Corrigé question sur le corpus

Le corpus soumis à notre étude se caractérise par sa forte amplitude diachronique puisque les textes s’inscrivent entre 1668 et 1961. Il présente une diversité générique puisque le texte de La Fontaine, « Le loup et l’agneau », publié en 1668, est une fable, que l’extrait de Candide, offert au public en 1759, appartient au récit, que celui de Victor Hugo est un discours politique prononcé à l’Assemblée en 1849, tandis que le texte signé de Sartre en 1961, est extrait de la Préface à un ouvrage de Frantz Fanon. Les deux premiers relèvent donc d’une argumentation indirecte tandis que les derniers s’appuient sur une argumentation directe. Si les individus évoqués dans ces extraits diffèrent, de l’agneau au colonisé, en passant par l’esclave ou le misérable, tous constituent cependant, à leur manière, des plaidoyers en faveur des « damnés de la terre », une expression qui désigne les « maudits », les bannis de la société qui subissent trop souvent, à travers les siècles, le joug, la loi du plus fort. Ainsi l’agneau de La Fontaine se trouve confronté à la force injuste et cruelle du loup, tandis que l’esclave de Voltaire et les colonisés assimilés de Sartre évoquent la colonisation et ses effets pervers. Hugo lui veut agir en faveur des plus démunis.

Pour ce faire, ces différents auteurs recourent à des procédés souvent identiques. Voltaire, Hugo et Sartre s’appuient ainsi sur le registre pathétique pour souligner les souffrances morales ou physiques du damné. Pour évoquer le principe de l’assimilation, Sartre use en effet de l’image du « fer rouge » ou de l’oxymore « baillons sonores » qui signifient combien le colon européen cherche à annihiler la liberté de pensée du colonisé et son humanité propre. Hugo construit aussi son discours à l’aide d’images hyperboliques comme « le peule souffre » « se désespère ». On peut aussi noter à ce titre la métaphore de la dévoration « l’usure dévore nos campagnes ». Voltaire est sans doute celui qui exhibe le plus ce pathétique puisqu’il recourt à des images concrètes pour signifier les maltraitances et les mutilations imposées à ce « nègre étendu par terre ». Les réactions de Candide, à la fois indigné et apitoyé, traduites par la ponctuation expressive et la mention de ses « larmes », invitent le lecteur à soutenir ce malheureux esclave. Ce pathétisme est nettement plus implicite dans la fable de La Fontaine, puisqu’il ne s’expose véritablement que dans les derniers vers. Pour chacun de ces auteurs, le damné est donc avant tout une victime ainsi qu’en témoignent les pronoms personnels COD des verbes signifiant une violence : « Le loup l’emporte, et puis le mange », « on nous coupe la main ».

Ce pathétisme se conjugue avec une ironie plus ou moins mordante, permettant ainsi aux auteurs de se livrer, en deçà de leurs plaidoyers, à un réquisitoire contre les différents pouvoirs, les différents bourreaux. Une expression comme « C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe » permet à Voltaire de dénoncer une exploitation économique du damné. De la même façon l’opposition initiale de Sartre entre les hommes et les indigènes, qui sous-entend donc qu’un indigène n’est pas un homme, place d’emblée sa préface sous le sceau de l’ironie et sous le signe d’une condamnation de la colonisation. Cette ironie semble particulièrement glaciale chez La Fontaine, sans doute parce qu’elle apparaît dès la morale « La raison du plus fort est toujours la meilleure ». La Fontaine feint de reprendre à son compte une idée établie et de la présenter comme une valeur universelle et incontestable alors que son récit vise précisément à réfuter vigoureusement ce principe. Il focalise donc son récit sur l’exercice de la force, valorisant peu l’agneau en apparence, ceci pour mieux souligner l’injustice dont il est victime.

Il est alors intéressant de noter que les différents extraits visent à dramatiser la damnation de ces malheureux. La Fontaine, Voltaire et Sartre recourent par exemple au discours direct, offrant ainsi la parole aux victimes. C’est dans son argumentaire que l’agneau se trouve valorisé puisqu’il apparaît comme un être raisonnable et posé tandis que le loup est vengeur et « plein de rage ». Le réquisitoire absurde du loup incite alors le lecteur à relire la morale et à prendre fait et cause pour l’agneau. Voltaire, lui, se livre à une véritable mise en scène du discours anti-esclavagiste. Son « nègre » parle posément, mais tient des propos particulièrement accusateurs. Il reprend un à un les arguments des bourreaux pour mieux les invalider. Il s’agit de la même façon pour le colonisé de Sartre en rébellion, de reprendre les termes utilisés par les colons, comme « Zombis » pour retourner contre eux leurs propres discours.

Au terme de notre analyse, il apert que l’évocation des damnés est fortement polémique dans chacun de ces textes. Victor Hugo valorise le damné à l’aide de l’anaphore de l’adjectif « bons » tandis qu’il recourt à un lexique religieux pour mieux accabler un pouvoir politique et économique criminel vecteur du Mal. Il assimile ainsi leurs attitudes face aux plus démunis à des « crimes envers Dieu ». Ce qui est en jeu dans l’ensemble de ce corpus, c’est finalement la question de l’humanité. Le recours aux personnification chez La Fontaine, et aux animalisations comme « chien qui aboie ne mord pas », permettent de souligner l’inhumanité de bien des tortionnaires. Chacun de ces auteurs invite le lecteur à se demander si ces « damnés de la terre », ces victimes, n’en sont pas moins des hommes qui mériteraient, comme tout individu, une considération et une dignité autres, une autre place dans la société. Victor Hugo évoque à ce titre des « lois fraternelles, des lois évangéliques » qui devraient inciter les dirigeants à reconsidérer le peuple et à promulguer des « lois contre la misère », susceptibles de lutter contre ces crimes contre l’humanité.

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