Séquence 6/ OI « Eve de ses décombres » d’Ananda Devi

OE: le roman et le personnage du XVI° à nos jours

 

             Séance 1: Lecture analytique du préambule

 

Présentation de l’auteur:

Ananda Devi est née à l’Ile Maurice (Trois Boutiques) le 23 mars 1957 dans une famille d’origine indienne. Elle se passionne très jeune pour l’écriture et remporte l’année de ses 15 ans le concours de nouvelles organisé par l’ORTF (première publication). Elle publie son premier recueil à 19 ans.

Docteur en anthropologie, elle consacre le plus clair de son existence à sa passion pour les mots. Elle vit actuellement en France.

Quelques unes de ses oeuvres:

Solstices (P. Mackay 1977)

Rue la Poudrière (Les Nouvelles Éditions africaines 1988)

Le Voile de Draupadi (L’Harmattan 1993)

Moi, l’interdite (Dapper 2000)

Soupir (Gallimard 2002)

Le Long Désir (Gallimard 2003)

La Vie de Joséphin le Fou (Gallimard 2003)

Eve de ses décombres (Gallimard 2006) – Prix des cinq continents de la francophonie, Prix RFO du livre

Indian Tango (Gallimard 2007) – Sélection Prix Fémina et Prix France Télévisions

Le Sari vert (Gallimard 2009) – Prix Louis-Guilloux

Les hommes qui me parlent (Gallimard 2011)

Les Jours vivants (Gallimard 2013)

L’Ambassadeur triste (Gallimard 2015)

Introduction

L’incipit traditionnel assume une fonction informative et une mission de séduction. Il est généralement l’occasion pour l’auteur de présenter son personnage, de poser le cadre spatio-temporel et d’annoncer la nature du roman. Toutefois, l’évolution du genre au XX° s’est accompagnée de nombreux jeux sur ce seuil, ce moment phare du récit, comme il est le cas dans l’ouverture du roman Eve de ses décombres, publié par Ananda Devi en 2006. Le personnage d’Eve entre dans le roman sur le mode d’une course effrénée et énigmatique qui l’éloigne d’elle-même mais qui invite le lecteur à la suivre.

Problématique: nous analyserons comment cet incipit original met en œuvre une héroïne aux prises avec un basculement tragique.

I – Un incipit original:

Ce qui tient lieu d’incipit au roman, se trouve à l’instar du personnage, comme excentré à la manière d’un préambule, avant les différentes parties de la narration et présente certaines originalités.

A – Le monologue intérieur

– en tête de ce préambule figure le prénom du personnage, qui est donné comme dans une pièce de théâtre. Les deux points laissent attendre une réplique, l’expression d’une voix. Ceci annonce l’une des particularités du roman qui prend la forme d’une narration chorale. 4 voix se font entendre alternativement: Eve, Sad, Clélio et Savita, soit les 4 personnages phares.

– ceci justifie le recours à une narration à la 1ère personne (qui ne signifie pas que nous sommes en présence d’une autobiographie). Ex: « Marcher m’est difficile. Je claudique. »

– le recours à cette personne plonge d’emblée le lecteur dans les songes et les perceptions du personnage d’Eve. L’auteure orchestre ce préambule comme un monologue intérieur rythmé par les verbes ou les notations liées aux 5 sens: « l’air salé »/ « Me coupe le souffle »/ « Mon bruit sur la route »/ « Une boursouflure rassurante »/ « la brûlure »/ « La surface rugueuse »

– le récit est au présent de l’indicatif qui actualise l’action et donne au lecteur l’impression que la scène se déroule sous ses yeux. Ce temps facilite l’adhésion du lecteur qui emboite le pas du personnage, qui s’efforce de la suivre.

L’entrée du personnage romanesque est symbolisée par le motif de la marche, du déplacement.

On note à cet effet l’abondance des termes appartement au champ lexical du déplacement: marcher, claudique, boitille, asphalte, chaque pas, j’entre dans mon pas.

La scène se déroule en effet en extérieur, dans les rues.

Ce qui déstabilise le lecteur, c’est qu’il ignore où cette marche la mène. On ignore s’il s’agit d’une fuite et sa destination est tue.

Cette entrée en matière rompt avec l’incipit traditionnel en ce sens que le personnage, se connaissant, ne distille que peu d’informations sur sa personne. L’auteure recourt à une construction énigmatique de son personnage et ménage ainsi un effet de suspens. Elle joue avec les attentes du lecteur.

