans le récit. S’il est évident que c’est Emma que Flaubert désigne dans ce choix, le lecteur ne peut que penser aux deux autres, la mère de Charles qui s’impose à de nombreuses reprises dans la vie de son fils, au point de choisir sa première épouse, Héloïse Dubuc, tout aussi étouffante puisqu’elle fut « le maître » dans leur couple. Devenir Madame Bovary, c’est donc endosser un fardeau, dont Emma va vite prendre conscience, et s’imposer comme l’antithèse de sa belle-mère. Néanmoins le fardeau le plus lourd pour Emma va être celui de la classe sociale dans laquelle son mariage l’enferme, celui de la bourgeoisie provinciale, voire rurale, comme le souligne ce patronyme à la connotation bovine. Si certains personnages se contentent pleinement de cet univers, font corps avec lui, comme l’apothicaire Homais, Emma, personnage profondément romantique qui espère que ses noces lui permettront de devenir l’une des héroïnes de ses romans, prend vite conscience que son mariage et son entrée dans la bourgeoisie sont vains dans l’espace qui lui est dévolu.

Ainsi, en choisissant le sous-titre « mœurs de province », Flaubert dévoile au lecteur son intention d’échapper aux canons de l’esthétique romantique et de porter un regard neuf et sans concession sur les us de son époque.

Nous étudierons initialement comment le cadre de l’intrigue situe les personnages dans un univers provincial que l’auteur s’attache à décrire avec soin, ce qui nous autorise à inscrire le roman dans l’esthétique réaliste, en dépit des méfiances de Flaubert pour cette étiquette. Nous nous demanderons alors si la province constitue une simple toile de fond à l’intrigue ou si elle peut être considérée comme le sujet principal d’un roman aussi satirique que psychologique.

  1. I) la Province, lieu de l’intrigue, lieu réaliste :

Flaubert nous propose un tableau sociologique dynamique, notamment parce qu’il recourt au portrait en action et qu’il joue avec les points de vue subjectifs.

– inscription du roman dans une esthétique réaliste : cartographie flaubertienne tirée de la réalité (Rouen, Tostes sont des lieux réels) + description des maisons de Tostes avec ses petites briques rouges)/ Yonville est un lieu fictif mais vraisemblable, inspiré de lieux normands.

– inscription du roman dans un cadre paysan aux antipodes des aspirations d’Emma. Lorsqu’il décrit Yonville une première fois à l’orée de la 1ère partie l’auteur insiste ainsi sur les éléments propres à l’univers paysan: les charrettes dans les cours. « On est ici aux confins de la Normandie, de la Picardie et de l’île de France, contrée bâtarde où le langage est sans accentuation, comme le paysage sans caractère ». A propos des maisons du village « Elles sont encloses de haies, au milieu de cours pleines de bâtiments épars, pressoirs, charreteries, et bouilleries disséminées sous les arbres… »

– Tableaux réalistes des différents milieux en province sous la monarchie de juillet : le monde paysan de la famille Rouault, la petite bourgeoisie campagnarde de Tostes incarnée par la famille Bovary, la noblesse normande décrite à travers le regard admiratif d’Emma fascinée au bal de la Vaubyessard. Présence de détails vrais/ vraisemblables au fil des pages (la dinde offerte au médecin de campagne, les mariages d’intérêt et évocation récurrente des questions d’argent, les fenêtres cassées pour faire entrer l’air dans le salon au bal, etc.) / niveaux de langage qui traduisent d’authentiques manières d’être et de vivre dans les dialogues. A noter que les notables cumulent les attributs du prestige social: pouvoir politique, biens matérielles, patrimoine culturel, et vit à l’écart (notables de la terre: Rodolphe/ de la culture: Homais, les médecins, Bournisien, ceux du négoce avec Lheureux).

– Les lieux = révélateurs, symptomatiques: la description de la ferme des Bertaux souligne l’aisance de cette famille paysanne et justifie en partie le fait qu’Emma oublie sa condition (tout est grand et neuf, présence de chiffres qui connotent l’opulence).

– La famille Homais ou Rodolphe et Léon incarnent la bourgeoisie

– Mme Rolet: = emblématique du milieu paysan misérable (à noter sa cupidité) et du petit peuple. Ces êtres assurent en outre un lien entre les différents espaces du roman et entre les gens.

– Emma Bovary, une femme aux mœurs de province: L’héroïne subit le sort de toutes les jeunes filles de sa condition : éducation prude dans un couvent, mariage présenté par Flaubert de façon tout à fait pittoresque (« Tout le monde était tondu à neuf »/ « Suivant leur position sociale ils avaient des habits, des redingotes, des vestes… »/+ description de la pièce montée) Il insiste sur sa dimension campagnarde. Les vêtements, les lieux, les objets révèlent l’appartenance sociale mais aussi le caractère des personnages.

Ces différentes classes de personnage relèvent d’une présentation stratifiée de la société. Toutefois leurs différences et les jeux de contrastes ainsi permis créent une véritable dynamique sociale.

On peut alors parler de fonction narrative de la description, puisqu’elle pose le cadre, caractérise les personnages. Mais la description peut aussi endosser une fonction symbolique (fait passer un message, ne se contente pas donner à voir).
Le réalisme au 19ème siècle consiste à donner le reflet exact de la réalité, la description est alors fondamentalement mimétique. D’où les nombreuses recherches de Flaubert. Ainsi, pour rédiger le chapitre consacré à l’éducation d’Emma, l’auteur s’est infligé la lecture de plusieurs livres d’enfants. Flaubert s’intéresse également à la pratique des mariages arrangés (Héloïse) pour des motifs pécuniaires: « Charles avait entrevu par le mariage l’avènement d’une condition meilleure ». La description peut alors comporter une dimension explicative (on parle de fonction mathésique).

En outre les détails évoqués dans toutes ces descriptions créent un système de réseaux signifiants: ex de la couleur bleue, de la cravache, du porte-cigares. Certains objets opèrent comme des métonymies ou des métaphores: ex de la casquette de Charles. L’objet n’est pas mentionné pour lui même mais pour la relation qu’il entretient avec son propriétaire qui permet à Flaubert d’exercer son ironie (ex de la tête ce cerf dans la demeure de Rodolphe lorsqu’il écrit sa lettre de rupture). Autre ex : le fiacre dans la partie III.

Transition : au fil des descriptions et de l’intrigue, le lecteur est invité à pénétrer les mœurs de province. Flaubert, en véritable entomologiste, dissèque ses contemporains. Mais le tableau qui naît de cette observation minutieuse n’est pas neutre. Il nous donne à voir les processus économiques et sociaux propres au XIX°: industrialisation avec la visite de la filature mais aussi présence de filateurs au théâtre à Rouen/ Idéologie du progrès technique

Cet univers = le lieu d’une comédie sociale permanente: chapitre 2 partie I

, Charles imite ses maîtres dans leurs gestes/

  1. II) la Province, sujet d’inspiration du romancier critique

– un réalisme subjectif : la satire de la bêtise provinciale. Les descriptions ne sont pas neutres. Même si le narrateur se fait discret, la plume acérée de l’auteur ne laisse pas de doute sur le point de vue tout à fait négatif que Flaubert porte sur les provinciaux. D’où l’ironie mordante dont il fait preuve à l’égard de l’ensemble du personnel romanesque. Le repas des noces offre un tableau féroce des mœurs provinciales: description de la pièce montée/ robe d’Emma envahie par les herbes Endimanchés, les paysans sont ridiculisés par Flaubert qui souligne allègrement leur vulgarité. L’auteur rapporte par exemple les plaisanteries graveleuses des paysans. On peut aussi mentionner la description de la ferme de Rouault au chap 3 : elle s’organise sur le mode du clair obscur afin de mettre en lumière la critique implicite.

