Séquence 3

Lecture analytique 3: extrait du « Ravissement de Lol V Stein », Marguerite Duras, 1964

Eléments d’introduction

Depuis la parution du roman de Mme de La Fayette, La Princesse de Clèves, en 1678, la scène de bal est devenue un topos romanesque souvent associé à la rencontre amoureuse. On ne compte plus les réécritures, parodiques ou non. Ainsi, à l’entame de son roman publié en 1964, Le ravissement de Lol V Stein, Marguerite Duras nous en propose elle un détournement, une vision moderne influencée par l’écriture cinématographique et par sa vision pessimiste de l’amour. Ce bal constitue la scène inaugurale du récit et s’impose comme une expérience traumatisante pour le personnage de Lol puisqu’elle va sombrer dans la folie.

Problématiques possibles:

– comment cette scène de bal détourne les topoi romanesques de la rencontre amoureuse?

– comment cette scène de rencontre permet à l’auteur d’exprimer une vision sombre/ pessimiste de l’amour

 

I – Une scène de bal originale:

Malgré la présence d’invariants propres à la scène de bal, le lecteur perçoit dès la 1ère ligne que Duras opère un détournement du motif.

A – Les éléments topiques:

– La narration évoque certains invariants de la scène de bal: la danse, la piste, la présence d’un orchestre, de violons, l’emploi du terme bal, plusieurs occurrences du verbe danser et du nom danse.

– L’allitération en [S] souligne le plaisir et les mouvements de danse.

– La danse s’accompagne de jeux de regards: champ lexical du regard avec des termes comme regardé L 2/ voir (2 fois) L 6, « cette vision » L 10/ « vu » L 17 / contemplé L 46etc

– Le bal est l’occasion d’émotions: Champ lexical des émotions: hyperbole « émotion si intense »/ préoccupation subite si envahissante L 2/ douleur L 7 souffrance/ peur L 14/ « la surprise émerveillée’ L 21

On repère également le motif de la reconnaissance mutuelle : réciprocité qui peut rappeler la rencontre Clèves/ Nemours: « dans la surprise émerveillée de voir le nouveau visage de cet homme aperçu le matin » L 21/ « le désarroi qui l’avait envahi, lui, venait à son tour de la gagner »: l’expression « à son tour » signale une réciprocité. / « Anne-Marie Stretter et Michael Richardson ne s’étaient plus quittés » L 28. Cette réciprocité se traduit aussi par un étrange vieillissement de Michael en osmose avec Stretter.

Il est donc bien question aussi d’un coup de foudre. On peut en percevoir les manifestations physiques chez Stretter L 22-23: gaucherie soudaine/ expression abêtie/ figée par la rapidité du coup

Toutefois, cette scène de bal se caractérise par sa modernité et par certains écarts.

B – Le détournement du motif:

– le lieu, le casino de T Beach, écart souligné par la consonance anglo-saxonne

– lieu public, moins intime que dans les autres textes

– pas de réelle description du lieu, Duras pose un décor elliptique/ économie descriptive mais symbolisme intéressant des éléments mentionnés comme « les plantes vertes”.

– les personnages opèrent un décentrement spatial: ils ne se placent plus au cœur du bal, mais rapidement au fond de la salle, notamment Lol. L’auteur insiste à la fin sur la piste de danse vide. Polyptote vidée » et vide »

– la scène s’ouvre sur la fin d’une danse

Ce bal est le lieu d’une rencontre d’un autre genre puisque le personnage féminin principal (éponyme) annoncé comme tel dans le titre, se trouve de plus en plus en retrait, hors jeu. Elle n’est pas le sujet de la rencontre, ni l’objet, mais la spectatrice impuissante de son éviction du jeu amoureux. Le lecteur assiste à la mise en œuvre d’un triangle amoureux. L 31 « il l’avait rejointe et ensemble – avec Lol- tous les trois, ils avaient pris de l’âge »

La narration met en effet en lumière sa rivale. Ceci éclaire le sens du titre au moins en partie.

– jeu de l’auteur sur le terme « ravissement »: contrairement à Mme de Clèves, Lol n’est pas sous l’effet d’un ravissement amoureux positif, elle n’est pas séduite. Elle voit son fiancé ravi par une autre, mais aussi ravi à lui-même. Lol est aussi ravie à elle-même, comme dépossédée.

