« Eve de ses décombres » : L.1 n° 3 : p 20 à 22 (travail réalisé avec Camille Estournès)

Introduction: – Pour amorcer on peut partir de la caractérisation du personnage romanesque qui s’appuie généralement sur le portrait (prosopographie et éthopée), les dialogues, les lieux qui lui sont propres. – Or dans « Eve de ses décombres », publié en 2006, Ananda Devi rompt avec la tradition puisqu’elle nous livre les portraits de ses personnages sur le mode d’un kaléidoscope. Les personnages sont construits à travers la vision qu’ils ont d’eux-mêmes, mais aussi à travers les points de vue subjectifs des autres personnages et parfois d’un narrateur omniscient dans les passages en italiques. Il revient donc au lecteur de confronter ces différentes visions pour se construire sa propre représentation. Ainsi dans ce passage qui se situe à l’entrée de ce roman choral, Eve, personnage dont le nom n’est pas sans rappeler le personnage biblique de la femme fautive, se livre à un autoportrait. Nous nous intéresserons donc aux enjeux et aux significations de cet autoportrait singulier.

I – Un autoportrait singulier: S’inspirant du texte dramatique, le roman donne la parole successivement à ces différents protagonistes: prénom suivi de deux points annonçant l’équivalent d’une longue réplique, comme dans les didascalies. Ici, Eve qui a déjà évoqué à l’entame du roman sa course énigmatique, se livre davantage au lecteur.

A – Un autoportrait: – Le texte est dominé par la 1e personne, qui se trouve parfois particulièrement exhibée en début de phrase ex L 1/ 5/ 6/9/ 12/ 23. On peut également noter à ce titre la redondance du pronom dans la même phrase/ligne : ex L 5 « J’ai dix-sept ans et je m’en fous. J’achète mon avenir ». – aux pronoms de la première personne, JE, MOI ou ME s’ajoutent les possessifs renvoyant à la première personne ex « Mon corps » L 1

– Elle cherche à se définir, ce qui se traduit par le recours à des verbes d’état: « Je suis en négociation permanente » L 1/ « / « Mon corps est une escale »/ anaphore du groupe verbal « Je suis » L 1, 6, 9, variante négative L 12 « Je ne suis pas » ou encore « je ne serai pas » répété deux fois L 23 et 24.

– Le recours au présent descriptif tend à présenter ses propos comme incontestables et immuables, comme si elle était définitivement construite. – Il s’agit en outre d’un autoportrait en action qui laisse peu de place à la description physique. Le présent prend alors parfois une valeur itérative et présente les actes comme récurrents, habituels. Ex: « Je marche seule et droite » L 25/ « La nuit je vais hanter l’asphalte » L 35/ Ces habitudes sot également suggérées par l’anaphore ex « On m’emmène, on me ramène » L 36 et 40 Ce portrait en action se présente par ailleurs comme une affirmation de soi. Eve se présente de façon assurée : – ceci se traduit par une prise de parole brutale, sentencieuse: « je m’en fous »/ « personne ne peut lire mon visage »/ « Je suis autre chose »/ « Le prédateur c’est moi » – par le recours à des phrases courtes et assertives Elle construit en outre son image en s’appuyant sur un jeu d’oppositions : ce qu’elle est/ ce qu’elle n’est pas. Ex « je ne serai pas comme ma mère »/ « Je suis autre chose ».

L’autoportrait illusoire d’une jeune fille lucide :

Eve se pose comme une jeune femme sans illusion mais avec des certitudes. Le pronom « je » est sujet des verbes être, mais aussi comprendre, marcher, choisir et décider. Elle semble ainsi maîtresse de son existence. Ex L 9 « Je suis seule. Mais j’ai compris depuis longtemps la nécessité de la solitude ». On perçoit à travers ses propos l’expression d’une grande fierté : elle revendique la solitude, la différence et jusqu’au commerce de son corps. Cette fierté s’exprime à travers la métaphore de la marche qui intervient à deux reprises et qui fait écho à l’incipit. Cette image, renchérie par l’anaphore de l’adjectif « droite » est au service de l’expression de la dignité « Je marche droite, intouchée. » (l. 10) « Je marche seule et droite. » (l. 25) C’est un être qui chemine seul, avec combativité : Elle donne l’image d’une violence assumée (« J’affronte » l. 23 ; « Le prédateur, c’est moi. » l. 39) Elle se construit par opposition aux autres et se prétend inaccessible.