Un lieu mort opposé au tourbillon parisien. La description du paysage provincial connote l’ennui : c’est partout « la plate campagne », « une grande surface grise qui se perlait à l’horizon dans le ton morne du ciel ». Emma déteste la campagne comme le signifie au chapitre 2 la proposition « Melle Rouault ne s’amusait guère à la campagne ». Emma se plaît à rêver de Paris : « Elle était à Tostes. Lui, il était à Paris, maintenant ; là-bas ! Comment était ce Paris ? Quel nom démesuré ! Elle se le répétait à demi-voix, pour se faire plaisir ; il sonnait à ses oreilles comme un bourdon de cathédrale ». A Tostes, on l’accuse même de jouer « les demoiselles de la ville ». Ces réactions sont symptomatiques de l’ennui généralisé. Faute de divertissement, les gens s’épient et se jaugent sans cesse.

– platitude, ennui et vacuité : Si Emma dépérit, c’est qu’elle est inadaptée à son milieu. Le point de vue interne, la focalisation sur ce personnage désenchanté permet à Flaubert de faire la satire des mœurs de province. Emma se sent accablée par ces journées qui se suivent « à la file », « toujours pareilles innombrables et n’apportant rien ». Le temps s’écoule, rythmé par le seul retour des saisons. Ni le dessin, ni le piano ne la sortent de sa vacuité. L’auteur insiste sur l’évocation de scènes répétitives notamment dans le chap. 8 de la première partie pour souligner la routine et la monotonie de cette existence provinciale. L’épisode du bal fait office d’exception dans cette première partie et le fait qu’Emma ne reçoive aucune nouvelle invitation un an après la réception est significatif. L’héroïne est tragiquement vouée à une existence morne. L’enjeu esthétique (écrire un « roman sur rien ») se double d’un enjeu philosophique : est-il possible de vivre une telle vie ? L’ennui devient existentiel. Victime d’elle-même, Emma l’est aussi des mœurs de province.

– la bêtise: ce qui caractérise notamment la petite bourgeoisie de ce roman reste sa bêtise, qui relève bien souvent de l’éducation. On peut ainsi considérer que Charles reste prisonnier d’une éducation familiale caractérisée par les poncifs. Cette éducation qui l’étouffe, l’empêche de se réaliser est finalement responsable de sa médiocrité. Il a également été mal instruit par le curé du village. La religion, par l’obscurantisme dont elle fait preuve tend aussi à réduire les esprits à une certaine imbécilité. Cela explique pourquoi Flaubert nous peint Bournisien sous un jour peu flatteur. De la même façon, victime de son éducation au couvent, éloignée de sa condition paysanne, Emma perd en partie la conscience de la réalité. Bêtise emblématisée aussi par des objets, signes de mauvais goût comme la statuette de plâtre représentant un curé lisant son bréviaire. Autre ex : chap. 2 partie II, Homais évoque le peu de poids de la médecine face aux croyances (obscurantisme).

– Une existence mécanique: ceci est perceptible dans les habitudes des personnages, la description de leur vie réglée, mais cela transparait aussi dans ce qui relève de la cérémonie. Ces scènes montrent une mécanique qui relève de la mascarade et qui est à la fois comique (principe de Bergson du mécanique plaqué sur du vivant) et du tragique: existence profondément inhumaine. Les invités du mariage par ex sont engoncés dans leurs vêtements et gênés.

– Binet = le percepteur sans conversation/ personnage mécanique/ corps réifié/

– la critique de la spéculation et de l’usure: personnage de Lheureux notamment

Pour assurer cette peinture satirique, Flaubert s’appuie souvent sur des couples de personnages: ex Homais et Bournisien, deux figures de la bourgeoisie en extension, emblématiques chacun à leur manière des discours idéologiques ambiants. On peut considérer que nombre d’entre eux opèrent comme des personnages types (types sociaux ou psychologiques. ex Rodolphe = l’amant cynique). Chacun se trouve affublé d’un signe particulier comme Homais qui porte un « bonnet grec » ou Lheureux qui se tient toujours « les reins à demi courbés ». Flaubert nous les donne à voir à travers le regard que les autres portent aussi, mais nous pouvoir également comprendre qui ils sont à travers le regard qu’ils portent sur les autres et qui est tout aussi révélateur de leur psychologie, de leur caractère ou de leur idéologie (on découvre ainsi le cynisme de Rodolphe, la vanité d’Homais et sa prétention).

Transition: contrairement à Hugo, Flaubert exprime à travers ce réalisme social, une vision pessimiste et désenchantée du monde et de l’homme. Le monde a des allures de farce universelle dominée par la bêtise.

III – Deux éléments romanesques emblématiques de cette étude de mœurs: Homais et la scène des Comices.

A – Homais: Une incarnation de la bêtise et de l’arrivisme:

Homais = personnage type du bourgeois triomphant qui tient parfois de l’automate

Ce personnage n’avait dans le premier scénario général qu’un rôle sommaire: il se contentait d’être le logeur de Léon. Mais au fil de l’écriture, Flaubert a développé ce personnage au point de lui accorder la clôture du roman. In incarne tout ce que l’auteur abhorre: la bêtise, la prétention à l’image de l’immense enseigne de la pharmacie portant son nom en lettres d’or: « Sa figure n’exprimait rien que la satisfaction de soi-même » (ici narrateur omniscient). Il fait constamment étalage de tout ce que Flaubert dénonce dans son « Dictionnaire des idées reçues » (ex de ce qu’il dit du prêtre/ dans le dictionnaire = « Prêtres: – On devrait les châtrer. Couchent avec leurs bonnes et en ont des enfants qu’ils appellent leurs neveux. C’est égal, il y en a de bons tout de même. »/ Homais « Moi, si j’étais le gouvernement, je voudrais qu’on saignât les prêtres une fois par moi […] dans l’intérêt de la police et des mœurs. »

Sa bêtise, ses phrases toute faites/ discours pseudo-scientifiques et propos sur le progrès. Il est le porte-parole d’un discours social empreint d’idées toutes faites, de clichés, et il multiplie les phrases figées. En outre Flaubert adopte rarement le point de vue subjectif d’Homais. Le lecteur se contente de ses discours et n’accède pas à son intériorité. On peut y voir une façon de suggérer qu’il est dans l’apparence, qu’il est « voyant » et que son intériorité est vide, creuse. Son « parlage » s’oppose en tout point au style si cher à Flaubert. Il manipule mal tout un jargon tandis que l’auteur est à la recherche du mot juste. Il peut aussi verser dans la trivialité. Le pire réside dans les prétentions d’auteur d’Homais.

– un être de prétention: il accapare toutes les conversations, cherche à s’imposer comme un être compétent. Le comble de sa bêtise orgueilleuse est atteint lors du repas qu’il offre à Larivière lors de l’agonie d’Emma. Il vante le café qu’il a torréfié etc…et ne perçoit pas combien ce déballage est indécent dans ces circonstances. D’une manière générale, il est trop occupé par sa petite personne pour percevoir l’altérité des autres. Face à un public provincial peu avisé, il cherche à briller avec ses discours émaillés de termes techniques. C’est une façon d’asseoir son pouvoir. Cette volonté de puissance s’exerce avec cruauté sur l’aveugle qu’il parvient à faire enfermer.

– Une incarnation de la suffisance et de l’arrivisme: « Le besoin de s’occuper d’autrui ne poussait pas seule le pharmacien à tant de cordialité obséquieuse, et il y avait là-dessous un plan ». Avec Lheureux il est le seul personnage du roman à voir sa situation favorablement évoluer au fil du roman. Or tous deux incarnent aussi un certain capitalisme, puisqu’on parle de « clientèle d’enfer » pour le pharmacien. Malgré sa bêtise, il reste rusé et n’hésite pas à mentir pour préserver son succès (mensonge à propos de l’arsenic). IL est par ailleurs prêt à toutes les flatteries pour réussir. Ainsi accueille-t-il Canivet « avec un sourire de courtisan » pour faire oublier qu’il a eu l’idée de l’intervention d’Hippolyte.

