corrigé de la question sur corpus

Le corpus soumis à notre étude se caractérise par sa forte amplitude diachronique. L’hypotexte de Sophocle, qui constitue déjà une reprise du mythe ancien de la famille des Labdacides, appartient en effet à l’Antiquité tandis que les 4 hypertextes se situent au XVII° pour Rotrou (1639) et au XX° pour Cocteau (1922), Anouilh (1944) et Bauchau (1997). On ne peut que constater une unité thématique puisque tous ces textes s’inscrivent dans la tradition du mythe d’Antigone et exploitent différents mythèmes comme la dépouille de Polynice, l’interdiction de Créon ou encore la rébellion d’Antigone. Par ailleurs chacune de ces œuvres portent le même titre. L’unité générique n’est pas totale en revanche puisque le texte signé de Bauchau appartient au genre romanesque et se présente comme une transposition. Enfin, les 4 extraits dramatiques consistent en un dialogue vif entre les 2 sœurs, Antigone et Ismène, qui débattent de la nécessité de rendre à leur frère Polynice les honneurs funèbres. Cette conversation, qui connaît des amplifications, est rapportée par Antigone, narratrice et personnage, dans le récit de Bauchau. Il paraît alors légitime de se demander comment sont présentées ces différentes Antigone et de s’interroger sur la façon dont elles justifient la nécessité de leur action.

Il convient initialement de remarquer que les 4 extraits dramatiques opposent les 2 sœurs. Antigone s’affirme dans un rôle de rebelle courageuse (motif du cœur) face à une Ismène craintive et résignée devant la loi. Antigone est présentée comme celle qui dit « non ». C’est implicite chez Sophocle, tout comme chez Rotrou, dans des affirmations comme « Je vais, moi, de ce pas, sur le frère que j’aime verser la terre d’un tombeau ». Le « non » apparaît plus explicite chez Cocteau, mais surtout chez Anouilh puisque l’héroïne recourt abondamment aux tournures négatives comme « il ne faut pas trop réfléchir » « Moi, je ne veux pas comprendre un peu » ou encore « Moi, je ne suis pas le roi ». Dans l’extrait de Bauchau, Antigone va plus loin et se définit comme un être de refus : « Je dis non ». Elle l’affirme cependant de concert avec Ismène puisque dans cette réécriture l’opposition entre les deux sœurs disparaît. Elles partagent la rébellion et sont totalement solidaires dans cette entreprise. Cette résistance de la jeune femme s’accompagne d’une forte détermination, traduite par le recours à des phrases assertives qui s’énoncent comme des vérités. On peut noter à ce titre une proposition comme « Créon n’a pas à m’écarter des miens » chez Sophocle. Dans le texte de Cocteau, elle use de phrases déclaratives parfois lapidaires comme « Pour moi, j’enterrerai ». Le verbe au futur pose alors l’action comme certaine et inexorable. La détermination de l’héroïne est si forte chez Anouilh qu’Antigone réduit régulièrement ses propos à des monosyllabes comme « Oui ». Ceci laisse penser qu’elle est peu prolixe parce que toute discussion est désormais vaine. Ceci s’explique par la fait qu’elle a déjà accompli son forfait dans cette version. Bauchau traduit en outre cette volonté par l’anaphore du verbe « vouloir » ou par l’emploi de termes exprimant une volonté « ce que je désire », « que j’ai décidé ». Ces différentes Antigone partagent également le même sentiment de révolte et de colère. L’héroïne de Rotrou désigne ainsi Créon par la périphrase « Le cruel ». Le recours à la stichomythie, ainsi que l’allitération en R témoignent aussi de sa fureur. Chez Sophocle, c’est elle qui tente d’infléchir Ismène et qui l’accuse, non sans un certain mépris, de lâcheté. Enfin Antigone s’affirme dans chacun de ces textes comme celle qui ne craint pas la mort puisqu’ ‘ « il (lui) sera beau de mourir pour cela » (Sophocle). Chez Rotrou et Anouilh, elle apparaît parfaitement consciente de son destin funeste. On peut noter qu’elle recourt au conditionnel passé dans l’extrait de 1944 : « Moi aussi, j’aurais voulu ne pas mourir ». Dans cet extrait, Antigone se pose d’ailleurs clairement en héroïne tragique, ce qui est souligné par la dimension métapoétique du texte : « A chacun son rôle », « ça a été distribué ». Chez Cocteau, la jeune femme fait plus cas des dieux et des morts que des vivants et du pouvoir temporel (le roi), si bien que la vie lui importe peu.

Ainsi, si Antigone apparaît dans ces différents extraits comme « la folle », « la malheureuse », la jeune fille « au cœur trop chaud » ou encore comme « la mauvaise », « l’entêtée », elle semble, malgré son art du discours, en proie à une certaine passion. Elle présente certes son acte comme vertueux. Chez Rotrou, il s’oppose à la tyrannie inhumaine de Créon qui s’acharne contre la famille d’Œdipe, ainsi qu’en témoigne la métaphore végétale des fruits et des racines arrachées. Chez Sophocle, il s’agit pour elle de ne pas trahir son frère. Mais cet acte vertueux est également un acte pieux. Sophocle, en dramaturge antique, évoque en effet les dieux. Il s’agit pour Antigone de plaire à ceux d’en haut et de mourir « saintement criminelle ». Cocteau, qui propose une version du mythe très proche de celle de Sophocle, insiste sur le fait que son héroïne s’en remet aussi aux dieux. Mais Antigone répond également à la loi du sang. Ainsi évoque-t-elle souvent la famille pour tenter de convaincre Ismène, notamment chez Cocteau lorsqu’elle s’exclame « J’espère que vas montrer ta race ». Il s’agit pour elle d’être digne de sa famille et d’assurer son honneur.

Toutefois, derrières ses analyses et ses affirmations premières, ses discours de persuasion, se dissimule une certaine folie chez Antigone. Son désir d’absolu et de grandeur, notamment chez Sophocle, conduit la jeune fille à l’hybris, sorte de péché d’orgueil à l’origine de son enfermement tragique. Ainsi que le souligne Ismène, Antigone manque de raison, de discernement et son courage aveugle la mène à la mort.

Au terme de notre réflexion, il apparaît que chaque auteur met l’accent sur des aspects et des arguments particuliers, pour éclairer l’acte de son héroïne. La confrontation entre les deux sœurs, notamment dans les 4 extraits dramatiques où elles apparaissent totalement antithétiques, permet l’expression de ses motivations

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