Lecture analytique « Remords posthume » de Baudelaire

Présentation de l’auteur

Baudelaire, précurseur du symbolisme, mais auteur au carrefour de plusieurs influences parfois contradictoires comme le romantisme ou le réalisme.
Ce sonnet lyrique appartient à la section « Spleen et idéal » du recueil Les Fleurs du mal. Publié d’abord dans une revue en 55 puis dans la 1ère édition du recueil en 1857.
Cette section accorde une place prépondérante à la femme, à sa sensualité. Sa muse alors est Jeanne Duval, la « Vénus noire », une mulâtresse. Il entretient avec elle une relation orageuse et il l’évoque souvent comme un être à double visage. L’amour est doux-amer: conjugaison de plaisir, de souffrance à laquelle s’ajoute le danger, la crainte du péché. Cette section emprunte aussi à Horace et notamment au Carpe diem.

Impressions
– lyrisme car thématique de la mort
– dialogue fictif et prolepse (comme les autres textes du corpus)
– dimension macabre presque fantastique
– expression d’une certaine violence/ vengeance (comme Viau)
– modernité
– réécriture

Construction:
– une très longue phrase de 13 vers comme pour mimer l’effroyable permanence de cet état et du remords/ phrase aussi imposante que ce tombeau…qui enferme la femme dans cette vision, qui l’accable du poids des mots.
– Un dernier ver isolé (notamment par le tiret) qui ménage un effet de chute. = Seconde phrase courte comme pour être plus blessant. Formule ramassée et incisive.
Cette organisation du sonnet s’émancipe des règles traditionnelles (2 quatrains = un tout distinct par le sens des tercets).

Un dialogue amoureux fictif
– marques de la 2ème pers: « tu dormiras » v1/ « ta poitrine » v 5/ « tes pieds » v 8
– apostrophe avec la périphrase « ma belle ténébreuse » v1
– En revanche présence nettement plus effacée du locuteur que chez Ronsard ou Viau: aucune occurrence du pronom JE/ sa présence ne transparait que dans les déterminants possessifs « ma belle » v1/ « mon rêve infini » v9. Pourquoi????
– On note par ailleurs, que comme Ronsard, Baudelaire évoque son statut de poète v10 « comprendra le poète ». Pourquoi? ??
Ce dialogue fictif cherche à évoquer une intimité et à créer un lien entre le poète et sa belle, mais le lien semble étrange ici en raison de l’omniprésence de la mort. Cette intimité amoureuse est notamment traduite par le tutoiement, le terme « alcôve » au V 3 (lieu propice à l’intimité et à la sexualité) qui trouve un écho dans le mot « courtisane » (à l’époque pas sens de prostituée, mais bien femme élégante entretenue par des hommes riches qu’elle aime ou auxquels elle est sensée être fidèle/ relation inscrite dans la durée).

Une prolepse macabre:
Ce dialogue fictif permet en effet une projection dans le futur par le biais d’une prolepse.
– verbes au futur de l’indicatif/ futur de certitude: « empêchera » v7 / « Te dira » v12 qui traduit la fatalité de la mort.
– recours à des propositions subordonnées circonstancielles de temps qui facilitent cette projection à plusieurs reprises : anaphore de « lorsque » soulignant le parallélisme de construction: « Lorsque tu dormiras » v7 « Et lorsque tu n’auras plus » v3 ou encore « Quand « v 5. Ce parallélisme renchéri par la conjonction de coordination imite la façon dont le poète ménage ses effets et la plonge progressivement dans ce tableau noir.
Baudelaire, se distingue alors de ces prédécesseurs (Ronsard, Viau). Il ne s’agit plus d’inviter la belle à considérer sa vieillesse, le flétrissement de sa beauté ou sa solitude, mais plutôt de se figurer sa mort.