– chantre de la modernité et du positivisme: ses articles reflètent une véritable idéologie du progrès ridiculisée cependant par le choix de ses sujets plutôt triviaux comme la fabrication du cidre. Il se présente comme le nouveau Messie chargé d’apporter la bonne parole progressiste dans les campagnes (Religion de la science).

– tire flatterie de son rôle de correspondant pour le Fanal de Rouen

– Son désir de se faire connaître l’emporte sur la raison et la réflexion lorsqu’il pousse Charles à tenter une intervention expérimentale: pense que la lecture d’articles peut suffire.

– il empêche tout successeur à Charles

– Il se bat pour obtenir sa croix d’honneur

Dans la lignée de Monsieur Prudhomme, le personnage inventé par Henri Monnier, Homais = la caricature du bourgeois. Cependant la relation de Flaubert à son personnage peut sembler ambigüe. Dans « L’idiot de la famille », Sartre voit Homais comme une sorte de double honni (détesté) de Flaubert, qui remplit une fonction cathartique, qui permet à Flaubert d’exorciser ses démons. Il partage par exemple son anticléricalisme mais pas sa façon de l’ériger en un nouveau dogme.

B – Les Comices:

Le roman qui se construit sur des chapitres globalement courts a une structure dynamique qui se voit ralentie par quelques grandes scènes plus longuement développées et dotées d’une importante charge symbolique et d’une grande intensité dramatique. On peut noter à ce titre la scène du bal ou celle des Comices. Cette dernière est traitée sur un mode pictural et dramatique. Elles ont exigé de Flaubert un travail de très longue haleine, la difficulté étant pour lui de trouver le bon équilibre entre les descriptions et la narration des actions.

Cette scène traduit l’éveil de la sensualité d’Emma, mais elle permet aussi une vive critique des moeurs de province. Elle se caractérise par sa dimension burlesque générée par le tissage entre la fête agricole et la scène de séduction. Les jeux sur les doubles sens des mots sont nombreux et portent des traces de l’ironie flaubertienne. Ironie permise aussi par la forte bestialité de la scène qui jure avec une certaine élégance. A noter le mélange du sacré et du profane avec Lestiboudois qui apporte les chaises de l’église à la foire.

– regard distancié de Rodolphe et d’Emma: « Alois ils parlèrent de la médiocrité provinciale, des existences qu’elle étouffait, des illusions qui s’y perdaient. » = comme un commentaire critique sur ce qui est narré et décrit autour./ Placés en hauteur ils ont une vue plongeante / ils sont comme au spectacle, un spectacle de farce.

– scène qui permet de dresser un tableau des innovations et des fiertés de l’époque propres au monde agricole appelé à se moderniser et à s’industrialiser.

– grande pompe aussi ridicule que l’emphase des discours de Homais ou Lieuvain

– ironie dans l’idée d’une fête du commerce, de l’agriculture, de l’industrie et des beaux-arts (ces derniers = absents à Yonville).

– discours de Lieuvain, fondé sur les principes d’ordre et de progrès. La médaille remise le même jour va dans le sens de l’ordre aussi. il s’agit dans les deux cas d’affermir l’autorité de l’Etat dans les campagnes.

L’inanité de ces discours apparait d’elle même, sans intervention de l’auteur, simplement en exhibant sur la page le contenu des propos.

– représentation d’une société très hiérarchisée.

Conclusion : En conclusion, interroger le sous-titre « mœurs de province » choisi par Flaubert permet de réfléchir à la question du réalisme dans le roman Madame Bovary. Dès la première partie du roman, conformément aux ambitions de ce courant, le lecteur est immergé dans un univers qui semble retranscrire la réalité contemporaine de l’auteur : le souci de l’exactitude, le goût des détails, l’attachement au bas à travers la description des habitudes les plus triviales sont autant de caractéristiques du réalisme que l’on retrouve dans le roman de Flaubert. Ce dernier, comme Champfleury ou Courbet, s’oppose à l’idéalisme romantique. Mais le réalisme de Flaubert constitue aussi une prise de position sur le monde qui se traduit stylistiquement par l’usage constant de l’ironie. Ainsi, sont décriés les rêves fantasques et romantiques d’une jeune fille éduquée dans le goût du mysticisme, mais aussi et surtout la médiocrité et la bassesse des hommes qui évoluent dans le milieu étriqué de la province normande. L’étude des mœurs de province de Flaubert est en cela différente de celle que menait Balzac. Alors que les héros provinciaux de ce dernier sont animés d’une ambition à toute épreuve, l’héroïne flaubertienne est vouée à une existence si morne que son avenir lui semble être « un long corridor tout noir ».

« Les moeurs de province » dans Madame Bovary

 

Le titre premier du roman, Madame Bovary, donne d’emblée des informations sur le personnage désigné comme le personnage principal. Le fait que Flaubert le désigne par son statut marital, puisqu’il s’agit de Madame (Bovary) et non d’Emma Bovary, indique que ce statut est fondamental et que l’appellation ne désigne pas simplement l’héroïne de l’œuvre mais qu’elle suppose une réflexion autour de la question du mariage. Il s’agit donc de l’histoire d’une femme mariée à un monsieur Bovary. Or il apparait dès l’entame du roman que Charles Bovary, présenté comme un campagnard grotesque, porte les stigmates d’une éducation peu brillante, rustre et castratrice peu compatible avec les aspirations d’Emma Rouault. On pressent qu’il ne parviendra pas à s’affranchir d’un univers paysan, médiocre et étouffant. Par ailleurs, le titre de Madame Bovary a la particularité de désigner trois femmes dans le récit. S’il est évident que c’est Emma que Flaubert désigne dans ce choix, le lecteur ne peut que penser aux deux autres, la mère de Charles qui s’impose à de nombreuses reprises dans la vie de son fils, au point de choisir sa première épouse, Héloïse Dubuc, tout aussi étouffante puisqu’elle fut « le maître » dans leur couple. Devenir Madame Bovary, c’est donc endosser un fardeau, dont Emma va vite prendre conscience, et s’imposer comme l’antithèse de sa belle-mère. Néanmoins le fardeau le plus lourd pour Emma va être celui de la classe sociale dans laquelle son mariage l’enferme, celui de la bourgeoisie provinciale, voire rurale, comme le souligne ce patronyme à la connotation bovine. Si certains personnages se contentent pleinement de cet univers, font corps avec lui, comme l’apothicaire Homais, Emma, personnage profondément romantique qui espère que ses noces lui permettront de devenir l’une des héroïnes de ses romans, prend vite conscience que son mariage et son entrée dans la bourgeoisie sont vains dans l’espace qui lui est dévolu.

Ainsi, en choisissant le sous-titre « mœurs de province », Flaubert dévoile au lecteur son intention d’échapper aux canons de l’esthétique romantique et de porter un regard neuf et sans concession sur les us de son époque.

Nous étudierons initialement comment le cadre de l’intrigue situe les personnages dans un univers provincial que l’auteur s’attache à décrire avec soin, ce qui nous autorise à inscrire le roman dans l’esthétique réaliste, en dépit des méfiances de Flaubert pour cette étiquette. Nous nous demanderons alors si la province constitue une simple toile de fond à l’intrigue ou si elle peut être considérée comme le sujet principal d’un roman aussi satirique que psychologique.

  1. I) la Province, lieu de l’intrigue, lieu réaliste :

Flaubert nous propose un tableau sociologique dynamique, notamment parce qu’il recourt au portrait en action et qu’il joue avec les points de vue subjectifs.

– inscription du roman dans une esthétique réaliste : cartographie flaubertienne tirée de la réalité (Rouen, Tostes sont des lieux réels) + description des maisons de Tostes avec ses petites briques rouges)/ Yonville est un lieu fictif mais vraisemblable, inspiré de lieux normands.

