Présentation de Gustave Flaubert (synthèse de plusieurs ouvrages)

Il existe tout un mythe autour du personnage de Flaubert souvent assimilé à l’image d’un homme-plume tant sa vie semble entièrement dédiée à son œuvre. Le critique Albert Thibaudet en fait un forçat de l’écriture : « Le fait littéraire a pris pour lui l’importance exclusive du fait religieux pour un mystique. » Pour Alain Leclerc : « Avec Flaubert, la littérature trouve la figure emblématique de « l’homme-plume », de l’écrivain absolu qui confond son existence avec l’instrument de son métier. Il vit pour écrire, il pense (bien) pour (bien) écrire, et surtout il ne pense que « la plume à la main », selon son expression. Entre le cerveau et le papier, entre la pensée et sa notation, la perte de données semble ici minimale, tant Flaubert a besoin de la pâte physique des mots pour que l’œuvre prenne consistance. »

Il est par ailleurs considéré comme l’un des précurseurs de la littérature moderne en ce qu’il vise à rester impersonnel, à s’effacer. Selon lui l’artiste ne doit pas exprimer ses idées ou ses sentiments dans son œuvre, il ne doit pas s’écrire. « L’artiste doit être dans une œuvre comme Dieu dans la création, invisible et tout puissant ; qu’on le sente partout mais qu’on ne le voie pas » (Lettre du 18 mars 1857 à Melle Leroyer de Chantepie).

Issu d’un milieu bourgeois, Gustave Flaubert est né à Rouen le 12 décembre 1821. Il connaît une enfance et une adolescence austères auprès de son père, chirurgien-chef à l’Hôtel Dieu de Rouen, et d’un milieu oppressant.

« j’ai grandi au milieu de toutes les misères humaines dont un mur me séparait ».

Il restera pourtant très attaché à son appartenance à une famille de « notables » et éprouvera un certain mépris pour les bourgeois. Elève au collège de Rouen, il devient ami avec Louis Bouilhet à qui il dédiera Madame Bovary.

« Je fus au collège dès l’âge de dix ans et j’y contractai de bonne heure une profonde aversion pour les hommes […] J’y vécus donc seul et ennuyé, tracassé par mes maîtres et raillé par mes camarades. »

Très tôt il éprouve des difficultés à communiquer et doit faire face à des crises de stupeur. Il développe aussi un esprit satirique. A peine âgé de 15, durant ses vacances à Trouville, il s’éprend d’Elsa Schlésinger, une femme mariée parfaitement inaccessible. Cet amour impossible lui inspire Les mémoires d’un fou, une œuvre marquée par des inflexions lyriques, en grande partie autobiographique, qui ne sera publiée qu’en 1900 dans la Revue Blanche. Il est cependant tiraillé entre son imagination débordante qui tend vers l’épanchement et son esprit satirique (conflit intérieur). Ceci explique peut-être son exclusion du lycée en classe de terminale qui le conduit à préparer son bac tout seul en 1840. Sa vocation littéraire fut précoce, puisqu’il multiplia dès 1830 la rédaction de discours politiques, de contes et de comédies. En 1834, il fonda une revue intitulée « Art et progrès ». En 1837 il écrit « Passion et vertu », un conte philosophique inspiré d’un rapport d’audience qui semble une première ébauche de Madame Bovary. A la même époque, il crée aussi avec ses amis le personnage du Garçon, qui incarne la bêtise bourgeoise. Ils interprétaient à tour de rôle ce personnage de bourgeois ridicule dans des sketchs.

En 1841, il entreprend des études de droit, sans conviction. Mais des crises d’épilepsie fréquentes l’obligent à abandonner ses études. La fortune de son père fait de lui un rentier et lui permet de se consacrer à l’écriture. Il va mener une vie solitaire, loin des coteries et des groupes littéraires. Il avait également contracté la syphilis qui provoqua des changements physiques notables.