La peinture de la mort
Contrairement à Ronsard, ce n’est pas sa propre fin qu’il imagine mais celle de la belle.
– champ lexical de la mort: « caveau » « fosse creuse » v4/ « tombeau » V8 et 9
– euphémisme « lorsque tu dormiras »
– périphrase « un monument construit en marbre noir »/ elle ménage un premier effet de surprise après l’euphémisme du verbe « dormir »/ effet baroque. Le marbre = matériau pour la statuaire , pierre tombale, mais il évoque aussi la froideur promise à celle qui lui bat froid pour l’instant.
– métonymie de la pierre v5 (matériau permettant la construction de tombes).
– parallèlement l’espace se restreint, ce que signifie la formule restrictive « ne … que » V3 et 4.
– Vision hyperbolique : les termes caveau et fosse par exemple sont renchéris par des adjectifs, « pluvieux » et « creuse » assombrissent encore le tableau. Baudelaire n’hésite à recourir à un pléonasme : figure où le sens se répète inutilement dans plusieurs termes. Il joue aussi sur la diérèse « Pluvi/eux » qui allonge le mot, lui donne un relief particulier mais le décompose aussi étrangement à l’image du corps défunt.
La dureté de cette situation et la souffrance engendrée sont données à entendre par les allitérations en [K] (quatrain 1) et par le jeu d’oppositions: termes liés à la vie comme dormir, alcôve, manoir et les termes liés à la mort.

Il s’agit pour Baudelaire de provoquer la belle, de l’angoisser.
– mort présentée comme un emprisonnement durable avec le participe présent « opprimant » v5
– impression d’un supplice sans fin, d’une torture: la mort n’est pas présentée comme une fin.
– elle est synonyme d’éclatement, de décomposition des corps: ceci est suggéré par la mention de différentes parties du corps dans le second quatrain (poitrine/ flancs = ventre/ cœur/ pieds qui apparaissent éparpillés au fil des vers à l’image du corps démantelé
L’angoisse de la femme est d’ailleurs évoqué par l’hypallage « poitrine peureuse » au V 5. Hypallage = figure de construction qui lie syntaxiquement un mot à un autre alors qu’il se rattache par le sens et la logique à un autre (c’est elle qui a peur).
Elle est aussi soulignée par la rencontre à la rime des adjectifs peureuse/ aventureuse (2nd quatrain) qui opèrent comme des antonymes.
De cette façon, Baudelaire confronte ses charmes physiques d’antan au poids et à l’horreur de la tombe, son assurance et son dédain de jadis à sa soumission.
Cette volonté d’angoisser explique l’effet de contraste entre l’euphémisme du v1 et l’horrible surprise ménagée par l’effet de chute au v14: « 3 et le ver rongera ta peau comme un remords. » Le poète recourt ici à une image particulièrement crue et violente.
La mort se voit associée à l’image de l’enfouissement et de l’enfermement
Ce tableau est donc construit en crescendo: peinture de plus en plus dure. L’effet de chute invite alors le lecteur à une relecture du texte dont le sens s’éclaire. On comprend alors que le poète joue souvent sur les différentes acceptions des mots.
Ex: la périphrase « ma belle ténébreuse »: l’auteur joue sur différentes significations, différents niveaux de lecture:
– cela peut renvoyer à sa couleur de peau et à celle de sa chevelure
– cela peut aussi évoquer son état: morte, elle appartient désormais aux ténèbres
– mais cela peut aussi suggérer son âme noire, son côté volage: image de la femme fautive au caractère ombrageux.
Ce tableau comporte également une note fantastique source d’angoisse.
– impression qu’il s’adresse à une morte vivante
– Prosopopée dans le 1er tercet. Prosopopée: figure qui consiste à faire parler un être absent, imaginaire, abstrait.
– personnification du tombeau présenté comme le « confident » du poète v9
– intimité étrange entre le poète et le tombeau (donc la mort).
– double signification du verbe « comprendre » v 10: décrypter le sens/ englober : comme si le poète ne faisait qu’avec la mort et la nuit
On peut alors s’interroger sur les motivations du poète et sur les enjeux d’un tel dialogue.

