« Eve de ses décombres », Ananda Devi, Lecture analytique n° 2 p 151

Introduction:
La narration d’Eve de ses décombres, roman choral publié par Ananda Devi en 2006, est assurée alternativement par 4 voix, celle d’Eve, de Sad, de Clélio et de Suavita. Elle se voit cependant entrecoupée de passages en italiques, à l’instar de l’extrait qui nous occupe, dans lesquels le narrateur omniscient, à la manière d’un chœur antique, commente l’action et la situation du personnage.
Dans cette ultime intervention, le narrateur éclaire le lecteur sur les enjeux de cette course folle d’Eve qui ouvre le roman. Si elle avance aussi déterminée dans les rues de Port-Louis, c’est pour assassiner le professeur qui l’a longtemps possédée avant de tuer Savita.
Nous nous demanderons donc comment ce dénouement meurtrier qui confronte deux monstruosités tend à présenter Eve comme une héroïne tragique.

I – Un dénouement meurtrier
L’incipit du roman mentionnait « une boursouflure rassurante » dans le cartable d’Eve, boursouflure qui n’était finalement pas sans inquiéter le lecteur est devenue une arme p 145, si bien que le lecteur s’attend à un acte de violence.
A – Un assassinat
Eve se livre en effet à un meurtre ainsi qu’en témoignent les termes appartenant au champ lexical du crime et de la mort.
– le tuer L 13/ tirer L 44/ morte L 46/ son dernier instant L 52/
– le terme « arme » est employé à 3 reprises.
La scène est empreinte d’une forte intensité dramatique en raison:
– du recours à la deuxième personne: « Puis tu te durcis »
– de l’emploi du présent de l’indicatif
qui actualisent la scène et impliquent le lecteur, le placent en position de témoin privilégié.
Par ailleurs les actes signifiés par les verbes d’action comme « regardes »/ « fait mine de se lever »/ « tu lui dis »/ « il s’exécute »/ « tu t’approches »/ « tu poses la bouche de l’arme sur son front »/ se fondent dans de longs passages évoquant les songes et les perceptions d’Eve si bien que le passage à l’acte se trouve différé: impression d’un meurtre au ralenti. Le geste ultime qui consiste à appuyer sur la gâchette est passé sous silence comme si ce qui importait étaient surtout les considérations d’Eve sur son acte. Il est juste suggéré par la phrase ultime « Tu ne lui pardonneras pas » qui père alors comme un euphémisme pour signifier le meurtre. Cela crée un effet de suspens et ménage une forte intensité dramatique, le lecteur se demande si le crime aura lieu ce que souligne la phrase « Tu te demandes si tu as enlevé la sécurité, si tu sauras tirer. » L 43-44. L’ellipse temporelle ménagée par le passage au chapitre suivant et la mention du bruit suggère alors qu’elle a bien tiré.

