Peut-on lire Madame Bovary comme une tragédie?

Introduction

Genre dramatique par excellence, la tragédie met en scène des personnages de haute naissance et des sujets nobles. Soumis à la fatalité, à une force supérieure qui les dépasse et les malmène, les personnages en proie à leurs passions ne peuvent pas se soustraire à leur destin funeste. Leurs actions sont vaines et ils restent le jouet de leur aveuglement et de leur enfermement. Si Gustave Flaubert nous conte dans son roman Madame Bovary publié en 1857 les mésaventures d’une petite bourgeoise qui rêve d’une vie aristocratique, il n’en demeure pas moins qu’elle connait une destinée tragique et une fin malheureuse. Il semble donc légitime de se demander si nous pouvons lire le roman comme une tragédie.

I – Le couple Bovary: des personnages tragiques

Le personnel romanesque qui officie dans ce roman ne répond pas à priori aux critères de la tragédie puisqu’ils appartiennent quasiment tous à la bourgeoisie ou au peuple province. Il en va de même du sujet développé par Flaubert: la chute d’une femme adultère. La tragédie exclut en effet tout ce qui relève de la chair et du bas corporel. On peut cependant se demander si Flaubert ne renouvelle pas les personnages et les motifs tragiques.

A – Emma, une héroïne tragique

Si l’on occulte son origine paysanne, Emma s’impose en effet incontestablement comme une héroïne tragique. Son existence est vouée à l’échec. Elle n’échappe pas à sa condition sociale et reste le jouet des hommes qu’elle côtoie. On ne peut en effet que constater qu’elle est sous le coup de la tyrannie masculine. Ce n’est jamais elle qui choisit, elle est choisie et devient l’objet, le patient des désirs des autres. Ceci transparait notamment dans le fait que lors des rencontres, elle est perçue à travers leurs regards. Nous la découvrons en première partie à travers les yeux de Charles. C’est ensuite le point de vue du clerc, Léon, qui nous permet de la découvrir près de la cheminée. A sa vue, Rodolphe songe aussitôt à ne faire sa maîtresse. Comme nombre de femmes, Emma est donc avant tout un objet de plaisir, comme en témoignent les calculs froids de Rodolphe , véritable prédateur, persuadé qu’il l’aura. Léon agit de même une fois revenu de Paris et la considère comme un objet: « Il admirait l’exaltation de son âme et les dentelles de sa jupe ». Le comble est atteint avec Guillaumin et ses propos libidineux. Rattrapée par ses dettes, Emma se voit quasiment acculée à la prostitution: « Elle partit donc vers la Huchette, sans s’apercevoir qu’elle courait s’offrir à ce qui l’avait tantôt si fort exaspéré, ni se douter le moins du monde de cette prostitution« , le terme étant mis en relief par les italiques. C’est enfin, encore sous le regard des autres qu’elle meurt. Décrite du point de vue de Charles, elle n’est plus alors que Mme Bovary.

Aveuglée par ses lectures et son rêve d’idéal, elle reste aussi en partie soumise à l’ordre social. Face à son amour naissant pour Léon, elle essaie d’abord de refouler le désir: « plus Emma s’apercevait de son amour, plus elle le refoulait » et son désir, refoulé, prend aussi les voies détournées que sont la consommation et la religion. Comme une héroïne tragique elle est alors parfois en proie à un dilemme intérieur, un conflit entre raison et passion. Ses transgressions (endettement notamment) échouent contre cet ordre, sans doute parce qu’elle n’est pas seule responsable; elle est notamment longuement manipulée par Lheureux qui contribue à son suicide. Il est notable qu’elle soit présentée comme une victime même dans cette propension à dépenser, comme s’il s’agissait de la disculper en partie: « La médiocrité la poussait à des fantaisies luxueuses, la tendresse matrimoniale en des désirs adultères ». Charles, lui-même, loin de la condamner s’écrie à la fin du roman « C’est la faute de la fatalité! ».

Elle n’est cependant pas la seule, dans la mesure où elle entraine dans sa ruine, sa fille Berthe, régulièrement privée de l’amour de sa mère et condamnée par sa faute à un destin d’ouvrière qui n’était pas censé être le sien. Malgré la médiocrité que lui prête son épouse, Charles qui n’est pas dénué de qualités puisqu’ il s’efforce d’être un mari aimant, généreux présente aussi certains aspects du héros tragique, notamment lorsqu’il meurt de chagrin après le suicide d’Emma. Il fait preuve d’un sens du sacrifice entre la première et la seconde partie lorsqu’il abandonne sa clientèle de Tostes pour s’installer à Yonville dans l’espoir de mieux satisfaire son épouse. D’une manière générale, il s’efface au profit d’Emma. Naïf, il l’entoure d’un amour sincère et surtout inconditionnel. Entièrement dévoué à Emma et à sa cause, il se montre constamment vertueux et honnête. L’infamie, la trahison, les lettres adultères et les billets à ordre ne le détournent jamais, ni de son devoir, ni de ses sentiments. Il incarne même la magnanimité et le sens du pardon, ce qui le rapproche incontestablement des hommes bons, des héros. La disparition de son épouse le conduit également à assumer son rôle de pater familias, puisqu’il s’occupe mieux de Berthe qu’Emma ne l’a jamais fait. Il semble in fine que la fin atroce d’Emma génère une métamorphose de son époux qui n’officie plus comme officier de la santé, qui gagne son indépendance en s’affranchissant de sa mère. Il confine alors quelquefois au sublime dans l’expression de sa douleur.