– inscription du roman dans un cadre paysan aux antipodes des aspirations d’Emma. Lorsqu’il décrit Yonville une première fois à l’orée de la 1ère partie l’auteur insiste ainsi sur les éléments propres à l’univers paysan: les charrettes dans les cours. « On est ici aux confins de la Normandie, de la Picardie et de l’île de France, contrée bâtarde où le langage est sans accentuation, comme le paysage sans caractère ». A propos des maisons du village « Elles sont encloses de haies, au milieu de cours pleines de bâtiments épars, pressoirs, charreteries, et bouilleries disséminées sous les arbres… »

– Tableaux réalistes des différents milieux en province sous la monarchie de juillet : le monde paysan de la famille Rouault, la petite bourgeoisie campagnarde de Tostes incarnée par la famille Bovary, la noblesse normande décrite à travers le regard admiratif d’Emma fascinée au bal de la Vaubyessard. Présence de détails vrais/ vraisemblables au fil des pages (la dinde offerte au médecin de campagne, les mariages d’intérêt et évocation récurrente des questions d’argent, les fenêtres cassées pour faire entrer l’air dans le salon au bal, etc.) / niveaux de langage qui traduisent d’authentiques manières d’être et de vivre dans les dialogues. A noter que les notables cumulent les attributs du prestige social: pouvoir politique, biens matérielles, patrimoine culturel, et vit à l’écart (notables de la terre: Rodolphe/ de la culture: Homais, les médecins, Bournisien, ceux du négoce avec Lheureux).

– Les lieux = révélateurs, symptomatiques: la description de la ferme des Bertaux souligne l’aisance de cette famille paysanne et justifie en partie le fait qu’Emma oublie sa condition (tout est grand et neuf, présence de chiffres qui connotent l’opulence).

– La famille Homais ou Rodolphe et Léon incarnent la bourgeoisie

– Mme Rolet: = emblématique du milieu paysan misérable (à noter sa cupidité) et du petit peuple. Ces êtres assurent en outre un lien entre les différents espaces du roman et entre les gens.

– Emma Bovary, une femme aux mœurs de province: L’héroïne subit le sort de toutes les jeunes filles de sa condition : éducation prude dans un couvent, mariage présenté par Flaubert de façon tout à fait pittoresque (« Tout le monde était tondu à neuf »/ « Suivant leur position sociale ils avaient des habits, des redingotes, des vestes… »/+ description de la pièce montée) Il insiste sur sa dimension campagnarde. Les vêtements, les lieux, les objets révèlent l’appartenance sociale mais aussi le caractère des personnages.

Ces différentes classes de personnage relèvent d’une présentation stratifiée de la société. Toutefois leurs différences et les jeux de contrastes ainsi permis créent une véritable dynamique sociale.

On peut alors parler de fonction narrative de la description, puisqu’elle pose le cadre, caractérise les personnages. Mais la description peut aussi endosser une fonction symbolique (fait passer un message, ne se contente pas donner à voir).
Le réalisme au 19ème siècle consiste à donner le reflet exact de la réalité, la description est alors fondamentalement mimétique. D’où les nombreuses recherches de Flaubert. Ainsi, pour rédiger le chapitre consacré à l’éducation d’Emma, l’auteur s’est infligé la lecture de plusieurs livres d’enfants. Flaubert s’intéresse également à la pratique des mariages arrangés (Héloïse) pour des motifs pécuniaires: « Charles avait entrevu par le mariage l’avènement d’une condition meilleure ». La description peut alors comporter une dimension explicative (on parle de fonction mathésique).

En outre les détails évoqués dans toutes ces descriptions créent un système de réseaux signifiants: ex de la couleur bleue, de la cravache, du porte-cigares. Certains objets opèrent comme des métonymies ou des métaphores: ex de la casquette de Charles. L’objet n’est pas mentionné pour lui même mais pour la relation qu’il entretient avec son propriétaire qui permet à Flaubert d’exercer son ironie (ex de la tête ce cerf dans la demeure de Rodolphe lorsqu’il écrit sa lettre de rupture). Autre ex : le fiacre dans la partie III.

Transition : au fil des descriptions et de l’intrigue, le lecteur est invité à pénétrer les mœurs de province. Flaubert, en véritable entomologiste, dissèque ses contemporains. Mais le tableau qui naît de cette observation minutieuse n’est pas neutre. Il nous donne à voir les processus économiques et sociaux propres au XIX°: industrialisation avec la visite de la filature mais aussi présence de filateurs au théâtre à Rouen/ Idéologie du progrès technique

Cet univers = le lieu d’une comédie sociale permanente: chapitre 2 partie I

, Charles imite ses maîtres dans leurs gestes/

  1. II) la Province, sujet d’inspiration du romancier critique

– un réalisme subjectif : la satire de la bêtise provinciale. Les descriptions ne sont pas neutres. Même si le narrateur se fait discret, la plume acérée de l’auteur ne laisse pas de doute sur le point de vue tout à fait négatif que Flaubert porte sur les provinciaux. D’où l’ironie mordante dont il fait preuve à l’égard de l’ensemble du personnel romanesque. Le repas des noces offre un tableau féroce des mœurs provinciales: description de la pièce montée/ robe d’Emma envahie par les herbes Endimanchés, les paysans sont ridiculisés par Flaubert qui souligne allègrement leur vulgarité. L’auteur rapporte par exemple les plaisanteries graveleuses des paysans. On peut aussi mentionner la description de la ferme de Rouault au chap 3 : elle s’organise sur le mode du clair obscur afin de mettre en lumière la critique implicite.

Un lieu mort opposé au tourbillon parisien. La description du paysage provincial connote l’ennui : c’est partout « la plate campagne », « une grande surface grise qui se perlait à l’horizon dans le ton morne du ciel ». Emma déteste la campagne comme le signifie au chapitre 2 la proposition « Melle Rouault ne s’amusait guère à la campagne ». Emma se plaît à rêver de Paris : « Elle était à Tostes. Lui, il était à Paris, maintenant ; là-bas ! Comment était ce Paris ? Quel nom démesuré ! Elle se le répétait à demi-voix, pour se faire plaisir ; il sonnait à ses oreilles comme un bourdon de cathédrale ». A Tostes, on l’accuse même de jouer « les demoiselles de la ville ». Ces réactions sont symptomatiques de l’ennui généralisé. Faute de divertissement, les gens s’épient et se jaugent sans cesse.

– platitude, ennui et vacuité : Si Emma dépérit, c’est qu’elle est inadaptée à son milieu. Le point de vue interne, la focalisation sur ce personnage désenchanté permet à Flaubert de faire la satire des mœurs de province. Emma se sent accablée par ces journées qui se suivent « à la file », « toujours pareilles innombrables et n’apportant rien ». Le temps s’écoule, rythmé par le seul retour des saisons. Ni le dessin, ni le piano ne la sortent de sa vacuité. L’auteur insiste sur l’évocation de scènes répétitives notamment dans le chap. 8 de la première partie pour souligner la routine et la monotonie de cette existence provinciale. L’épisode du bal fait office d’exception dans cette première partie et le fait qu’Emma ne reçoive aucune nouvelle invitation un an après la réception est significatif. L’héroïne est tragiquement vouée à une existence morne. L’enjeu esthétique (écrire un « roman sur rien ») se double d’un enjeu philosophique : est-il possible de vivre une telle vie ? L’ennui devient existentiel. Victime d’elle-même, Emma l’est aussi des mœurs de province.

– la bêtise: ce qui caractérise notamment la petite bourgeoisie de ce roman reste sa bêtise, qui relève bien souvent de l’éducation. On peut ainsi considérer que Charles reste prisonnier d’une éducation familiale caractérisée par les poncifs. Cette éducation qui l’étouffe, l’empêche de se réaliser est finalement responsable de sa médiocrité. Il a également été mal instruit par le curé du village. La religion, par l’obscurantisme dont elle fait preuve tend aussi à réduire les esprits à une certaine imbécilité. Cela explique pourquoi Flaubert nous peint Bournisien sous un jour peu flatteur. De la même façon, victime de son éducation au couvent, éloignée de sa condition paysanne, Emma perd en partie la conscience de la réalité. Bêtise emblématisée aussi par des objets, signes de mauvais goût comme la statuette de plâtre représentant un curé lisant son bréviaire. Autre ex : chap. 2 partie II, Homais évoque le peu de poids de la médecine face aux croyances (obscurantisme).

