ntroduction :

Ces deux extraits se démarquent de l’hypotexte de Defoe en ce qu’ils portent tous deux un regard critique sur le personnage de Robinson. Ils reprennent ou évoquent tous deux bien des mythèmes du texte initial mais ceci afin de les questionner et d’en interroger la validité.

Problématique :

Il s’agira d’analyser comment ces deux extraits participent d’une déconstruction du héros pour modifier la signification du mythe.

Annonce du plan :

Nous analyserons initialement en quoi ces deux regards critiques se distinguent et oscillent entre distanciation et parodie, satire. Puis nous étudierons comment chacun d’eux procède à une déconstruction du personnage pour dénoncer une conception trop matérialiste de l’existence.

I – De la distanciation à la parodie :

Nous avons pu constater au cours de la séance 5 que Michel Tournier porte un regard critique sur le personnage de Robinson, trop attaché à un univers matérialiste. C’est finalement Vendredi qui opère comme le vecteur fondamental de cette remise en question du personnage, en ce qu’il permet la confrontation de deux univers et de deux ethos profondément antagonistes.

Chez Giraudoux, la distanciation et l’interrogation implicite de la validité du modèle prend une forme nettement plus parodique qui repose cette fois sur le dédoublement du naufragé, permis par le recours à la mise en abyme, et sur sa féminisation.

Si l’on se réfère au titre du roman, Suzanne et le Pacifique, publié en 1921, seul le Pacifique semble entretenir un lien avec le mythe. Toutefois, cet avatar féminin du personnage a découvert sur l’île un exemplaire du roman de Defoe, qu’elle lit pour se distraire, mais dont elle propose, par ses commentaires un palimpseste sarcastique. La mention initiale de « ce puritain », qui qualifie Robinson, signale d’emblée ce regard critique ainsi que la tonalité parodique et railleuse du texte.

L’idée d’une distanciation est instaurée par la non adhésion de la lectrice seconde aux aventures de ce héros premier, aventures dont elle propose une satire systématique. Suzanne n’adhère nullement à une conception héroïque du personnage. Ceci transparaît notamment dans la phrase conclusive du passage dans laquelle la commentatrice, pourtant seule sur son île, avoue préférer demeurer seule que de le rencontrer.

La dimension critique est donc explicite tandis qu’elle était suggérée chez Tournier.

II – La déconstruction du personnage, du héros au anti-héros :

Dans le texte de Michel Tournier, la déconstruction du héros est figurée par l’épisode de l’explosion qui permet un passage de relais de Robinson à Vendredi. C’est l’Araucan qui va alors endosser le statut de héros, ainsi qu’en témoigne le titre du roman, Robinson ayant échoué dans ses vaines tentatives.

L’extrait de Giraudoux, construit comme une longue citation commentée, se présente comme un sommaire des différentes actions du personnage de Defoe, autant d’activités tournées systématiquement en dérision.

L’imparfait itératif, renchéri par la parataxe, notamment lignes 2 et 3, présente le naufragé comme un pantin, menant des activités totalement dénuées de sens : ‘A chaque instant […] il attachait des ficelles »

C’est un être figé, sans le moindre sens de l’aventure puisque ce n’est « qu’au bout de 13 ans » qu’il osa « reconnaître toute son île ». D’après Suzanne il cherche à compenser ou à se dissimuler cet immobilisme par une sorte d’hyperactivité vaine. Elle insiste sur les multiples verbes d’action qui traduisent une agitation digne de Don Quichotte. Ce Robinson brasse du vent !

C’est également un maladroit et un couard ainsi que le suggère l’oxymore « cet homme hardi frissonnait de peur ». Oubliant de réfléchir, c’est aussi un creux de la forêt, loin du rivage qu’il construit des bateaux. Or force est de se rappeler que l’adresse et le courage sont généralement deux qualités fondamentales du héros.

Elle souligne à plusieurs reprises le ridicule du personnage « à l’ombrelle » incongrue, encombré d’objets.

La vanité du personnage, au sens large du terme, est stigmatisée par la référence à la « pacotille de fer blanc ». Tout ce qu’il fait finalement relève d’une erreur d’estimation, d’un système de valeurs inadéquat.

Ce héros est d’autant plus dévalué qu’il est l’objet de comparaisons avec une femme, manifestement plus courageuse que lui, ainsi que le suggère la comparative « alors que j’avais nagé au bout de quelques mois dans tout l’archipel ».

Il est présenté comme un être écervelé et prisonnier du matériel ainsi qu’en témoigne l’incroyable accumulation des lignes 9 à 14, qui dresse l’inventaire des objets aussi hétéroclites qu’inutiles dont il s’encombre.

Ce personnage, coupé de la civilisation mais par le même temps libéré d’un certain joug, n’en profite pas et se crée un univers totalement saturé, quitte à dénaturer l’île.

Ses traits caractéristiques, ainsi dévalués par la satire, font assurément de lui un anti-héros parfait.

Conclusion :

Ces regards distanciés, voire satiriques, s’accompagnent d’une évolution du sens accordé au mythe. Il s’agit pour ces deux auteurs, sans nul doute, de dénoncer un matérialisme mal contrôlé ou totalement vain. Le lecteur peut y lire une invitation à la réflexion sur la question de l’humanité.

On conçoit alors combien s’intéresser au personnage du naufragé revient à s’interroger sur le mythe d’un être confronté à la question de son humanité. C’est se demander si la condition humaine est intrinsèquement liée à un lieu civilisateur, mais cela peut être également l’occasion d’une remise en cause de la notion même de civilisation.

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