Pour Lol il ne s’agit pas d’une première danse qui pourrait consacrer une union ou inaugurer une liaison, mais d’une « dernière danse » (L1″qu’il invita à danser pour la dernière fois de sa vie »/ « Ce fut la dernière fois » L 13. Insistance donc sur le terme « dernière »

La rencontre amoureuse de Michael constitue une perte, un abandon pour Lol : « Elle commençait déjà, la nouvelle histoire de Michael Richardson, à se faire. » L 9-10

Ce bal consacre leur rupture (pas d’amour heureux chez Duras mais fort intérêt pour les failles et les ruptures). Même l’union nouvelle de Michael et A-Marie Stretter est présentée comme une communion dans le désarroi. Ils ne semblent pas heureux: mention de la douleur, de la vieillesse…: « le désarroi qui l’avait envahi, lui, venait à son tour de la gagner »/ « ils avaient vieilli » L « des centaines d’années » L 31/ Michael incapable de voir que le sourire de Stretter est un signe d’éternité L 45

Ces écarts par rapport aux topoi du bal et de la rencontre amoureuse sont suggérés dans l’oubli de « la vieille algèbre des peines amoureuses » L 29: roman nouveau qui inscrit sa vision de l’amour dans un cadre différent/

On peut aussi voir un indice de cette volonté de détournement dans le motif du changement récurrent dans l’extrait, notamment à propos de Michael: « Il était devenu différent » L 5/ « sa nouvelle façon ». On note la récurrence du terme ‘changement » (3 fois en quelques lignes).

Ce détournement est l’indice d’un renouveau romanesque, d’une volonté de rompre avec les intrigues et les modes narratifs traditionnels.

II – Des personnages d’un genre nouveau:

Plus que le détournement des topoi, ce qui frappe dans cet extrait c’est la métamorphose des personnages qui ne semblent plus acteurs de leur vie et moteurs du récit.

A – Le bal des regards:

Ce récit retrace un véritable bal des regards: jeu d’emboitement des regards: ex le regard de Tatiana sur Michael lui permet de comprendre qu’il a regardé Anne-Marie.

Le regard sature le texte et témoigne parfois de l’évolution des personnages: « les yeux de Michael Richardson s’étaient éclaircis » L 6-7.

Les personnages semblent réduits à leur perception visuelle qui est comme hypertrophiée . Ceci est traduit L 6 par l’anaphore du verbe regarder: « Lol le regardait, le regardait changer ». Comme en état de sidération, elle n’agit pas, laisse les choses se faire. / L 16 « Lol les avait regardés »

A cela s’ajoute un certain brouillage des points de vue:

– plusieurs points de vue internes inclus dans celui de Jacques : Jacques Hold, amoureux de Lol, écrit cette histoire 15 ans plus tard en s’appuyant sur les points de vue de plusieurs autres personnages dont Tatiana.

– point de vue de Lol imaginé par Tatiana

– point de vue de Tatiana= le changement de Michael est évoqué à partir du point de vue de Tatiana « l’avait trouvé » L 2/

– point de vue omniscient: « Ce fut la dernière fois »

Force est de constater aussi le recours à de très nombreux modalisateurs qui donnent au récit une touche d’incertitude.

– sans aucun doute » L 3 dans « Lol sans aucun doute s’aperçut de ce changement »: c’est Tatiana qui interprète, qui suppose avec une marge d’erreur possible. / Idem pour « parut-il » L 3/ « paraissait » / « elle parut les aimer » L 17

On peut percevoir dans ce jeu de regards l’influence du cinéma: caméra qui s’attarderait tour à tour sur les personnages, leurs regards afin de laisser au spectateur/ lecteur le loisir d’interpréter ces regards/ Comme au cinéma, jeu sur le champ: hors champ et contre-champ. On découvre ainsi la rivale à travers les yeux de Lol.

Mais contrairement à ce qui se passe dans les scènes de rencontre traditionnelles le regard ne traduit pas un innamoramento.

Ce regard fait de Lol une spectatrice, une voyeuse: « Elle guettait l’événement »/ phénomène de fascination qui fait écho au ravissement du titre L 11.

Nous assistons comme elle au glissement d’une histoire amoureuse à une autre: « Elle commençait déjà la nouvelle histoire de Michael Richardson »…

B – Des anti-personnages?