– Une existence mécanique: ceci est perceptible dans les habitudes des personnages, la description de leur vie réglée, mais cela transparait aussi dans ce qui relève de la cérémonie. Ces scènes montrent une mécanique qui relève de la mascarade et qui est à la fois comique (principe de Bergson du mécanique plaqué sur du vivant) et du tragique: existence profondément inhumaine. Les invités du mariage par ex sont engoncés dans leurs vêtements et gênés.

– Binet = le percepteur sans conversation/ personnage mécanique/ corps réifié/

– la critique de la spéculation et de l’usure: personnage de Lheureux notamment

Pour assurer cette peinture satirique, Flaubert s’appuie souvent sur des couples de personnages: ex Homais et Bournisien, deux figures de la bourgeoisie en extension, emblématiques chacun à leur manière des discours idéologiques ambiants. On peut considérer que nombre d’entre eux opèrent comme des personnages types (types sociaux ou psychologiques. ex Rodolphe = l’amant cynique). Chacun se trouve affublé d’un signe particulier comme Homais qui porte un « bonnet grec » ou Lheureux qui se tient toujours « les reins à demi courbés ». Flaubert nous les donne à voir à travers le regard que les autres portent aussi, mais nous pouvoir également comprendre qui ils sont à travers le regard qu’ils portent sur les autres et qui est tout aussi révélateur de leur psychologie, de leur caractère ou de leur idéologie (on découvre ainsi le cynisme de Rodolphe, la vanité d’Homais et sa prétention).

Transition: contrairement à Hugo, Flaubert exprime à travers ce réalisme social, une vision pessimiste et désenchantée du monde et de l’homme. Le monde a des allures de farce universelle dominée par la bêtise.

III – Deux éléments romanesques emblématiques de cette étude de mœurs: Homais et la scène des Comices.

A – Homais: Une incarnation de la bêtise et de l’arrivisme:

Homais = personnage type du bourgeois triomphant qui tient parfois de l’automate

Ce personnage n’avait dans le premier scénario général qu’un rôle sommaire: il se contentait d’être le logeur de Léon. Mais au fil de l’écriture, Flaubert a développé ce personnage au point de lui accorder la clôture du roman. In incarne tout ce que l’auteur abhorre: la bêtise, la prétention à l’image de l’immense enseigne de la pharmacie portant son nom en lettres d’or: « Sa figure n’exprimait rien que la satisfaction de soi-même » (ici narrateur omniscient). Il fait constamment étalage de tout ce que Flaubert dénonce dans son « Dictionnaire des idées reçues » (ex de ce qu’il dit du prêtre/ dans le dictionnaire = « Prêtres: – On devrait les châtrer. Couchent avec leurs bonnes et en ont des enfants qu’ils appellent leurs neveux. C’est égal, il y en a de bons tout de même. »/ Homais « Moi, si j’étais le gouvernement, je voudrais qu’on saignât les prêtres une fois par moi […] dans l’intérêt de la police et des mœurs. »

Sa bêtise, ses phrases toute faites/ discours pseudo-scientifiques et propos sur le progrès. Il est le porte-parole d’un discours social empreint d’idées toutes faites, de clichés, et il multiplie les phrases figées. En outre Flaubert adopte rarement le point de vue subjectif d’Homais. Le lecteur se contente de ses discours et n’accède pas à son intériorité. On peut y voir une façon de suggérer qu’il est dans l’apparence, qu’il est « voyant » et que son intériorité est vide, creuse. Son « parlage » s’oppose en tout point au style si cher à Flaubert. Il manipule mal tout un jargon tandis que l’auteur est à la recherche du mot juste. Il peut aussi verser dans la trivialité. Le pire réside dans les prétentions d’auteur d’Homais.

– un être de prétention: il accapare toutes les conversations, cherche à s’imposer comme un être compétent. Le comble de sa bêtise orgueilleuse est atteint lors du repas qu’il offre à Larivière lors de l’agonie d’Emma. Il vante le café qu’il a torréfié etc…et ne perçoit pas combien ce déballage est indécent dans ces circonstances. D’une manière générale, il est trop occupé par sa petite personne pour percevoir l’altérité des autres. Face à un public provincial peu avisé, il cherche à briller avec ses discours émaillés de termes techniques. C’est une façon d’asseoir son pouvoir. Cette volonté de puissance s’exerce avec cruauté sur l’aveugle qu’il parvient à faire enfermer.

– Une incarnation de la suffisance et de l’arrivisme: « Le besoin de s’occuper d’autrui ne poussait pas seule le pharmacien à tant de cordialité obséquieuse, et il y avait là-dessous un plan ». Avec Lheureux il est le seul personnage du roman à voir sa situation favorablement évoluer au fil du roman. Or tous deux incarnent aussi un certain capitalisme, puisqu’on parle de « clientèle d’enfer » pour le pharmacien. Malgré sa bêtise, il reste rusé et n’hésite pas à mentir pour préserver son succès (mensonge à propos de l’arsenic). IL est par ailleurs prêt à toutes les flatteries pour réussir. Ainsi accueille-t-il Canivet « avec un sourire de courtisan » pour faire oublier qu’il a eu l’idée de l’intervention d’Hippolyte.

– chantre de la modernité et du positivisme: ses articles reflètent une véritable idéologie du progrès ridiculisée cependant par le choix de ses sujets plutôt triviaux comme la fabrication du cidre. Il se présente comme le nouveau Messie chargé d’apporter la bonne parole progressiste dans les campagnes (Religion de la science).

– tire flatterie de son rôle de correspondant pour le Fanal de Rouen

– Son désir de se faire connaître l’emporte sur la raison et la réflexion lorsqu’il pousse Charles à tenter une intervention expérimentale: pense que la lecture d’articles peut suffire.

– il empêche tout successeur à Charles

– Il se bat pour obtenir sa croix d’honneur

Dans la lignée de Monsieur Prudhomme, le personnage inventé par Henri Monnier, Homais = la caricature du bourgeois. Cependant la relation de Flaubert à son personnage peut sembler ambigüe. Dans « L’idiot de la famille », Sartre voit Homais comme une sorte de double honni (détesté) de Flaubert, qui remplit une fonction cathartique, qui permet à Flaubert d’exorciser ses démons. Il partage par exemple son anticléricalisme mais pas sa façon de l’ériger en un nouveau dogme.

B – Les Comices:

Le roman qui se construit sur des chapitres globalement courts a une structure dynamique qui se voit ralentie par quelques grandes scènes plus longuement développées et dotées d’une importante charge symbolique et d’une grande intensité dramatique. On peut noter à ce titre la scène du bal ou celle des Comices. Cette dernière est traitée sur un mode pictural et dramatique. Elles ont exigé de Flaubert un travail de très longue haleine, la difficulté étant pour lui de trouver le bon équilibre entre les descriptions et la narration des actions.

Cette scène traduit l’éveil de la sensualité d’Emma, mais elle permet aussi une vive critique des moeurs de province. Elle se caractérise par sa dimension burlesque générée par le tissage entre la fête agricole et la scène de séduction. Les jeux sur les doubles sens des mots sont nombreux et portent des traces de l’ironie flaubertienne. Ironie permise aussi par la forte bestialité de la scène qui jure avec une certaine élégance. A noter le mélange du sacré et du profane avec Lestiboudois qui apporte les chaises de l’église à la foire.