B – Une confrontation monstrueuse
Le narrateur insiste sur l’inhumanité de la victime, même si cette dernière est « anéanti par le remords ».
– portrait d’un homme à terre, d’un moribond
Si Eve évoque dès l’entame du roman sa métamorphose et sa naissance à la monstruosité comme le signifie la phrase « À chaque pas naît un monstre, pleinement formé », le professeur semble avoir en effet perdu aussi ses caractéristiques humaines.
– on note à cet égard son portrait dévalorisant: énumération L 15 « Lâche, humilié et égoïste »/ « la chair cireuse » « ne ressemble plus à rien d’humain » L 44
– il semble transformé ainsi qu’en témoigne le recours au terme « changement » renchéri par la sidération de la jeune fille. On comprend, à travers l’adjectif « sidérée » appliqué à Eve à quel point sa cible a changé.
– l’évocation des photos « de quelqu’un qui lui ressemble vaguement » suggère qu’il n’est plus que l’ombre de lui-même, tandis que l’image du « souffle cahoteux » réduit l’être à sa peur.
Il a commis l’irréparable, il a sombré dans les mondes obscurs, dans la noirceur de l’humanité comme le signifie l’allitération en sifflantes: « quelqu’un qui lui reSSemble vaguement, rendu méconnaiSSable par l’eSpoir. Lui C’est quelqu’un dont toute la lumière a été aSpirée ».
– l’hyperbole « il est anéanti par le remords » éclaire les motifs de ce changement. Il en va de même avec l’image « quelqu’un dont toute la lumière a été aspirée ». Il ne reste ainsi que la part obscure de cet individu, la part du mal.
– l’animalisation du personnage présente dans la comparaison « comme une larve » et la métaphore « ramper », soulignent la déshumanisation du personnage mais en font aussi une proie facile et résignée.
– il sait qu’il ne peut pas échapper à son destin, ou plus exactement à son châtiment comme l’indiquent le GN « geste de résignation » L 4 ou la proposition « tu vois qu’il t’attendait ». Il est présenté comme un moribond, un mort en sursis à l’image de la bouteille de rhum « à moitié vide » ou des « feuilles de papier…déchirées ».
Cet homme est l’objet du mépris d’Eve, mépris perceptible dans l’allitération en [R]. Ex « Comme une laRve, il cheRche à Ramper veRs les encoignuRes »…

Face à lui, Eve s’efforce de ne pas laisser place à son humanité non plus comme en témoignent les lignes 13 et 14 « Tu éprouves au moment de le tuer, un bref moment de pitié ».
Le verbe « durcir » suppose l’absence de sentiments ou d’émotions qui caractérisent généralement l’être humain et ménage un contraste avec le terme « pitié ». Il apparait ainsi qu’Eve lutte contre un sursaut d’humanité. Pour s’exhorter à ne pas faiblir et à tuer, elle se remémore les actes condamnables qu’il a commis.
Il s’agit pour Eve de prendre de la distance avec ce qu’il reste d’humanité chez cet homme et chez elle. Cet effort est perceptible dans la déclinaison de l’expression faire mal. L’enseignant la supplie de ne pas lui faire mal en occultant les douleurs qu’il a lui même générées, ce qui ôte toute valeur de persuasion à sa demande. Ceci est traduit par la phrase « Ces mots ont une résonance froide dans sa tête ». On peut considérer que le narrateur recourt ici à une hypallage puisque c’est surtout Eve qui reste froide à sa supplique.

