La fin du XIX°, qui rime avec révolution industrielle et essor économique, voit l’avènement de la bourgeoisie mais aussi la paupérisation du peuple. Les poètes ne sont pas insensibles à cette misère ainsi qu’en témoigne notre corpus qui se caractérise par sa forte synchronie puisque les 3 poèmes soumis à notre étude ont été écrits entre 1856 et 1893. Victor Hugo, chef de file du romantisme et écrivain engagé qui s’est souvent insurgé contre la misère, évoque une rencontre avec un misérable dans son poème intitulé « Le Mendiant » publié dans Les Contemplations en 1856. Dans « À une mendiante rousse », extrait du recueil Les Fleurs du Mal offert au public en 1857, Charles Baudelaire propose une version féminine de cette misère dont il s’efforce de vanter la beauté. Emile Verhaeren, dans son œuvre titrée « Les Mendiants », tirée du recueil Les campagnes hallucinées paru en 1893, en donne quant à lui une vision collective et plus universelle, soulignant combien la misère gêne et effraie.

Il s’agira donc de nous demander plus précisément comment les poètes évoquent la misère de ces mendiants et d’analyser quelle image ils en donnent.

Force est de constater initialement que les trois poètes éprouvent une certaine sympathie envers ces miséreux. Ils recourent tous de façon plus ou moins marquée au registre pathétique pour sensibiliser le lecteur à la cause des mendiants. Ils insistent ainsi sur les vêtements miteux de leurs protagonistes. Victor Hugo décrit « son manteau, tout mangé des vers » « Piqué de mille trous ». Comme Baudelaire il emploie le terme « haillon » tandis que Verhaeren recourt à la redondance des termes « leurs hardes et leurs loques » au v25. Les poètes soulignent aussi la souffrance des mendiants. Baudelaire mentionne un « corps maladif », Hugo et Verhaeren la tristesse de leurs yeux. On note chez Hugo la présence du champ lexical de la souffrance avec des expressions comme « pauvre homme » v1 ou l’adjectif « solitaire ». Verhaeren, lui, l’exprime en recourant à des comparaisons comme « dos comme des voutes » ou à l’isotopie de la monotonie et de la lassitude. On peut citer à ce titre les expressions « immensément lassés », « lourds de leur nuit » ou encore « leur marche qui les disloque ». Hugo et Verhaeren soutiennent ce pathétisme en recourant à des hyperboles pour évoquer leurs conditions de vie. Hugo compare le logis du mendiant à une « niche » tandis que Verhaeren évoque un « trou » et les décrit comme « Séchés de soif, troués de faim ». Ainsi, tous deux procèdent à une animalisation signifiant l’inhumanité d’une telle existence. Verhaeren explique par exemple qu’ils « se terrent comme des loups ». Tous deux confrontent également les mendiants à des conditions climatiques difficiles. Le mendiant « parait dans le givre et le vent » chez Hugo. Les allitérations en [V] et en [R] donnent d’ailleurs à entendre la dureté de cette vie. Verhaeren évoque « le froid qui serre », « leur pain trempé de pluie », « Décembre » qui « s’acharne et mord ». Il assimile également leur espace de vie à des « fossés » ou à des « carrefours/ Du vent et de la pluie ». Selon lui, leur vie est un fardeau ainsi que le suggèrent l’image des dos voutés et celle des croix. Ces mendiants sont en effet présentés comme des hommes en sursis, des morts-vivants. On peut presque voir dans cette description de Verhaeren une figure christique. La mention de leur marche solitaire et pénible, de la haine dont ils sont l’objet les présente en effet comme des martyrs.

Mais tandis qu’Hugo narre une scène dans laquelle le « JE » fait preuve d’humanité et porte secours au mendiant en lui offrant hospitalité et chaleur, Verhaeren insiste lui sur le rejet, l’ostracisme dont sont victimes ces miséreux. Il évoque en effet à plusieurs reprises la gêne et la peur qu’ils suscitent. V 45, ils semblent incarner cette peur : « Ils sont l’angoisse et le mystère ». V 28, c’est la comparaison implicite avec les épouvantails chargés d’effrayer les oiseaux qui signifie l’effroi généré par la mendicité. Enfin l’anaphore de l’analogie « Les mendiants ont l’air de fous », v 5 et 20, exprime la crainte ressentie par la population à leur passage. Ces mendiants se voient stigmatisés. Baudelaire et Hugo dépassent cette crainte et donnent une vision méliorative et rassurante du mendiant. Hugo le présente comme un être pieu afin de souligner qu’il reste un homme, qu’il est une créature de Dieu. Le v 9 « Tendant les mains pour l’homme et les joignant pour Dieu » ainsi que la proposition « cet homme était plein de prières » rappellent au lecteur que sous ses haillons le mendiant est le prochain du lecteur. Baudelaire, lui, va plus loin puisqu’il associe la misère de cette mendiante à la beauté en tissant le champ lexical du corps (cheveu, jambes, deux sens) à celui de la beauté et au registre pathétique. L’adjectif « blanche » au v1 renvoie certes à la couleur de la peau mais il connote aussi la pureté, l’innocence. Le poète qui cherchait à faire de l’or à partir de la boue vise ici manifestement à sublimer cette misère. Le poème célèbre sa beauté et fait l’éloge de cette mendiante. Pour ce faire, Baudelaire recourt à des comparaisons favorables à la jeune femme comme « Tu portes plus galamment/ qu’une reine de roman… ». Elle a plus de douceur et de grâce qu’une femme fortunée, ce que donne à entendre l’allitération en [S] ou encore la rencontre à la rime des termes « rousseur » et « douceur ».

Au terme de notre étude, il apparaît que ces trois poèmes évoquent la misère des mendiants afin d’émouvoir le lecteur, de le sensibiliser à cette cause et d’œuvrer à la condamnation de cette pauvreté aussi inacceptable qu’inhumaine. Les poètes recourent aux spécificités du langage poétique pour modifier le regard du public sur ces mendiants. Le « JE » du poème d’Hugo se veut exemplaire d’une certaine sympathique qu’il vise à développer chez le lecteur aussi, tandis que Verhaeren fait preuve d’empathie. Baudelaire sublime la misère, soulève les haillons et cherche à ouvrir les yeux du public. Le lecteur doit apprendre à dépasser les apparences et à reconsidérer la misère.

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