– regard distancié de Rodolphe et d’Emma: « Alois ils parlèrent de la médiocrité provinciale, des existences qu’elle étouffait, des illusions qui s’y perdaient. » = comme un commentaire critique sur ce qui est narré et décrit autour./ Placés en hauteur ils ont une vue plongeante / ils sont comme au spectacle, un spectacle de farce.

– scène qui permet de dresser un tableau des innovations et des fiertés de l’époque propres au monde agricole appelé à se moderniser et à s’industrialiser.

– grande pompe aussi ridicule que l’emphase des discours de Homais ou Lieuvain

– ironie dans l’idée d’une fête du commerce, de l’agriculture, de l’industrie et des beaux-arts (ces derniers = absents à Yonville).

– discours de Lieuvain, fondé sur les principes d’ordre et de progrès. La médaille remise le même jour va dans le sens de l’ordre aussi. il s’agit dans les deux cas d’affermir l’autorité de l’Etat dans les campagnes.

L’inanité de ces discours apparait d’elle même, sans intervention de l’auteur, simplement en exhibant sur la page le contenu des propos.

– représentation d’une société très hiérarchisée.

Conclusion : En conclusion, interroger le sous-titre « mœurs de province » choisi par Flaubert permet de réfléchir à la question du réalisme dans le roman Madame Bovary. Dès la première partie du roman, conformément aux ambitions de ce courant, le lecteur est immergé dans un univers qui semble retranscrire la réalité contemporaine de l’auteur : le souci de l’exactitude, le goût des détails, l’attachement au bas à travers la description des habitudes les plus triviales sont autant de caractéristiques du réalisme que l’on retrouve dans le roman de Flaubert. Ce dernier, comme Champfleury ou Courbet, s’oppose à l’idéalisme romantique. Mais le réalisme de Flaubert constitue aussi une prise de position sur le monde qui se traduit stylistiquement par l’usage constant de l’ironie. Ainsi, sont décriés les rêves fantasques et romantiques d’une jeune fille éduquée dans le goût du mysticisme, mais aussi et surtout la médiocrité et la bassesse des hommes qui évoluent dans le milieu étriqué de la province normande. L’étude des mœurs de province de Flaubert est en cela différente de celle que menait Balzac. Alors que les héros provinciaux de ce dernier sont animés d’une ambition à toute épreuve, l’héroïne flaubertienne est vouée à une existence si morne que son avenir lui semble être « un long corridor tout noir ».

« Les moeurs de province » dans Madame Bovary

 

Le titre premier du roman, Madame Bovary, donne d’emblée des informations sur le personnage désigné comme le personnage principal. Le fait que Flaubert le désigne par son statut marital, puisqu’il s’agit de Madame (Bovary) et non d’Emma Bovary, indique que ce statut est fondamental et que l’appellation ne désigne pas simplement l’héroïne de l’œuvre mais qu’elle suppose une réflexion autour de la question du mariage. Il s’agit donc de l’histoire d’une femme mariée à un monsieur Bovary. Or il apparait dès l’entame du roman que Charles Bovary, présenté comme un campagnard grotesque, porte les stigmates d’une éducation peu brillante, rustre et castratrice peu compatible avec les aspirations d’Emma Rouault. On pressent qu’il ne parviendra pas à s’affranchir d’un univers paysan, médiocre et étouffant. Par ailleurs, le titre de Madame Bovary a la particularité de désigner trois femmes dans le récit. S’il est évident que c’est Emma que Flaubert désigne dans ce choix, le lecteur ne peut que penser aux deux autres, la mère de Charles qui s’impose à de nombreuses reprises dans la vie de son fils, au point de choisir sa première épouse, Héloïse Dubuc, tout aussi étouffante puisqu’elle fut « le maître » dans leur couple. Devenir Madame Bovary, c’est donc endosser un fardeau, dont Emma va vite prendre conscience, et s’imposer comme l’antithèse de sa belle-mère. Néanmoins le fardeau le plus lourd pour Emma va être celui de la classe sociale dans laquelle son mariage l’enferme, celui de la bourgeoisie provinciale, voire rurale, comme le souligne ce patronyme à la connotation bovine. Si certains personnages se contentent pleinement de cet univers, font corps avec lui, comme l’apothicaire Homais, Emma, personnage profondément romantique qui espère que ses noces lui permettront de devenir l’une des héroïnes de ses romans, prend vite conscience que son mariage et son entrée dans la bourgeoisie sont vains dans l’espace qui lui est dévolu.

Ainsi, en choisissant le sous-titre « mœurs de province », Flaubert dévoile au lecteur son intention d’échapper aux canons de l’esthétique romantique et de porter un regard neuf et sans concession sur les us de son époque.

Nous étudierons initialement comment le cadre de l’intrigue situe les personnages dans un univers provincial que l’auteur s’attache à décrire avec soin, ce qui nous autorise à inscrire le roman dans l’esthétique réaliste, en dépit des méfiances de Flaubert pour cette étiquette. Nous nous demanderons alors si la province constitue une simple toile de fond à l’intrigue ou si elle peut être considérée comme le sujet principal d’un roman aussi satirique que psychologique.

  1. I) la Province, lieu de l’intrigue, lieu réaliste :

Flaubert nous propose un tableau sociologique dynamique, notamment parce qu’il recourt au portrait en action et qu’il joue avec les points de vue subjectifs.

– inscription du roman dans une esthétique réaliste : cartographie flaubertienne tirée de la réalité (Rouen, Tostes sont des lieux réels) + description des maisons de Tostes avec ses petites briques rouges)/ Yonville est un lieu fictif mais vraisemblable, inspiré de lieux normands.

– inscription du roman dans un cadre paysan aux antipodes des aspirations d’Emma. Lorsqu’il décrit Yonville une première fois à l’orée de la 1ère partie l’auteur insiste ainsi sur les éléments propres à l’univers paysan: les charrettes dans les cours. « On est ici aux confins de la Normandie, de la Picardie et de l’île de France, contrée bâtarde où le langage est sans accentuation, comme le paysage sans caractère ». A propos des maisons du village « Elles sont encloses de haies, au milieu de cours pleines de bâtiments épars, pressoirs, charreteries, et bouilleries disséminées sous les arbres… »

– Tableaux réalistes des différents milieux en province sous la monarchie de juillet : le monde paysan de la famille Rouault, la petite bourgeoisie campagnarde de Tostes incarnée par la famille Bovary, la noblesse normande décrite à travers le regard admiratif d’Emma fascinée au bal de la Vaubyessard. Présence de détails vrais/ vraisemblables au fil des pages (la dinde offerte au médecin de campagne, les mariages d’intérêt et évocation récurrente des questions d’argent, les fenêtres cassées pour faire entrer l’air dans le salon au bal, etc.) / niveaux de langage qui traduisent d’authentiques manières d’être et de vivre dans les dialogues. A noter que les notables cumulent les attributs du prestige social: pouvoir politique, biens matérielles, patrimoine culturel, et vit à l’écart (notables de la terre: Rodolphe/ de la culture: Homais, les médecins, Bournisien, ceux du négoce avec Lheureux).

– Les lieux = révélateurs, symptomatiques: la description de la ferme des Bertaux souligne l’aisance de cette famille paysanne et justifie en partie le fait qu’Emma oublie sa condition (tout est grand et neuf, présence de chiffres qui connotent l’opulence).

– La famille Homais ou Rodolphe et Léon incarnent la bourgeoisie

– Mme Rolet: = emblématique du milieu paysan misérable (à noter sa cupidité) et du petit peuple. Ces êtres assurent en outre un lien entre les différents espaces du roman et entre les gens.

– Emma Bovary, une femme aux mœurs de province: L’héroïne subit le sort de toutes les jeunes filles de sa condition : éducation prude dans un couvent, mariage présenté par Flaubert de façon tout à fait pittoresque (« Tout le monde était tondu à neuf »/ « Suivant leur position sociale ils avaient des habits, des redingotes, des vestes… »/+ description de la pièce montée) Il insiste sur sa dimension campagnarde. Les vêtements, les lieux, les objets révèlent l’appartenance sociale mais aussi le caractère des personnages.

