En quoi peut-on parler d’irrévérence ou de désir d’irrévérence dans l’ensemble des textes de ce corpus ?

L’irrévérence désigne une attitude impertinente, insolente, irrespectueuse et peut correspondre à un désir d’émancipation, d’affranchissement.

Ce désir de libération, Rimbaud l’exprime dans deux des poèmes du corpus : « Sensation » et « Ma bohême ». Dans ces deux textes il apparaît, en effet, épris de liberté et de voyage. Le motif du départ, du cheminement par les sentiers opère comme une métaphore de la rupture avec une société qu’il exècre. L’évocation de la nature suppose implicitement le rejet de la ville et de la société. Dans le 1er texte cette aspiration n’est qu’un désir encore inassouvi exprimé par une prolepse tandis que l’analepse le présente comme assouvi dans « Ma Bohême ». Des expressions comme « poches crevées », « unique culotte » ou « large trou », renchéries par le motif de la bohême et du bohémien renvoient à un univers marginal, souvent caractéristique de l’état de poète, individu qui refuse toute compromission sociale.

Mais le corpus ne se contente pas de présenter un marginal « en fugue », il reflète également une irrévérence sociale, politique et religieuse nettement moins lyrique. Elle s’exprime, en effet, dans un registre autrement plus satirique dans des textes comme « Le mal » ou « A la musique », poèmes dans lesquels le jeune Rimbaud règle bien des comptes. Dans « Le mal », l’irrévérence transparaît notamment dans le contraste ménagé entre la situation des innocents morts à la guerre et celle du Roi, de Dieu ou du clergé qui mènent une vie dorée. Ce contraste se trouve renchéri par un portrait charge du monarque mais aussi des hommes d’Eglise. Rimbaud condamne leur indifférence, mais aussi leur avidité et leur sens du luxe en recourant au champ lexical de la richesse. Il souligne également ces contrastes cruels par certains effets de rimes comme « tas fumant »/ « saintement » ou encore « mitraille »/ « raille ». Dans « A la musique », c’est la bourgeoisie qu’il fustige en recourant à l’art de la caricature. Le « JE », souvent mis en relief à l’initiale du vers, « débraillé comme un étudiant » (ce qui rappelle le bohémien), se tient alors en marge du « notaire » ou du « bourgeois à boutons clairs » dont les propos, les manies et les habitudes sont tournés en dérision. Dans ces deux textes les termes dépréciatifs comme « poussifs », « leurs bêtises jalouses » s’avèrent insolents tandis que certaines images comme celle du Dieu qui s’endort au milieu des « hosannah » est sacrilège.

Toutefois, l’art de Rimbaud réserve des surprises et l’impertinence s’exerce sous une forme plus insidieuse dans « Le dormeur du val ». Elle repose alors avant tout sur un effet de chute qui vient brutalement interrompre l’évocation lyrique d’un coin de nature propice à la sieste. L’irrévérence semble se concentrer dans la révélation du dernier vers qui conduit alors le lecteur à s’interroger sur la dimension antiphrastique du poème qui n’est plus qu’un euphémisme.

Recourant à ce même procédé du dévoilement progressif et de l’effet de chute, Rimbaud se livre également à une irrévérence poétique, bouleversant dans la « Vénus Anadyomène » tous les principes esthétiques qui réclament du Beau à la poésie. Parodiant le motif de la naissance de Vénus, il provoque les règles poétiques en recourant à un lexique trivial et à des jeux de rimes choquants qui trouvent leur paroxysme dans la rencontre des termes « Vénus » et « anus ». Cette évocation de la laideur fut considérée comme un crime de lèse poésie.

Il apparaît donc, au terme de notre analyse, que Rimbaud se présente dans ce corpus comme un poète irrévérencieux, libertaire et critique, qui cherche à s’émanciper tant des contraintes sociales que des contraintes poétiques.

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