Séquence 3

 Lecture analytique 2 : extrait d’ « Ourika » de Claire de Duras, 1824

Eléments d’introduction

Au début du XIX°, le combat contre les inégalités se poursuit et notamment la lutte contre l’esclavage dont la première abolition n’a pas été effective. Claire de Duras s’inscrit ainsi dans la continuité des Lumières avec son court roman, « Ourika » publié en 1824 et narrant les cruelles expériences de la jeune Ourika, sénégalaise arrachée à l’esclavage et élevée en France par Mme la Maréchale de B. Si l’héroïne a su intégrer les valeurs et les us et coutumes en cours en Europe, il n’en demeure pas moins que la société n’est pas prête à lui accorder une place digne de ce nom ainsi qu’en témoigne le discours de la marquise suite au bal. Il semble donc légitime de s’interroger sur le statut et les enjeux de ce personnage confronté dans cet extrait à une prise de conscience difficile.

I – Le bal

 Ce récit se construit comme un diptyque qui s’articule autour d’un paravent : la première partie nous offre la narration d’un bal étonnant tandis que la seconde est l’occasion d’une révélation pour Ourika, révélation qui éclaire ce bal sous un nouveau jour.

A – Le tableau d’une réussite

Ce bal est donné en l’honneur du personnage éponyme que l’on peut alors considérer comme une héroïne.

  • Termes valorisants pour Ourika, que l’on suppose être ceux de Mme de B : « ma grâce »/ « ce talent »
  • Ourika est l’objet du bal comme le suggère le pronom personnel COD « de me montrer ». Les enjeux de la soirée sont de la mettre en lumière, de lui permettre de briller. Comme souvent le bal est l’occasion de voir et de se faire voir.

On a apporté beaucoup de soin à ce bal ainsi qu’en témoigne l’énumération : on consulta/ on feuilleta/ on lut des ouvrages savants. L’accumulation de ces verbes soulignent qu’on s’est beaucoup activé. On a également choisi avec soin les invités : « choix des spectateurs ». La narratrice insiste en outre sur le plaisir qu’elle éprouva durant la soirée «Tout entière au plaisir du bal ».

Mme de B apparaît ainsi comme une figure tutélaire, protectrice, soucieuse du bonheur d’Ourika. La jeune fille, elle, dans toute sa naïveté juvénile, savoure le moment.

B – Mais une peinture en trompe l’œil

Tout comme Ourika, Le lecteur peut initialement penser que l’objectif est atteint : « j’eus tout le succès »/ « je réussis »/ « on m’applaudit » / « on m’accabla d’éloges ». Toutefois l’originalité de ce bal appelle réflexion. Il est question d ‘un « quadrille » des quatre parties du monde ».

La narration comporte en effet quelques indices plus négatifs qui prennent tout leur sens après la scène de révélation. La narratrice reconstruit alors la soirée et le bal apparaît alors comme un trompe l’œil.

  • Le personnage est exhibé, un peu comme une curiosité : importance du polyptote « spectacle » et « spectateurs » L 8.
  • Insistance sur le lexique propre à l’Afrique : Afrique/musique africaine/ une Comba qui souligne la dimension extra-ordinaire de la fête.
  • A cela s’ajoute la mention d’une « danse piquante »
  • Tient du bal masqué : L 5 « Mon danseur mit un crêpe sur son visage » : ce crêpe opère comme un masque et évoque un déguisement
  • Bal qui a nécessité des recherches ethnographiques
  • Ourika est au centre du bal mais pas forcément au même titre qu’une jeune européenne « je devais représenter l’Afrique ». Elle est un amusement, comme elle le souligne à la fin de l’extrait.

Enfin, on perçoit une certaine hypocrisie chez les invités suggérée par la proposition « croyaient lui faire plaisir… ». Les invités ont d’ailleurs été choisis pour leur bienveillance

Ce n’est que dans un second temps que la narratrice comprend la situation et réévalue ce bal. Ceci est perceptible dans des remarques comme « je ne fis pas alors cette réflexion » L 6, ou encore « tout le succès qu’on pouvait attendre de la nouveauté », mais aussi dans l’antithèse qui clôt le 1er paragraphe : « ce plaisir fut sans mélange ; rien ne troublait alors ma sécurité’/ « Ce fut peu de jours après […] ouvrit mes yeux et finit ma jeunesse. »

Cette transition est également perceptible au niveau sonore : sérénité du bal dans un premier temps avec l’allitération en [S]/ allitération en [P] et en dentales ensuite.

On peut enfin noter le recours à l’oxymore « on m’accable d’éloges » : ces éloges ont pu lui plaire sur le moment, mais l’accablent une fois qu’elle en mesure l’hypocrisie.

II – Une révélation cruelle

 Ces deux dernières phrases opèrent en effet comme les charnières du diptyque et évoquent une prise de conscience, la fin de l’innocence et de la naïveté. Ce bal est l’occasion d’une rupture puisqu’il incite la marquise à sortir de réserve et à s’entretenir franchement avec Mme de B.

A – Une révélation dramatique :

Cette marquise est alors l’actrice principale de ce qui relève du coup de théâtre. L’auteur dramatise en effet à souhait cette prise de conscience en empruntant aux scènes de révélation de la comédie.