II – Une vengeance tragique:
A – Un geste doublement réparateur:
– Il s’agit de venger la mort de son amie Savita comme l’indique la thématique du pardon impossible et la phrase assertive au futur « Tu ne lui pardonneras pas ». Le futur présente le meurtre comme irrémédiable, inexorable. Ce pardon est également symbolisé par le verbe « agenouiller » employé trois fois qui implique la soumission mais qui évoque aussi la position du pénitent.
– L’expression de cette vengeance s’appuie sur le rappel du corps meurtri de Savita. Le « teint violacé », la gradation « cette fixité, cette définitive immobilité » opèrent comme autant d’images obsédantes qui alimentent la haine et la détermination d’Eve.
– L’allitération en [F] (cette fixité, cette définitive immobilité) et l’anaphore du groupe prépositionnel « C’est à cause de lui » L 48 et L 49 donnent à entendre cette obsession.
– il s’agit pour Eve de réparer l’injustice que constitue ce décès non naturel. Cette dénonciation repose notamment sur l’opposition entre le « teint violacé » et l’image de « la fille rieuse » « chaleureuse », opposition renchérie par l’anaphore de l’adjectif vivante, soulignée par l’adverbe « surtout » L 51.
– à cela s’ajoute le jeu d’opposition entre le visage rieur de Savita et celui du meurtrier: « ce visage-là, pâteux, vaincu… ».
– il s’agit pour le narrateur de souligner l’horreur de ce crime là, l’horreur de cette ultime de Savita qui s’est confondu avec la vue de cet homme : « Il a été son dernier instant ».
L’animalisation du professeur ménage par ailleurs un contraste avec la personnification de l’arme permise par l’emploi du terme « bouche » L 40. Ce contraste tend à minimiser la noirceur du crime d’Eve, à l’humaniser.
Mais force est de constater qu’elle venge sa propre existence et les nombreuses maltraitances dont elle a été victime entre les mains des hommes, ce que traduit l’image du « donnant-donnant ».
– le présent laisse place au passé et l’emploi de l’imparfait à valeur itérative présente ces sévices comme fréquents.
– on glisse par ailleurs du singulier « Tu LE regardes » (le pronom LE désignant la victime à venir) ou « l’homme » au pluriel « ils » L 25 qui désignent l’ensemble des hommes qui lui ont nui.
Pour le signifier l’auteur recourt au jeu sur l’expression « faire mal » et au motif de l’inversion des rôles qui tend à présenter son crime comme un juste retour des choses ou du moins à en atténuer la noirceur.
Cette inversion est permise par la possession de cette arme qui confère, momentanément au moins, le pouvoir à son détenteur. Cet objet est ainsi un agent de la transformation, du passage à l’acte et à la monstruosité. Eve fait d’ailleurs corps avec cette arme: « s’adapte bien à ta main » L 43
Elle est venue pour venger Savita mais par un phénomène de glissement permis par l’association d’idée Eve prend conscience du mal qu’elle a elle-même subi « dans ton esprit, dans ta chair, il y avait ces mots-là: ne me fais pas mal » L 22-23.
On note alors la présence du champ lexical de la douleur avec des termes comme « dégâts »/ « tu avais mal »

B – Le crime d’une héroïne tragique:
Eve est enfermée dans son désir de vengeance et elle avance et agit dans un climat mortifère, persuadée depuis l’incipit que c’est sa raison d’être: « C’est pour cet instant que je suis née ». On peut considérer que cette détermination opère comme une fatalité dans le cadre d’une tragédie modernisée.
Elle est également prisonnière de ses propres douleurs et de sa propre existence.
Elle se voit ainsi aveuglée au point de ne plus discerner la frontière entre le Bien et le Mal. Elle scrute sa proie, ainsi que le suggère le terme « regardes » sans plus voir le reste. L’adjectif « sidérée » (étym. « frappé de stupeur/ frappé d’un anéantissement des forces vitales ») peut ainsi signifier qu’elle est submergée par ses émotions et qu’elle n’est plus maitresse d’elle-même. En proie à un dilemme entre raison et passion vengeresse, elle glisse dans une forme de déraison du point de vue des normes sociales.
Elle commet certes un crime, mais la narration met en avant des circonstances atténuantes.
– L 14 « Il n’a pas eu, lui, la moindre pitié »: la position du pronom personnel LUI mis en relief entre virgules met en exergue la culpabilité première de la victime.
– l’oxymore « les vertus de sa disparition », L 16 tend à rendre ce meurtre salutaire tandis que le groupe verbal « il t’offre » disculpe en partie Eve.
Comme nombre de héros tragique, elle agit dans la plus grande solitude, ce que suggère ce face à face avec sa cible.
Son crime la condamne à une sorte de mort symbolique, de mort sociale, puisqu’elle bascule dans le mal. Son geste achève de la marginaliser.

Conclusion:
Ainsi cette scène d’une forte intensité dramatique donne son sens à l’incipit mais aussi au titre. Forte de son désir de vengeance et consciente désormais de ses décombres, du mal qui lui a été fait, des dégâts que les hommes ont fait dans son existence, Eve voit dans son crime un geste salvateur. Ce crime la condamne cependant à une certaine monstruosité et à une excentricité sociale tragique que le narrateur tente de justifier. Femme damnée, Eve est aussi une damnée de la terre, une victime des hommes et du mal.

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