– elle marque une distance terrible avec les autres (qui sont désignés par des pronoms vagues « eux », « ils », « on »).

– elle affirme son refus de ne pas vouloir leur ressembler: L 12 « Je ne suis pas pareille aux autres »/ Elle refuse aussi ses origines et son appartenance au lieu « Je n’appartiens pas à Troumaron ». « Le quartier ne m’a pas volé l’âme comme aux autres »/ « Il est sculpté par le tranchant du refus » L 15-16

– L’adjectif « transparente » (l. 6) pourrait suggérer qu’on lit aisément en elle, pourtant tous la traversent sans voir la vérité. « Personne ne peut lire mon visage clos » (pronom opère généralisation), l. 10-11. Pour mieux souligner qu’elle échappe à cet univers et à ses codes: – elle reprend l’appellation de « squelette » qu’on utilise à son sujet mais pour mieux affirmer qu’elle échappe à tous : elle parle de « vie secrète » (l. 15), de sa « danse d’évasion » (dernière ligne) – Les autres sont désignés comme des « robots » (l. 14), des créatures déshumanisées. Leur regard n’a pas pour objectif de comprendre mais il « juge » et « condamne » : ces 2 verbes marquent le sentiment d’être accusée et réduite à une réputation. Eve insiste ainsi sur sa marginalité et sur les efforts qu’elle accomplit pour assurer cette excentricité. Toutefois, des zones d’ombre persistent et suggèrent qu’elle nourrit certaines illusions sur elle-même et qu’elle n’est pas aussi lucide qu’elle veut le croire. Ceci est notamment perceptible dans son rapport au corps ou dans le choix de certaines images comme « J’affronte mes récifs » L 23 qui laissent planer l’existence de dangers, de souffrances, « de brûlures et de gerçures » dont elle veut se protéger (anaphore du verbe L 38-39).

II – Une dualité tragique: La singularité fondamentale de cet autoportrait réside dans doute dans la dichotomie qu’Eve semble établir entre son corps et son esprit. C’est une forme de dualité qu’elle exprime.