– Ex: la mention du « cartable » L 13 laisse supposer qu’elle est jeune. Mais la précision « ce soir il ne contient pas que des livres » laisse le lecteur sur sa faim. Il est juste question d’une boursouflure rassurante, mais cette imprécision est finalement inquiétante dans ce contexte douloureux où il est aussi question de tonte de cheveux.

– l’évocation de ce geste sacrilège de la mère, de cette atteinte à la féminité et à l’intégrité physique d’Eve renvoie à la notion de faute (femmes tondues pendant la guerre par exemple). Le lecteur s’interroge sur les motivations de la mère, sur la faute commise.

– le lieu est également très flou. La mention du Caudan ne permet pas à tous les lecteurs d’imaginer qu’il s’agit d’un quartier de Port-Louis.

B – Un personnage claudiquant dans une atmosphère inquiétante

Par ailleurs, si le personnage se déplace, force est de constater que ses déambulations sont marquées par la difficulté, ce que symbolise la thématique de la claudication: « je claudique, je boitille ».

Cette claudication est également traduite par le rythme des phrases, la syntaxe: ex de la seconde phrase: la virgule qui sépare les deux verbes semble mimer ce boitement (4 syllabes dans le premier membre de phrase/ 12 dans le second, disproportion qui mime la disproportion du déplacement des deux jambes dans le cas d’une claudication). . Elle est également donnée à entendre par les allitérations en dentales (difficile, claudique, boitille) et en [f ]: asphalte fumant.

L’évocation du cadre spatio-temporel contribue à créer une atmosphère inquiétante:

– rues, image de l’asphalte « fumant »

– paysage nocturne/ thématique de l’obscurité: « La nuit de la ville ».

– cette nuit est par ailleurs animée à l’aide du verbe d’action comme « s’enfle » qui génère un certain trouble. Le personnage semble la proie de cette nuit comme le suggère l’expression « autour de moi ». Les pronoms personnels de la 1ère pers en position d’objet dans le 3ème paragraphe (« racle mes douleurs ») indiquent qu’elle est comme soumise à cette nuit tentaculaire, « élastique ». On peut également mentionner les expressions « me coupe le souffle ». L’ensemble de ces notations crée une atmosphère presque fantastique.

– à cela s’ajoute une image douloureuse comme « l’air salé du Caudan » qui « racle » ses « douleurs » et « sa peau ». L’allitération en [R] souligne l’agression que constitue ce cadre spatio-temporel.

– l’expression de la douleur domine ce passage. On peut d’ailleurs noter que le terme est employé au pluriel à la L 5 « mes douleurs ».

Cette douleur s’accompagne en outre d’une métamorphose, d’un arrachement à soi-même annoncé paradoxalement comme un accomplissement de soi.

 

II – Le basculement:

 

Il semble que le personnage se précipite vers un acte irrémédiable, une catastrophe.

A – La monstruosité

– Ce personnage boiteux se trouve associé au motif du monstre, cher à l’auteure (cf. « Le sari vert » ou « Joséfin le fou »). C’est elle même qui se décrit ainsi et qui évoque sa métamorphose en recourant notamment à des termes comme « me transforme » L 8

« A chaque pas naît un monstre pleinement formé. ». Le motif de la naissance signale un moment de basculement: Eve est en marche vers sa monstruosité, jusqu’alors latente. Elle avance comme un monstre en construction, chaque pas la rapproche de cet état.

– Eve est en pleine mutation, métamorphose ce que peut signifier ce motif de la marche.

Elle semble connaître un dédoublement, un arrachement à elle-même suggéré par le groupe verbal « ce qui fuit en moi » L 7, complété par l’épanorthose « ce goutte à goutte de la vie qui s’échappe »

– Cette monstruosité suppose aussi un arrachement à la société, suggéré par la formule restrictive « ne que » dans la phrase « Je ne suivrai plus que ma propre logique ». Le monstre est par définition celui qui échappe à la norme (ici « une créature exsangue ») et à la logique commune. Mais le monstre est aussi ce qui inquiète, ce qui menace, ce que traduit l’image « vampirisant la nuit » L 9 et ce que renchérit l’évocation de la « marque qui s’imprimera sur un front entre les sourcils ». Une telle précision évoque un meurtre, une mort par balle.

– ce basculement, traduit par l’image de la nuit qui vibre L 26, semble résulter d’une existence difficile traduite par la métaphore de « la brûlure de tous les faux départs et de toutes les arrivées manquées » L 15-16 mais aussi de cette tonte sacrilège: « j’ai vu que j’avais une tête de lionne ». On peut se demander si ce geste de la mère a opéré comme un élément déclencheur. Le miroir reflète cette transformation puisque tondue elle contemple son improbable crinière de lion.