Ces différentes classes de personnage relèvent d’une présentation stratifiée de la société. Toutefois leurs différences et les jeux de contrastes ainsi permis créent une véritable dynamique sociale.

On peut alors parler de fonction narrative de la description, puisqu’elle pose le cadre, caractérise les personnages. Mais la description peut aussi endosser une fonction symbolique (fait passer un message, ne se contente pas donner à voir).
Le réalisme au 19ème siècle consiste à donner le reflet exact de la réalité, la description est alors fondamentalement mimétique. D’où les nombreuses recherches de Flaubert. Ainsi, pour rédiger le chapitre consacré à l’éducation d’Emma, l’auteur s’est infligé la lecture de plusieurs livres d’enfants. Flaubert s’intéresse également à la pratique des mariages arrangés (Héloïse) pour des motifs pécuniaires: « Charles avait entrevu par le mariage l’avènement d’une condition meilleure ». La description peut alors comporter une dimension explicative (on parle de fonction mathésique).

En outre les détails évoqués dans toutes ces descriptions créent un système de réseaux signifiants: ex de la couleur bleue, de la cravache, du porte-cigares. Certains objets opèrent comme des métonymies ou des métaphores: ex de la casquette de Charles. L’objet n’est pas mentionné pour lui même mais pour la relation qu’il entretient avec son propriétaire qui permet à Flaubert d’exercer son ironie (ex de la tête ce cerf dans la demeure de Rodolphe lorsqu’il écrit sa lettre de rupture). Autre ex : le fiacre dans la partie III.

Transition : au fil des descriptions et de l’intrigue, le lecteur est invité à pénétrer les mœurs de province. Flaubert, en véritable entomologiste, dissèque ses contemporains. Mais le tableau qui naît de cette observation minutieuse n’est pas neutre. Il nous donne à voir les processus économiques et sociaux propres au XIX°: industrialisation avec la visite de la filature mais aussi présence de filateurs au théâtre à Rouen/ Idéologie du progrès technique

Cet univers = le lieu d’une comédie sociale permanente: chapitre 2 partie I

, Charles imite ses maîtres dans leurs gestes/

  1. II) la Province, sujet d’inspiration du romancier critique

– un réalisme subjectif : la satire de la bêtise provinciale. Les descriptions ne sont pas neutres. Même si le narrateur se fait discret, la plume acérée de l’auteur ne laisse pas de doute sur le point de vue tout à fait négatif que Flaubert porte sur les provinciaux. D’où l’ironie mordante dont il fait preuve à l’égard de l’ensemble du personnel romanesque. Le repas des noces offre un tableau féroce des mœurs provinciales: description de la pièce montée/ robe d’Emma envahie par les herbes Endimanchés, les paysans sont ridiculisés par Flaubert qui souligne allègrement leur vulgarité. L’auteur rapporte par exemple les plaisanteries graveleuses des paysans. On peut aussi mentionner la description de la ferme de Rouault au chap 3 : elle s’organise sur le mode du clair obscur afin de mettre en lumière la critique implicite.

Un lieu mort opposé au tourbillon parisien. La description du paysage provincial connote l’ennui : c’est partout « la plate campagne », « une grande surface grise qui se perlait à l’horizon dans le ton morne du ciel ». Emma déteste la campagne comme le signifie au chapitre 2 la proposition « Melle Rouault ne s’amusait guère à la campagne ». Emma se plaît à rêver de Paris : « Elle était à Tostes. Lui, il était à Paris, maintenant ; là-bas ! Comment était ce Paris ? Quel nom démesuré ! Elle se le répétait à demi-voix, pour se faire plaisir ; il sonnait à ses oreilles comme un bourdon de cathédrale ». A Tostes, on l’accuse même de jouer « les demoiselles de la ville ». Ces réactions sont symptomatiques de l’ennui généralisé. Faute de divertissement, les gens s’épient et se jaugent sans cesse.

– platitude, ennui et vacuité : Si Emma dépérit, c’est qu’elle est inadaptée à son milieu. Le point de vue interne, la focalisation sur ce personnage désenchanté permet à Flaubert de faire la satire des mœurs de province. Emma se sent accablée par ces journées qui se suivent « à la file », « toujours pareilles innombrables et n’apportant rien ». Le temps s’écoule, rythmé par le seul retour des saisons. Ni le dessin, ni le piano ne la sortent de sa vacuité. L’auteur insiste sur l’évocation de scènes répétitives notamment dans le chap. 8 de la première partie pour souligner la routine et la monotonie de cette existence provinciale. L’épisode du bal fait office d’exception dans cette première partie et le fait qu’Emma ne reçoive aucune nouvelle invitation un an après la réception est significatif. L’héroïne est tragiquement vouée à une existence morne. L’enjeu esthétique (écrire un « roman sur rien ») se double d’un enjeu philosophique : est-il possible de vivre une telle vie ? L’ennui devient existentiel. Victime d’elle-même, Emma l’est aussi des mœurs de province.

– la bêtise: ce qui caractérise notamment la petite bourgeoisie de ce roman reste sa bêtise, qui relève bien souvent de l’éducation. On peut ainsi considérer que Charles reste prisonnier d’une éducation familiale caractérisée par les poncifs. Cette éducation qui l’étouffe, l’empêche de se réaliser est finalement responsable de sa médiocrité. Il a également été mal instruit par le curé du village. La religion, par l’obscurantisme dont elle fait preuve tend aussi à réduire les esprits à une certaine imbécilité. Cela explique pourquoi Flaubert nous peint Bournisien sous un jour peu flatteur. De la même façon, victime de son éducation au couvent, éloignée de sa condition paysanne, Emma perd en partie la conscience de la réalité. Bêtise emblématisée aussi par des objets, signes de mauvais goût comme la statuette de plâtre représentant un curé lisant son bréviaire. Autre ex : chap. 2 partie II, Homais évoque le peu de poids de la médecine face aux croyances (obscurantisme).

– Une existence mécanique: ceci est perceptible dans les habitudes des personnages, la description de leur vie réglée, mais cela transparait aussi dans ce qui relève de la cérémonie. Ces scènes montrent une mécanique qui relève de la mascarade et qui est à la fois comique (principe de Bergson du mécanique plaqué sur du vivant) et du tragique: existence profondément inhumaine. Les invités du mariage par ex sont engoncés dans leurs vêtements et gênés.

– Binet = le percepteur sans conversation/ personnage mécanique/ corps réifié/

– la critique de la spéculation et de l’usure: personnage de Lheureux notamment

Pour assurer cette peinture satirique, Flaubert s’appuie souvent sur des couples de personnages: ex Homais et Bournisien, deux figures de la bourgeoisie en extension, emblématiques chacun à leur manière des discours idéologiques ambiants. On peut considérer que nombre d’entre eux opèrent comme des personnages types (types sociaux ou psychologiques. ex Rodolphe = l’amant cynique). Chacun se trouve affublé d’un signe particulier comme Homais qui porte un « bonnet grec » ou Lheureux qui se tient toujours « les reins à demi courbés ». Flaubert nous les donne à voir à travers le regard que les autres portent aussi, mais nous pouvoir également comprendre qui ils sont à travers le regard qu’ils portent sur les autres et qui est tout aussi révélateur de leur psychologie, de leur caractère ou de leur idéologie (on découvre ainsi le cynisme de Rodolphe, la vanité d’Homais et sa prétention).

Transition: contrairement à Hugo, Flaubert exprime à travers ce réalisme social, une vision pessimiste et désenchantée du monde et de l’homme. Le monde a des allures de farce universelle dominée par la bêtise.

III – Deux éléments romanesques emblématiques de cette étude de mœurs: Homais et la scène des Comices.

