Corrigé du commentaire littéraire n°1 : Guillaume Colletet

La poésie lyrique a souvent conjugué le topos horatien du carpe diem au motif de la belle indifférente, hérité de l’amour courtois, transformant ainsi l’espace du poème en un lieu de séduction. S’inscrivant dans cette tradition, Guillaume Colletet s’adresse à sa future épouse dans ce sonnet extrait de la section « Amours de Claudine » et publié en 1656 dans le recueil Poésies diverses. Il s’agit pour lui de la persuader de répondre à son amour présent en lui rappelant combien la vie est éphémère contrairement à la poésie. Nous nous demanderons donc comment Guillaume Colletet fonde son entreprise de séduction sur un éloge de la poèsie. Nous analyserons initialement la stratégie de séduction de l’auteur avant d’étudier l’hommage qu’il rend à la poésie.

Ainsi que le signifie l’apostrophe mise en relief sous l’accent à l’entame du vers 1, le poète adresse ses vers à « Claudine » Le Nain, une jeune servante qui ne répond pas encore à ses sentiments. Il construit alors son discours de séduction sur le principe d’un dialogue fictif, perceptible dans la présence des pronoms personnels « te » v3 ; « Tu » v5, « Je » v4 , « me » v12 mais aussi des déterminants possessifs « tes grâces » v2, « Ton jeune teint » ou « mes vers » v8. L’enjeu est de contraindre ainsi son interlocutrice à entendre ses sentiments et de créer l’intimité rêvée. Le tutoiement traduit du reste l’idée d’une certaine proximité entre ces deux êtres, même s’il laisse poindre aussi une once de mépris. Les termes appartenant au champ lexical des sentiments comme « amour » v7, « je languis » v5 ou « cruelle à mes vœux » soulignent cependant l’ambiguité de la situation. Le poète souffre de cet amour, se languit, tandis que la mention de l’orgueil ou de la cruauté indiquent l’indifférence de l’aimée. Ce mal d’amour transparait dans le recours à la formule incantatoire « O cruelle », mais il est aussi donné à entendre par l’assonance en [i] du premier quatrain qui fait écho à cette douleur : « Le Ciel qui te fIt […] / je languIs […] languIront ». Loin de se résigner toutefois, le poète use de ses vers comme d’une arme de séduction et il cherche à l’infléchir, ainsi qu’en témoigne la question oratoire qui occupe tout le premier tercet.
Pour ce faire, il appuie son discours sur une prolepse. Les verbes conjugués au futur comme « passeront » v1, « Perdra » v2, « languiront » v4 lui permettent de faire de son sonnet le miroir qu’il tend à la belle pour contempler son avenir. Or ce miroir lui offre la vision d’un futur qui se présente comme l’exact reflet inversé de son présent. Guillaume Colletet orchestre en effet toute une série d’oppositions qui suggèrent un terrible retournement de situation. Si le premier quatrain rend hommage à ses «grâces, à son teint et à sa blondeur qui sont autant de canons de la beauté à l’époque, il confronte aussi cet éclat au temps et au flétrissement en recourant à des termes dépréciatifs. Les verbes perdre et passer traduisent l’idée d’une perte et le glissement inexorable vers la laideur. L’absence de coupe dans les trois premiers vers mime cette accélération des ans et souligne la marche indomptable du temps, tandis que la rencontre à la rime des mots antinomiques « ivoire » et « noire » exhibe la métamorphose à venir. Le poète cherche indubitablement à saisir l’esprit de la cruelle, à l’émouvoir et à l’effrayer afin qu’elle se tourne vers lui. Cette fuite du temps, mimée par l’allitération en [s], « les grâces passeront », est en effet associée à une peinture extrêmement sombre du futur. Pour mieux lui suggérer son impuissance, le poète infuse son sonnet de termes appartenant au lexique du temps : « avec le temps » v1, « un jour » v3, « jamais » v8, les « ans » v10 et 13. Colletet emprunte ici à Horace lorsqu’il mentionne le « ciel » qui la « fit blonde » au v3 et lui suggère ainsi implicitement qu’elle n’est que le jouet de la divinité. De la même manière, l‘hyperbole « des ans la puissance suprême », vise à lui signifier le malheur de sa condition humaine, sa petitesse que son orgueil lui fait oublier.

