Corrigé question sur corpus n° 1

Hérité de l’amour courtois, le motif de « la belle indifférente », la femme aimée qui ne répond pas aux sentiments du poète, traverse les siècles.  Notre corpus, qui présente une forte amplitude diachronique, propose ainsi à notre étude différentes variations sur ce thème. Chacun des poètes ainsi réunis conjugue ce motif à celui du carpe diem horatien ou du temps qui passe. Pierre de Ronsard, membre de la Pléiade, dans son poème intitulé « Quand vous serez bien vieille », publié en 1578 dans le recueil Sonnets pour Hélène, invite la belle à l’aimer avant que sa beauté ne fane. Le ton de Théophile de Viau, poète baroque, se fait plus virulent dans son sonnet 53 paru en 1627 alors qu’il se livre à la description d’une déchéance à venir. Charles Baudelaire va plus loin puisque son poème « Remords posthume », extrait des Fleurs du mal offert au public en 1861, conduit la femme aimée à anticiper sa mort. Enfin, Raymond Queneau, adepte de l’OULIPO, propose une parodie du texte de Ronsard avec son poème fantaisiste, « Si tu t’imagines » édité dans L’instant fatal en 1946. Cette unité générique et thématique nous invite logiquement à nous interroger sur la façon dont ces différents auteurs cherchent à séduire leur belle.

Force est initialement de constater que nos quatre poètes recourent à une même stratégie. Chacun compose un dialogue poétique fictif réunissant le poète et la femme. Ceci est perceptible dans les marques de la première et de la deuxième personne. On peut citer à ce titre : »Quand vous serez bien vieille » (texte 1)/ « Regrettant mon amour et votre fier dédain » (texte 1) / « Tu reviendras à moi » (texte 2)/ « Lorsque tu dormiras, ma belle ténébreuse » (texte 3) ou encore « toi ma petite » (texte 4).  A cela s’ajoutent des apostrophes comme « fillette fillette » (texte 4) ou la périphrase « ma belle ténébreuse » chez Baudelaire. Ces apostrophes et ces adresses visent à attirer l’attention de l’aimée et créent un semblant d’intimité. Ronsard et Baudelaire, quant à eux, évoquent leur statut de poète, rappelant ainsi combien leurs vers confèrent une certaine immortalité tant au nom qu’aux charmes de la femme.

Ce dialogue fictif  est en outre chaque fois l’occasion d’une prolepse invitant les femmes à se projeter dans le temps. On note en effet la présence de compléments circonstanciels de temps tournées vers l’avenir comme « Quand vous serez » (texte1) / « Après cette beauté ne sera plus si vive » (texte 2) / « Lorsque tu dormiras » (texte 3). Ces prolepses se traduisent par un recours à de nombreux verbes au futur dans les premiers textes. Queneau use pour sa part d’un présent à valeur de futur proche avec un groupe verbal comme « va durer », qui rapproche finalement l’échéance de la vieillesse du temps de l’écriture. Il s’inscrit en cela dans les pas de Viau qui précise un délai  « d’au plus deux ou trois ans ».

L’intention est chaque fois la même: confronter celles qui dédaignent leurs sentiments aux affres du temps, de la vieillesse, de la mort afin de les toucher, de jouer avec leurs angoisses et de les persuader de les aimer. Les poèmes opèrent ainsi comme autant de miroirs tendus aux méprisantes afin qu’elles y discernent leur avenir et leurs remords. S’y reflète un futur inéluctable et sombre rimant avec solitude, monotonie, flétrissement, déchéance physique ou morale, mort. Nos quatre auteurs s’appuient en effet sur des images particulièrement dévalorisantes comme « le muscle avachi », « la ride véloce », ou le ver qui rongera la beauté. L’analogie baudelairienne de l’alcôve et de la tombe propulse la belle six bien sous terre, tandis que les hyperboles de Viau lui offre la vision d’une vile courtisane: « Tu chercheras à qui te donner pour maîtresse ». Ces prolepses ont dans une certaine mesure une dimension cathartique puisqu’il s’agit de guérir ces femmes de leur mépris et de les inciter à répondre aux sentiments des poètes ainsi que le traduisent les injonctives de Ronsard et Queneau: « Vivez, si m’en croyez » ou « allons cueille… ».