Cette monstruosité nous conduit à nous intéresser au symbolisme de la claudication du personnage. Anthropologue de formation, Ananda Dévi renouvelle en effet fréquemment certains mythes.

Or nombre de mythes antiques mettent en scène des héros et des dieux boiteux. On peut citer à cet effet Dionysos, Héphaïstos, Jason qui devient boiteux en perdant sa sandale gauche après avoir aidé Héra à traverser une rivière en crue. Héra, en échange, lui accorda sa protection. Œdipe boite également à l’instar de son grand-père. Héphaïstos est décrit par Homère comme un être monstrueux, laid et bancal. Il est devenu boiteux après une lutte avec Zeus, son père, qui le précipita hors de l’Olympe, sur la terre. Héphaïstos devint le maître du feu, maître de la Forge. De la matière brute, le fer informe et disgracieux, et à l’aide du feu dont il possède le secret depuis son combat et sa chute, il façonne des armes admirables, des glaives, des sceptres et des boucliers pour les dieux. L’estropié, le difforme, se reconstruit lui-même quotidiennement  dans le monde souterrain où couve le feu sacré.

Dans l’univers judéo-chrétien, selon une croyance populaire, le diable, ange déchu, serait boiteux.

La position instable des boiteux dévoile un symbolisme rattaché, souvent, à un phénomène social. Elle les stigmatise comme des êtres excentriques.

Cette position instable témoignerait d’un changement de statut social, d’un rite de passage de la puberté à l’âge adulte. Or Eve semble aller à la rencontre d’elle-même, comme s’il s’agissait de s’accomplir.

Par ailleurs, dans certains cas la claudication serait aussi liée à un rituel magique ayant pour objectif d’éloigner les ennemis. C’était parfois le signe d’une étape dans un rite d’initiation. On pourrait ainsi penser que c’est ce que vit Eve qui meurt à la société, les cheveux tondus, pour renaître sous la forme d’un monstre, ce que peut signifie la phrase « Je suis sortie ». La mention de la nudité L 21 (« me rend plus nue que jamais ») se retrouve aussi dans de nombreux rites de passage.

– la claudication témoigne aussi de cet état d’instabilité psychologique ou émotionnelle dans laquelle ils se trouvent. Elle peut signifier leur difficulté à exister.

– L’analyse du cas d’Héphaïstos a démontré que sa claudication était possiblement liée à la vision négative que l’on se faisait des claudicants. Les circonstances de sa naissance illustrent bien cette malédiction que l’on associait aux enfants difformes. D’autre part, la boiterie, affectant la verticalité de l’homme et son autonomie, se voit comme la pire difformité. Les boiteux se retrouvaient ainsi en bas de l’échelle sociale.

– La claudication d’Héphaïstos est probablement liée au fait qu’il est forgeron, métier artisanal que les Grecs méprisaient. La claudication est donc méprisée, mais peut-être aussi le signe d’une malédiction tragique.

B – Une héroïne tragique?

– Eve apparait en effet soumise à une force qui la dépasse, contre laquelle elle ne peut rien. La phrase « C’est pour cet instant que je suis née » suggère une prédétermination, qui n’est pas sans évoquer une certaine forme de fatalité.

Cette fatalité est suggérée par l’emploi de la 3ème pers L 3 « A chaque pas naît un monstre ». Cette personne, dans un texte à la première pers suggère que cette métamorphose échappe à sa volonté. Elle la subit.

– Elle apparaît également comme un être solitaire, excentrique: « Je ne suivrai plus que ma propre logique ». Elle avance en marge et son isolement est traduit par l’image surprenante « J’entre dans mon pas » qui fait écho à l’expression « je ne suivrai plus que ma propre logique ».

Cette solitude est également exprimée par l’image du silence qui s’empare d’elle L 10 « Le silence entré en moi ».

Elle semble menacée, vouée à mourir, ce que suggère l’image du « goutte à goutte de la vie qui s’échappe ». Mais elle apparaît également menaçante.

Elle reste cependant déterminée dans ses actes et son déplacement comme l’indique le verbe « je continue » ou encore la dernière phrase « Rien ne m’arrêtera plus. »

Conclusion:

Cet incipit original plonge le lecteur dans un certain trouble parce qu’il donne la parole à un être aux contours flous, instable, à la fois déterminé et prédéterminé, en marche vers une monstruosité mortifère. Loin de répondre pleinement à sa mission informative, il se donne à lire comme une énigme qui n’est pas sans rappeler celle que le Sphinx soumet à Oedipe, un autre héros boiteux.

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