– elle se relègue elle-même au fond de la salle, « derrière le bar » et les « plantes vertes »

– elle connait une sorte d’osmose avec ces plantes vertes puisqu’elle ne bouge plus, qu’elle assiste silencieusement au spectacle de son abandon, sans souffrir, sans se révolter, impuissante et immobile: L 35 « Lol resta toujours là où l’événement l’avait trouvée ». Elle végète. Sa main = sous les fleurs comme si elle se fondait dans le végétal.

– évincement progressif de Lol = aussi traduit par l’écartement progressif de Michael

Dépossession progressive d’elle-même. Elle semble progressivement vidée de toute émotion, incapable de sentiment ou de réaction: « ne parurent pas s’accompagner chez Lol de souffrance » L 10. Cet évincement est également traduit par l’allitération en [S] l L 28 à 30 qui suggère le glissement d’une femme à l’autre.

Ceci est renchéri par l’importance accordée à la question du vide:

– on note un évidemment progressif des personnages: Lol ne parvient pas à agir (« frappée d’immobilité »). L’expression « se trouva transportée » suggère qu’elle n’est plus une force agissante, elle est agie. Elle est en suspension, en attente. On peut ajouter à cela l’idée selon laquelle « elle guettait l’événement, couvait son immensité, sa précision d’horlogerie ». L 11. Elle semble comme anesthésiée: “il paraissait …que la souffrance n’avait pas trouvé en elle où se glisser » L 29/ « qu’elle en avait oublié la vieille algèbre des peines d’amour » ou encore le participe « suspendue » L 15 renchérie par le verbe « attendit ».

Les personnages ne s’appartiennent plus vraiment: comparaison avec des automates. Ainsi L 2 Michael est « sous le coup d’une préoccupation subite si envahissante »: il est accaparé, captif de la situation. Il ne décide pas, il subit. Ceci entraine une métamorphose du personnage qui ne sera plus celui que « Lol avait connu jusque là » L 5/ « Voir qu’il n’était plus celui qu’on croyait » L 6.

– on peut aussi noter à ce titre la phrase « Qu’il lui faudrait maintenant être vécu jusqu’au bout »: cette histoire est présentée comme une obligation, une forme de fatalité moderne à laquelle il ne peut se soustraire. Cette idée fait écho à la multiplication des négations L 8 et 9 « on comprenait que rien, aucun mot, aucune violence au monde n’aurait eu raison de ce changement ».

– ils ne sont pas plus animés par la parole: « la femme entrouvrit les lèvres pour ne rien prononcer » L 21/ L 33 « ils continuèrent à se taire complètement » + L 46 « ne sachant que faire »

– on sait très peu de choses A-Marie Stretter souvent désignée de façon presque anonyme par le GN « la femme ». Elle se tient aussi « un peu à l’écart » L 13

L’auteur exhibe en outre l’idée de FIN: « nuit finie »/ « leur fin avec le jour » L 40/ personnages qui semblent victimes d’un vieillissement accéléré/ fin de la musique du bal: bal où l’on reste malgré le départ des musiciens/ image des boites funèbres renfermant les instruments/ bal où le silence finit par l’emporter + L 44

Curieusement cette nouvelle histoire est associée à l’idée d’une fin pour tous. Ce bal signe la « mort » symbolique des personnages. Dimension métatextuel: mort des personnages traditionnels dans le Nouveau Roman.

Donc vacuité du personnage engagé dans un processus de dépossession: = « force arrêtée déplacée vers l’absence »/ anti-personnage : diminutif/ pas force agissante/ inaction/ absence de réaction….

Cet évidement du lieu et des personnages = servi par une écriture particulière: prose hachée, travaillée comme un scénario. Répétitions, écriture qui mime le piétinement des personnages

Sorte de tragédie moderne: mention de la précision d’horlogerie qui rappelle le mécanisme tragique/ amour douloureux/ conflit intérieur du personnage de Michael soumis à une forme de fatalité moderne. Une expression comme « avancer, comme au supplice » peut en effet suggérer un certain déchirement de Michael. Il semble d’ailleurs chercher le soutien de Lol au départ, L 26 : « il y eut dans ses yeux l’imploration d’une aide.”

Eléments de conclusion:

Jeu de détournement avec les topoi qui fait de ce bal une scène d’abandon flirtant avec la tragédie moderne.

Vision pessimiste de l’amour

Volonté d’écrire un roman d’un genre nouveau qui rompt avec les scènes attendues mais qui renouvelle aussi le traitement des personnages.

Modernité de l’écriture, qui se joue des règles syntaxiques, s’inspire de l’écriture scénaristique, cinématographique.

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