Toutefois, au-delà de ces procédés et de cette apparente unité, ces réécritures se distinguent et se présentent comme autant d’œuvres originales. Si Ronsard tient véritablement un discours amoureux empreint d’espoir mais surtout de respect, ainsi qu’en témoigne le vouvoiement, Queneau se livre lui à une parodie. Le premier recourt à un sonnet en alexandrins, vers réservé aux sujets graves, nobles ou aux propos élogieux et s’inscrit dans la tradition du culte voué à la femme aimée. Le second s’affranchit des règles poétiques et prend des allures de chanson populaire notamment parce qu’il use d’un langage familier avec des termes comme « goures » ou des licences comme « cque ». Les jeux sur les sonorités et les répétitions de syllabes confèrent à ce dernier texte une dimension fantaisiste et humoristique. On peut citer à ce titre le v 22 « Xa va xa va xa va ». Queneau n’adopte pas la posture du fou d’amour et il accorde une place prépondérante à la gaité. Les pentamètres et les anaphores créent un rythme vif, alerte, qui ne laisse pas le temps à la tristesse de s’inviter. Il s’éloigne donc de l’hypotexte qu’il cite pourtant v 39 à 42. La parodie devient alors évidente puisque les répétitions « allons cueille cueille/ les roses les roses/ roses  de la vie » suggèrent qu’il est temps d’en finir avec cette rengaine des plaintes amoureuses.

Théophile de Viau n’endosse pas plus  le statut de l’amoureux transi. Comme Baudelaire, et dans une moindre mesure Queneau, ses propos semblent marqués par un certain dépit amoureux. Le poète baroque recourt à de nombreuses hyperboles pour exprimer le sentiment vengeur qui l’anime. Son désir de faire souffrir la belle est notamment traduit par la mention de son rire, de la punition ou de sa vengeance dans le concetto qui clôt le poème. Le parallélisme de construction, « Lors tu seras punie, et je serai vengé » suggère des destins amoureux définitivement décroisés. Plus qu’un discours de séduction, ce sonnet est un congé violent. Viau se distingue en outre des trois autres poètes puisqu’il décrit une déchéance essentiellement morale et affective, réduisant la femme à l’état d’une courtisane contrainte d’acheter les faveurs de vulgaires valets: « Et les désirs honteux d’une amitié lascive/ Tenteront un valet à force de présents ».  La violence de son propos est également donnée à entendre par les allitérations en dentales: « Ton orgueil peut durer au plus deux ou trois ans ». De la même façon, l’anaphore du pronom « Tu » à l’initiale des vers 3-5-9-12 et 13 semble la montrer du doigt et laisse imaginer un ton accusateur et menaçant. Baudelaire s’appuie aussi sur l’image de « la courtisane imparfaite » et volage et il semble prendre plaisir à décrire la mort, notamment dans la chute du sonnet, « – Et le ver rongera ta peau comme un remords ». Cette image crue et apoétique ne relève pas de la persuasion amoureuse et suggère une certaine aigreur soulignée par l’allitération en [R].

Au terme de notre analyse, il apparaît que ces différents discours poétiques adressés aux femmes sont surtout l’occasion d’exprimer des sentiments différents. Malade d’amour, Ronsard consacre sa poésie à la célébration de cette femme dont il espère les faveurs, ceci dans la tradition de l’héritage courtois. Chevalier de la poésie il manie la plume pour faire montre de ses qualités. Viau refuse cette situation et use du poème comme d’un exutoire. Baudelaire fait de ce refus le prétexte d’une vision pessimiste de l’existence tandis que Queneau voit dans le motif de la belle indifférente l’occasion  d’un jeu verbal.

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