« Il est fort probable que je ne plaiderai jamais à moins qu’il ne s’agisse de défendre quelque criminel célèbre, à moins que ce ne soit dans une cause horrible. Quant à écrire? Je parierai bien que je ne me ferai jamais imprimer ni représenter. Ce n’est pas la crainte d’une chute mais les tracasseries du libraire et du théâtre qui me dégoûteraient. Cependant si jamais je prends une part active au monde ce sera comme penseur et comme démoralisateur. Je ne ferai que dire la vérité, mais elle sera horrible, cruelle et nue. » / »Je me fous pas mal du Droit, pourvu que j’ai celui de fumer ma pipe… »

L’année 1842 est marquée par le début de son amitié avec Maxime Du Camp, tandis que l’année 1843 est l’occasion d’une rencontre avec Victor Hugo. Dès 1844, il renonce à Paris et préfère la solitude de Croisset aux mondanités parisiennes. Il refuse de devenir un écrivain officiel, même si le procès de Madame Bovary l’a consacré comme grand écrivain. Contrairement à des auteurs comme Chateaubriand ou Hugo, il ne se mêle pas de politique et ne s’engage jamais dans les problèmes de son temps. Il rencontre sa muse Louise Colet, brillante femme de lettres en 1846 et entretient avec elle une relation amoureuse houleuse jusqu’en 1855. Il sacrifie également sa vie amoureuse à son œuvre. Il vivra longtemps à Croisset avec sa mère et participera activement à l’éducation de sa nièce Caroline après le décès prématuré de sa sœur en 1846.

Ses séjours normands sont entrecoupés de voyages en France, en Italie mais aussi en Orient (Egypte, Syrie, Palestine). De juin 1851 au 30 avril 1856 il consacre son existence à l’écriture de Madame Bovary qu’il publiera chez Lévy en 1857. Il achève la première partie en août 1852, la seconde en 54 puis il rédige la suite à Paris. Le texte est publié à partir d’octobre 56 dans la Revue de Paris en 36 livraisons. Le procès a lieu le 29 janvier et Flaubert est acquitté le 7 février. Le roman connaît un franc succès. En 1858 il se rend à Carthage dans l’optique de la rédaction de Salambô publié en 1862. Il mène aussi une vie assez active à Paris où il fréquente même les salons. Il est fait Chevalier de la Légion d’honneur en 1866. Il s’attèle alors à l’écriture de la seconde version de L’Education sentimentale qui sera publiée en 1870 (1ère version = 1845 mais publiée en 1910). La tentation de Saint Antoine est publiée dans sa troisième version en 1874. L’année 1877 voit la publication des Trois contes. Il meurt le 8 mai 1880, laissant inachevé Bouvard et Pécuchet (œuvre testament symptomatique de sa croisade contre la bêtise) qui sera publiée à titre posthume en 1881. En 1911 il en est de même pour le Dictionnaire des idées reçues. Sa nièce Caroline publiera également une partie de sa correspondance

Il a baigné dans le milieu médical ce qui n’est pas sans influer sur l’écriture de Madame Bovary (Charles = simple officier de santé/ Larivière = grand médecin hospitalier/ le pharmacien Homais caractérisé par son incompétence et sa médiocrité/ Seul le portrait en action de Larivière est valorisant : compétences thérapeutiques mais aussi qualités morales et intellectuelles). Un critique comme Sainte Beuve recourut même à la métaphore du scalpel pour évoquer la plume de Flaubert et l’œil chirurgical qu’il jette sur le monde.

Cf. caricature d’Achille Lemot

Comme nombre d’écrivains, Flaubert était un grand lecteur. Son enfance est bercée par les romans gothiques, les romans historiques de Walter Scott. S’il avait beaucoup lu les romantiques, il leur reprochait entre autre leurs boursouflures de style. A l’inverse il reprochait aux auteurs réalistes la bassesse de leur style et il rejette finalement toute école. Ses préférences allaient à Montesquieu, Montaigne, Voltaire, Rabelais, Cervantès ou Shakespeare.

Sa dualité intérieure se retrouve dans son œuvre tant il est partagé entre deux tendances profondes :

« Il y a en moi, littérairement parlant, deux bonshommes distincts : un qui est épris de gueulades, de lyrisme et de grands vols d’aigle, de toutes les sonorités de la phrase et des sommets de l’idée ; un autre qui fouille et creuse le vrai tant qu’il peut, qui aime à accuser le petit fait aussi puissamment que le grand, qui voudrait vous faire sentir matériellement les choses qu’il reproduit… ».

Il dépasse ce tiraillement en se montrant extrêmement exigeant avec le style.

« Je regarde comme très secondaire le détail technique, le renseignement local, enfin le côté historique et exact des choses. Je recherche par dessus tout la Beauté. »

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