L’expression d’un dépit amoureux:
L’ironie perceptible dans le titre interroge d’emblée le lecteur. Ironie car le remords appartient au monde des vivants.
Le paradoxe ici réside dans le fait que le poète ne semble pas l’inviter à profiter du jour présent. Il lui reproche surtout de trop profiter de cette vie.
-La mention de la « courtisane imparfaite » v8 peut suggérer qu’il s’adresse à une mauvaise amante.
– Cette expression conjuguée à l’idée de sa « course aventureuse » laisse imaginer qu’il s’adresse à une femme volage, infidèle.
– Il est désormais trop tard. Pour lui, elle est déjà morte. Cela peut éclairer l’absence du pronom JE: il s’efface dans le poème comme il s’efface de leur relation amoureuse. Il la voue à une mort horrible. Cette femme infidèle semble condamnée au remords éternel (comme Prométhée à sa proie enchainé). Il s’appuie pour ce faire sur la complicité du tombeau, terme mis en exergue par l’anaphore v9 et 10.
– le dernier vers sonne comme le coup d’arrêt ultime de leur relation et surtout comme une condamnation. Elle est vouée à regretter toute sa vie le véritable amour : « ce que pleurent les morts », soit l’être cher.
– on peut ainsi s’interroger sur le jeu de mots possible autour du terme « ver »: Baudelaire joue-t-il sur l’homophonie ver qui la ronge/ les vers du poète, celui-là en particulier, qui l’attaquent, la rongent aussi
– Blessé dans son amour, il cherche à faire mal aussi et adopte un ton agressif et vengeur
– traduit par les allitérations en dentales ou en [R] ex: « Et le veR RongeRa ta peau comme un Remords » v 14 / v 7 « EmpêcheRas Ton coeuR de baTTRe et de vouloiR ».
Il s’efforce de la réduire à l’impuissance:
– dans les quatrains les rimes masculines sont embrassées par les rimes féminines, comme si cette femme exerçait encore une domination.
– mais le verbe « Empêchera », mis en relief sous l’accent à l’entame du v 7 lui ôte tout pouvoir, tout « vouloir » aussi.
Il prend plaisir à ce discours de sape: ceci est traduit dans le second quatrain par l’allitération en [S]

Mais aussi l’expression d’une vision pessimiste de l’existence:
– Baudelaire insiste étrangement dans le 1er tercet sur sa relation avec le tombeau et la mort: idée d’une harmonie et d’une complicité qui rappelle le mythe du poète maudit. Contrairement à la vision sombre qu’il propose à la belle, il use de termes positifs comme « rêve infini » « ces grandes nuits » pour évoquer sa situation.
– Cette idée se présente d’abord comme une digression : parenthèse mais reste difficile à interpréter/ ambiguïté
– l’assonance en [i] peut suggérer la souffrance de l’homme, du poète hanté par la mort (grandes nuits sans sommeil) mais pas effrayé, puisqu’il a l’habitude de vivre avec perspective (mythe du poète maudit + spleen baudelairien)
– elle peut aussi traduire la jubilation du poète qui se venge.

Au-delà de cette vengeance, on peut ainsi comprendre ce sonnet comme une méditation plus universelle sur la mort. Le poème est en effet adressé aussi aux lecteurs.
Baudelaire s’inscrit en ce sens dans la lignée d’Horace: vision pessimiste de l’homme soumis aux dieux et voué à une mort inexorable.

Eléments pour une introduction :
– amorce : vous pouvez partir du motif de la belle indifférente, topos poétique qui traverse les siècles / autre possibilité : la poésie comme discours amoureux/ vous pouvez aussi partir du topos du carpe diem hérité d’Horace
– présentation du texte ;: titre, date, auteur + idée que Baudelaire semble nous proposer ici une inversion des motifs par rapport à Ronsard par exemple/ ou idée que le poète semble exprimer ici un certain dépit amoureux

Eléments pour une conclusion:
Renouvellement des motifs: la belle indifférente, ténébreuse, est invitée à connaître des remords atroces dans la tombe. Renouvellement du lyrisme.
Mise à mort d’un amour, des topoi mais aussi mise à mort d’une poésie traditionnelle: car modernité poétique
– bouleversement de quelques règles (longue phrase de 13 vers)
– nombreux enjambements de vers à vers: v3 et 4 / de strophe à strophe entre les deux tercets.
– image apoétique du ver
Ouverture sur Queneau par exemple qui poursuit cet affranchissement.

Problématiques possibles:
1 – Comment ce poème adressé à la belle renouvelle-t-il le motif du carpe diem?
2- Comment ce sonnet adressé à la femme aimée est-il le prétexte d’une vision pessimiste de l’existence?

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