A – Homais: Une incarnation de la bêtise et de l’arrivisme:

Homais = personnage type du bourgeois triomphant qui tient parfois de l’automate

Ce personnage n’avait dans le premier scénario général qu’un rôle sommaire: il se contentait d’être le logeur de Léon. Mais au fil de l’écriture, Flaubert a développé ce personnage au point de lui accorder la clôture du roman. In incarne tout ce que l’auteur abhorre: la bêtise, la prétention à l’image de l’immense enseigne de la pharmacie portant son nom en lettres d’or: « Sa figure n’exprimait rien que la satisfaction de soi-même » (ici narrateur omniscient). Il fait constamment étalage de tout ce que Flaubert dénonce dans son « Dictionnaire des idées reçues » (ex de ce qu’il dit du prêtre/ dans le dictionnaire = « Prêtres: – On devrait les châtrer. Couchent avec leurs bonnes et en ont des enfants qu’ils appellent leurs neveux. C’est égal, il y en a de bons tout de même. »/ Homais « Moi, si j’étais le gouvernement, je voudrais qu’on saignât les prêtres une fois par moi […] dans l’intérêt de la police et des mœurs. »

Sa bêtise, ses phrases toute faites/ discours pseudo-scientifiques et propos sur le progrès. Il est le porte-parole d’un discours social empreint d’idées toutes faites, de clichés, et il multiplie les phrases figées. En outre Flaubert adopte rarement le point de vue subjectif d’Homais. Le lecteur se contente de ses discours et n’accède pas à son intériorité. On peut y voir une façon de suggérer qu’il est dans l’apparence, qu’il est « voyant » et que son intériorité est vide, creuse. Son « parlage » s’oppose en tout point au style si cher à Flaubert. Il manipule mal tout un jargon tandis que l’auteur est à la recherche du mot juste. Il peut aussi verser dans la trivialité. Le pire réside dans les prétentions d’auteur d’Homais.

– un être de prétention: il accapare toutes les conversations, cherche à s’imposer comme un être compétent. Le comble de sa bêtise orgueilleuse est atteint lors du repas qu’il offre à Larivière lors de l’agonie d’Emma. Il vante le café qu’il a torréfié etc…et ne perçoit pas combien ce déballage est indécent dans ces circonstances. D’une manière générale, il est trop occupé par sa petite personne pour percevoir l’altérité des autres. Face à un public provincial peu avisé, il cherche à briller avec ses discours émaillés de termes techniques. C’est une façon d’asseoir son pouvoir. Cette volonté de puissance s’exerce avec cruauté sur l’aveugle qu’il parvient à faire enfermer.

– Une incarnation de la suffisance et de l’arrivisme: « Le besoin de s’occuper d’autrui ne poussait pas seule le pharmacien à tant de cordialité obséquieuse, et il y avait là-dessous un plan ». Avec Lheureux il est le seul personnage du roman à voir sa situation favorablement évoluer au fil du roman. Or tous deux incarnent aussi un certain capitalisme, puisqu’on parle de « clientèle d’enfer » pour le pharmacien. Malgré sa bêtise, il reste rusé et n’hésite pas à mentir pour préserver son succès (mensonge à propos de l’arsenic). IL est par ailleurs prêt à toutes les flatteries pour réussir. Ainsi accueille-t-il Canivet « avec un sourire de courtisan » pour faire oublier qu’il a eu l’idée de l’intervention d’Hippolyte.

– chantre de la modernité et du positivisme: ses articles reflètent une véritable idéologie du progrès ridiculisée cependant par le choix de ses sujets plutôt triviaux comme la fabrication du cidre. Il se présente comme le nouveau Messie chargé d’apporter la bonne parole progressiste dans les campagnes (Religion de la science).

– tire flatterie de son rôle de correspondant pour le Fanal de Rouen

– Son désir de se faire connaître l’emporte sur la raison et la réflexion lorsqu’il pousse Charles à tenter une intervention expérimentale: pense que la lecture d’articles peut suffire.

– il empêche tout successeur à Charles

– Il se bat pour obtenir sa croix d’honneur

Dans la lignée de Monsieur Prudhomme, le personnage inventé par Henri Monnier, Homais = la caricature du bourgeois. Cependant la relation de Flaubert à son personnage peut sembler ambigüe. Dans « L’idiot de la famille », Sartre voit Homais comme une sorte de double honni (détesté) de Flaubert, qui remplit une fonction cathartique, qui permet à Flaubert d’exorciser ses démons. Il partage par exemple son anticléricalisme mais pas sa façon de l’ériger en un nouveau dogme.

B – Les Comices:

Le roman qui se construit sur des chapitres globalement courts a une structure dynamique qui se voit ralentie par quelques grandes scènes plus longuement développées et dotées d’une importante charge symbolique et d’une grande intensité dramatique. On peut noter à ce titre la scène du bal ou celle des Comices. Cette dernière est traitée sur un mode pictural et dramatique. Elles ont exigé de Flaubert un travail de très longue haleine, la difficulté étant pour lui de trouver le bon équilibre entre les descriptions et la narration des actions.

Cette scène traduit l’éveil de la sensualité d’Emma, mais elle permet aussi une vive critique des moeurs de province. Elle se caractérise par sa dimension burlesque générée par le tissage entre la fête agricole et la scène de séduction. Les jeux sur les doubles sens des mots sont nombreux et portent des traces de l’ironie flaubertienne. Ironie permise aussi par la forte bestialité de la scène qui jure avec une certaine élégance. A noter le mélange du sacré et du profane avec Lestiboudois qui apporte les chaises de l’église à la foire.

– regard distancié de Rodolphe et d’Emma: « Alois ils parlèrent de la médiocrité provinciale, des existences qu’elle étouffait, des illusions qui s’y perdaient. » = comme un commentaire critique sur ce qui est narré et décrit autour./ Placés en hauteur ils ont une vue plongeante / ils sont comme au spectacle, un spectacle de farce.

– scène qui permet de dresser un tableau des innovations et des fiertés de l’époque propres au monde agricole appelé à se moderniser et à s’industrialiser.

– grande pompe aussi ridicule que l’emphase des discours de Homais ou Lieuvain

– ironie dans l’idée d’une fête du commerce, de l’agriculture, de l’industrie et des beaux-arts (ces derniers = absents à Yonville).

– discours de Lieuvain, fondé sur les principes d’ordre et de progrès. La médaille remise le même jour va dans le sens de l’ordre aussi. il s’agit dans les deux cas d’affermir l’autorité de l’Etat dans les campagnes.

L’inanité de ces discours apparait d’elle même, sans intervention de l’auteur, simplement en exhibant sur la page le contenu des propos.

– représentation d’une société très hiérarchisée.

Conclusion : En conclusion, interroger le sous-titre « mœurs de province » choisi par Flaubert permet de réfléchir à la question du réalisme dans le roman Madame Bovary. Dès la première partie du roman, conformément aux ambitions de ce courant, le lecteur est immergé dans un univers qui semble retranscrire la réalité contemporaine de l’auteur : le souci de l’exactitude, le goût des détails, l’attachement au bas à travers la description des habitudes les plus triviales sont autant de caractéristiques du réalisme que l’on retrouve dans le roman de Flaubert. Ce dernier, comme Champfleury ou Courbet, s’oppose à l’idéalisme romantique. Mais le réalisme de Flaubert constitue aussi une prise de position sur le monde qui se traduit stylistiquement par l’usage constant de l’ironie. Ainsi, sont décriés les rêves fantasques et romantiques d’une jeune fille éduquée dans le goût du mysticisme, mais aussi et surtout la médiocrité et la bassesse des hommes qui évoluent dans le milieu étriqué de la province normande. L’étude des mœurs de province de Flaubert est en cela différente de celle que menait Balzac. Alors que les héros provinciaux de ce dernier sont animés d’une ambition à toute épreuve, l’héroïne flaubertienne est vouée à une existence si morne que son avenir lui semble être « un long corridor tout noir ».

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