  • Sorte de quiproquo car on croit Ourika absente : « me croyait sortie » L 18
  • Intervention du paravent : objet symbolique souvent utilisé au théâtre : permet de cacher mais permet aussi l’éclosion d’une vérité. Cet objet est mis en relief (répété 3 fois)
  • Enfin le portrait de la marquise et la description des circonstances retardent le contenu de la discussion et ménagent un certain suspense.
  • La fulgurance de la prise de conscience dramatise également le moment (comparaison avec l’éclair)
  • Le recours aux paroles rapportées (style indirect libre ici) permet aussi de dramatiser la scène. La narratrice insiste sur les qualités de raison et de franchise du personnage dans le portrait qu’elle en brosse. La marquise ne va pas par quatre chemins et exprime la situation telle qu’elle est. Contrairement aux convives, elle fait fi de toute hypocrisie. Les termes employés pour évoquer ce personnage sont assez durs, négatifs : « raison froide »/ « esprit tranchant » / « positive jusqu’à la sécheresse »/ « Inquisitrice »/ « difficile ». Si elle est décrite comme « bonne », « généreuse », elle suscite une certaine crainte chez Ourika.
  • Ses traits de caractère la distinguent de son amie Mme de B : la bienveillance de cette dernière s’accompagne en effet d’un certain aveuglement/ refus de dire les choses telles qu’elles sont.

 

B – La voix d’une raison déraisonnable :

La Marquise incarne alors le mode de pensée de l’époque : elle replace la situation d’Ourika dans le contexte précis d’une société encore esclavagiste et raciste. On ne peut que noter les propos valorisants qu’elle tient à l’égard d’Ourika : « charmante »/ « esprit tout à fait formé »/ « pleine de talents »/ « piquante » / « naturelle »/ « elle causera comme vous » : autant de termes et d’hyperboles qui indiquent la parfaite assimilation de la jeune fille. Cependant elle oppose ces propos à la dure réalité à l’aide de la conjonction « MAIS » qui souligne tout le paradoxe de l’existence d’Ourika : elle a tout pour faire partie de ce monde dans lequel elle a grandi, elle est une jeune fille accomplie mais elle ne pourra pas être acceptée comme telle ainsi que le crie l’interrogative « qu’en ferez-vous ? ». De la sorte, elle conduit son interlocutrice, Mme de B, à verbaliser ce qui restait dans le non-dit : « je la trouve sans remède ».

  • « je l’aime comme si c’était ma fille » : importance de la locution « comme si » qui prend tout son sens ici et exhibe l’effroyable paradoxe de la vie d’Ourika.

Cette conversation, qui souligne l’assimilation d’Ourika, conduit cette dernière à se réévaluer : importance du GV « je me vis » qui fait écho à l’expression « ouvrit mes yeux » de la L 13. Elle est contrainte de se réévaluer à l’aune des critères de l’époque, à travers le regard des autres : « je me vis en négresse ». Le recours au terme dépréciatif « négresse » témoigne de ce qu’elle intériorise les aprioris racistes de ses contemporains. Elle comprend que l’attend une vie solitaire et cruelle ainsi que le signifie l’énumération L 32 « négresse, dépendante, méprisée, sans fortune, sans appui, sans un être de mon espèce à qui unir mon sort ». La danse évoquée au 1er paragraphe prend alors une dimension prédictive : l’amour, la douleur, le triomphe et le désespoir ».

Cette situation douloureuse est suggérée par l’anaphore du terme « hélas » et les exclamatives L 24 à 30.

Il apparaît à Ourika qu’elle n’est pas maîtresse de son destin : elle est un objet, une construction de Mme de B : « elle avait voulu que je susse parfaitement danser »/ « de ME montrer »

Le récit pose ainsi la question du statut d’Ourika. Elle a bien été l’héroïne, mais une héroïne exhibée, soumise au filtre d’une bienveillante hypocrisie et donc galvaudée. Aux yeux de la société esclavagiste, ce statut lui est défendu, elle n’a le droit qu’au statut d’anti héroïne. Elle n’a pas sa place, elle est en marge.

C – Un personnage emblématique

Au delà, Ourika est aussi une construction de son auteur.

La narration à la première personne du sing, « je me vis négresse », conduit le lecteur à pénétrer dans l’intériorité du personnage, une jeune fille noire. C’est une première dans l’histoire de la littérature occidentale et c’est aussi un coup de force de l’auteur qui cherche ainsi à mieux sensibiliser le public. Sa situation ne peut qu’apitoyer le lecteur moderne ou le public sensible à cette cause. Elle vise à ouvrir les yeux du lecteur ce qui explique le jeu sur le regard qui traverse cet extrait : regard qu’on pose sur elle durant le bal/ en dehors et regard de l’Autre qui l’amène, par un effet de miroir langagier et déformant à se voir autre.

Ceci est d’autant plus efficace que la narratrice s’adresse également à un interlocuteur par le biais du pronom personnel « vous », pronom qui peut indirectement impliquer le lecteur

Conclusion :

A travers ce roman et ce personnage, Claire de Duras pose la question de l’altérité dans une société qui a le goût de l’exotisme (paravent de laque/ objets à la Ourika) mais qui n’est pas prête à accepter l’Autre. Elle fait d’Ourika un personnage emblématique au service de la cause anti-esclavagiste. Sous sa plume, l’anti-héroïne endosse le statut d’héroïne emblématique d’un combat qui s’achèvera en 1848 avec l’abolition de l’esclavage signée de Victor Schoelcher.

 

Publicités