A – L’expression d’une forme de nihilisme. Rien ne semble avoir d’importance, de prise sur elle comme le suggère l’abondance des phrases négatives. Ex: Lignes 16-17 : double négation + ajout d’une phrase nominale (« Le présent non plus d’ailleurs ») qui annule toute projection dans le temps/ Eve mène sa vie a jour le jour. – des expressions comme « je m’en fous » L 5 ou « Ca ne fait rien » L 41 vont dans le même sens. Elle se défend de toute sensibilité ou réaction aux autres : « Je reste froide. Si quelque chose en moi est changé, ce n’est pas la partie la plus vraie » (L 36-37) Elle minimise ses souffrances et l’horreur de sa situation, notamment en les dissimulant sous les mots et les images. Elle s’exprime longuement mais l’essentiel appartient pour beaucoup au non-dit. Ex « Je suis en négociation permanente » et « La nuit je vais hanter l’asphalte » pour suggérer la prostitution. Ainsi conjugue t-elle prise de distance par rapport aux autres et distanciation vis à vis d’elle. Elle affirme son complet détachement et voit son corps à distance comme une monnaie d’échange. – les phrases nominales « Une gomme. Un crayon. Une règle. » répétées dans ce fragment représentent le début de ce qui va mener la jeune fille à la prostitution. – la métaphore du fantôme (« même pas vraiment vivante » l. 24-25 ; « je vais hanter » l. 35) exprime cette désincarnation, tout comme l’adjectif « froide ». Cette distance est vécue comme une protection nécessaire signifiée par les lignes 40-42 : Pronom démonstratif + négation restrictive « Ça ne me fait rien. Ce n’est qu’un corps. Ça se répare. C’est fait pour. » Le corps est ainsi vu comme un objet dont on use, que l’on peut réparer. Ces phrases très courtes témoignent pourtant de la brutalité de la situation. A cela s’ajoutent les occurrences des pronoms personnels de la première personne « moi »/ « Me » en position d’objet passif dont les autres jouent « On m’emmène, on me ramène. Parfois on me malmène. » Le jeu de mots autour de la variation sur ces verbes établit comme une équivalence de sens (on m’emmène pour me malmener). Ce jeu permet aussi un effet sonore intéressant qui dit toute la haine qu’éprouve Eve pour son environnement. Son corps souffre et la suggestion de cette souffrance contraste avec l’expression d’une grande indifférence. B – Mais un corps monnayé et violenté Cette distanciation, expression d’une dualité, s’appuie sur une parole souvent poétique qui s’attarde sur le corps. Ex « Mon corps est une escale » L 1-2 et qui évoque à mots couverts la prostitution 1er paragraphe : passage d’une certaine beauté même s’il est question des blessures qui lui sont infligées Ex emploi du verbe « fleurir » qui permet une métaphore pour parler des brûlures et gerçures – Métaphore du voyage : mais ce n’est pas Eve qui voyage, ce sont les hommes, comme le signifie le curieux emploi du verbe « naviguer » à la voie passive Son corps est navigué par d’autres, il est vu comme un territoire que des hommes non nommés colonisent, s’approprient : « Chacun y laisse sa marque, délimite son territoire » (l.3-4): le pronom « chacun » opère une généralisation du propos : c’est un fait habituel. Les déterminants possessifs marquent également cette volonté de possession dont les sévices sont les traces Elle offre ce corps en pâture pour échapper au reste: « J’achète mon avenir » – les hommes sont présentés comme des explorateurs et conquérants mais Eve évoque un monde intérieur qui leur échappe : « l’inexploré » (l. 27), « l’inexpliqué » (l.30)… « sous ma peau » (l.27) « sous mes yeux » (l.29) La protection du corps laisse pourtant percevoir les profondeurs d’un gouffre……….. effets de vertige, d’effroi ou d’exaspération suscités chez les garçons, causés par l’incompréhension. Cette exaspération est d’ailleurs donnée à entendre par l’allitération en [S]. Ceci explique le paradoxe exprimé par le parallélisme « Plus ils me touchent, plus ils me perdent. » (l. 28) ou par le participe passé au sens métaphorique « Je marche droite, intouchée » Il s’agit, d’une certaine façon pour Eve d’échapper à son destin et à cet univers. – ceci est suggéré par le jeu autour de l’adjectif vérolé qui renvoie à la petite vérole, maladie sexuellement transmissible (écho au terme « contagion » L 8), employé ici non au sujet de la prostituée mais du quartier. Ce jeu sur le mot suggère aussi l’idée d’un certain déterminisme social, comme si une fille n’avait guère d’autre choix dans ce contexte. – ceci est également traduit par les L 30 à 34 Opposition entre une vision simplifiée de l’existence et la réalité souvent plus complexe qui est soulignée par la conjonction de coordination « mais » : – la catégorisation attendue, les clichés « fille à marier, fille à prendre et à jeter » – la complexité du réel que refusent d’entendre les autres: « Mais je n’appartiens ni à l’une ni à l’autre » (thématique de la marginalité encore). Conclusion: Dès l’ouverture de son roman, Ananda Devi met toute la beauté et la force de son écriture au service d’un personnage complexe, à l’assurance si prononcée qu’elle en devient suspecte. Le lecteur perçoit une jeune fille toute en contradiction, fragile et forte à la fois et qui semble se mettre en danger sans y accorder d’importance. Le lecteur peut aussi lire cet autoportrait comme un discours d’auto persuasion empreint d’une hybris et d’un aveuglement qui n’est pas sans rappeler la tragédie. Il peut ainsi nous inviter à appréhender Eve comme l’héroïne solitaire d’une tragédie moderne dans laquelle le déterminisme social et la misère humaine de Troumaron opèreraient comme une fatalité renouvelée.

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