On peut alors percevoir une autre intention du poète qui semble chercher à l’affliger. A l’instar de Théophile de Viau, il exprime aussi dans ce sonnet un certain dépit amoureux. Son amertume transparait à travers les nombreuses occurrences de la sonorité [R]. Il lui adresse implicitement quelques reproches, notamment celui d’abuser de la crédulité des autres, avec le verbe « accroire » au v 6 et il veut l’en corriger. Les allitérations en dentales et en occlusives, [K], notamment au v5, « Ceux que tu traites mal te persécuteront », confèrent au poème une tonalité agressive et vengeresse et certains mots sonnent comme une menace. On note en effet la présence d’un lexique violent avec des expressions comme ‘traites mal », « persécuteront » ou encore « riront » puisqu’il s’agit d’un rire méchant, moqueur v6. De cette façon, comme s’il lui lançait un anathème, le poète la voue à une chute sociale, à un désert affectif terrible qui trouve sa pleine expression au v7 : « Ils n’auront plus d’amour, tu n’auras plus de gloire ». La vieillesse sera le temps de la solitude, de l’évitement. Cette marginalisation est mise en œuvre par le parallélisme et le polyptote au v 4 : « Et comme je languis, tes beaux yeux languiront ». La coupe à l ‘hémistiche suggère le revirement de situation et la vengeance satisfaite du poète tandis que l’instance sur le verbe languir témoigne de son désir de la blesser. Son isolement est également traduit par l’opposition des pronoms singuliers « tu » et « te » et du pluriel « ils », qui souligne l’ostracisation de la belle. La cohorte des courtisans potentiels fuira sa compagnie et ses caresses. Ainsi avec le temps, Claudine perdra-t-elle ses couleurs et sa superbe avant d’affronter sa mort inéluctable, signifiée par le futur de certitude au v8 : « Tu mourras ».
Force est alors de constater que dans le sillage d’Horace, Colletet développe dans ses vers une vision pessimiste de la condition humaine. L’homme, s’il n’est pas poète, n’a pour seule issue qu’une mort certaine. Aussi convient-il de profiter du jour présent et plus implicitement ici, de l’amour qui s’offre à soi. Or la flamme du poète est suprême en ce qu’elle peut survivre au tombeau. Lui seul est immortel en effet puisque la puissance de la poésie promet son nom à l’éternité et que ses « vers jamais ne périront ». Cette survivance au delà du temps se voit soulignée par l’enjambement des v 11 et 12, dans la proximité du mot tombeau. On peut y lire une façon de mimer comment le poète esquive cette étape de la mort et de la tombe. Guillaume Colletet, tout comme son modèle Ronsard, se livre ainsi en filigrane à un éloge de la poésie, émaillant son discours amoureux d’allusions à son art. Outre la mention des « vers » v 8, le groupe verbal « faire ton image » évoque l’acte d’écrire les possibles louanges de Claudine. Le verbe « languir » peut en outre faire écho à cette douleur qu’il couche sur le papier de ce sonnet lyrique. Sans forcément verser dans une autocélébration de sa supériorité poétique, Guillaume Colletet use de cet éloge comme d’un argument de séduction ultime. Il aspire à lui faire entendre que si elle répond à sa flamme, son don de poésie conjugué à ses sentiments le conduira à brosser son portait poétique, à célébrer son nom et à chanter ses grâces et qu’il lui ouvrira les portes de l’éternité. Le rejeter revient donc pour elle à se nuire, ce qu’exprime le v9 « O cruelle à mes vœux ou plutôt à toi-même ». Les deux tercets, et notamment la question rhétorique, prennent donc des allures de chantage poétique puisque le poète mêle la douceur, la séduction à une pointe de sarcasme. Soit elle se refuse et les siècles ne retiendront que l’image ultime de sa vieille laideur. Soit elle accède à son désir et rivalisera de beauté avec la poésie. Il répond ainsi au fier dédain de la belle par une fière arrogance dans ce dernier vers aux allures de concetto. Ce dernier, qui se distingue par son mètre puisqu’il s’agit du seul octosyllabe dans un sonnet composé d’alexandrins, confère toute sa puissance à son attaque finale.

Au terme de notre analyse, il apparaît donc que Guillaume Colletet, membre des Illustres Bergers, poètes qui perpétuent la tradition ronsardienne au XVII°, nous offre une réécriture des motifs du carpe diem et de la belle indifférente à la croisée du lyrisme de son maître et de la modernité de Viau. Ce discours de séduction, mené par une plume de fer dissimulée sous un lyrisme dont la douceur n’est qu’apparente, pose finalement un ultimatum à la belle. Il la presse de choisir entre son orgueil qui la condamne à une beauté et une gloire éphémères ou son amour, promesse d’éternité.

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