II – Les éléments tragiques

On peut considérer que la construction du roman orchestre une tragédie en trois grands actes marquée par des changements de lieux et de décors: Tostes, Yonville et Rouen. Ces lieux traduisent les grandes étapes de la chute d’Emma: Tostes devrait être le cadre d’un amour conjugal naissant et heureux, Yonville rime avec l’ennui et le désamour tandis que Rouen s’impose comme un espace de perdition. Ces différents actes s’organisent autour de grandes scènes comme la rencontre dans la ferme des Bertaux, les noces, le bal à la Vaubyessard, les Comices, l’opéra et l’agonie d’Emma. Ces scènes, longuement travaillées par Flaubert ainsi qu’en témoigne sa correspondance, constituent autant de morceaux de bravoure d’une très forte intensité dramatique, souvent soulignée par le petit peuple.

A – Le petit peuple, un chœur tragique renouvelé:

Le petit peuple est omniprésent dans le roman. On peut mentionner à ce titre Hippolyte, Justin, la mère Rolet ou Félicité. Il permet certes à Flaubert de peindre une peinture complète, exacte, de la réalité provinciale de son époque. Toutefois, force est de constater que ces êtres opèrent également comme des liens, des liants entre les personnages et les actes. Madame Rolet, tout comme accompagne ainsi Emma dans la prise de conscience de sa situation. Elle l’abrite un temps de la foule et de la honte et fait le va e vient entre le misérable refuge de sa demeure et la place du village. De la même façon, Justin, amoureux et impuissant, ne parvient pas à empêcher le vol du flacon d’arsenic. Félicité se fait aussi souvent la complice d’Emma et endosse le statut d’un adjuvant sans jamais pouvoir la sauver. On peut considérer que le regard que ces individus portent sur les personnages principaux opère comme un chœur antique renouvelé par l’écriture romanesque et la modernité du propos.

Les grandes scènes permettent ainsi l’intervention de groupes sociaux homogènes qui accompagnent et commentent l’action. Nous pouvons mentionner à ce titre le chœur des commères du village constitué de mesdames Tuvache, Langlois, Caron ou Dubreuil, qui espionne Emma, partagé entre l’envie et la réprobation. Lors de la noce d’Emma, certains invités font des messes basses et espèrent la ruine du père Rouault.

Mais c’est sans aucun doute le personnage de l’aveugle, qui est le plus significatif, de ce point de vue. On peut voir dans cet être mutilé et répugnant une figure tragique du destin. Il n’est pas rappeler Tirésias, le devin de Thèbes qui tenta vainement de mettre en garde Oedipe contre son destin. Ces différentes apparitions dans la troisième partie du roman soulignent l’aveuglement persistant d’Emma et annoncent les mécanismes implacables de la machine tragique qui s’apprêtent à broyer Emma et les siens. Par ses chansons et son rire démoniaque, il avertit de l’immanence du châtiment qui plane sur la tête de l’héroïne comme une épée de Damoclès. Ainsi, lorsqu’elle rentre à Yonville en compagnie de Lheureux, après une journée d’amour en compagnie de Léon, ce rire sonne comme une condamnation de l’adultère et du péché de luxure. De la même façon, la dernière chanson à Yonville, s’infiltre dans la chambre à mesure que la mort s’y invite.

B – Des forces extérieures/ une fatalité moderne:

Les personnages principaux quant à eux demeurent soumis à leurs passions, ce qui constitue un motif tragique indéniable. Le goût du pouvoir d’Homais et l’amour de l’argent de Lheureux ne sont certes pas des passions funestes pour eux-mêmes, puisque le roman se clôt sur l’évocation de leurs réussites, mais elles participent dangereusement à la chute des Bovary en contribuant notamment à leur faillite.

L’étymologie du terme passion renvoie à la notion de souffrance et le terme désigne généralement un sentiment démesuré susceptible de générer moins de plaisir que de douleur. La passion se révèle en effet mortifère parce qu’elle dépossède l’individu de lui même et lui ôte tout discernement.

La simplicité et la médiocrité de Charles opèrent ainsi comme une fatalité qui le voue au malheur parce qu’elles l’enferment dans un aveuglement funeste. Il ignore que ses actes sont vains et ne suffiront jamais au bonheur de sa femme. Ses seules vraies décisions s’avèrent fatales et le précipitent dans son statut d’époux cocu comme elles précipitent le couple vers sa ruine, comme s’il ne pouvait pas échapper à son destin

Emma est également victime de ses passions (amour, amant rêvé, et vie rêvée, luxe) qui l’aveuglent, notamment son penchant pour la lecture dans laquelle elle cherche « des assouvissements imaginaires pour ses convoitises personnelles ». Ses lectures deviennent obsessionnelles et la coupent de sa propre existence, l’arrachent à la réalité, au point qu’il lui arrive de lire alors que Charles dîne et lui fait la conversation. Le critique Paul Bourget, évoque même une « intoxication littéraire » qui la conduit à « une pensée égarée par un faux idéal ». On peut mentionner à ce titre la réflexion qu’elle se fait au début de son mariage : « tout ce qui l’entourait immédiatement, campagne ennuyeuse, petits bourbourgeois imbéciles, médiocrité de l’existence  » était « une exception dans le monde » ou encore le chapitre 9 de la partie II qui fait suite à l’adultère avec Rodolphe et dans lequel elle croit que sa vie se confond enfin avec un livre. On comprend alors que sa vision du monde et de la vie se confond avec les paysages et les intrigues romanesques au point qu’elle ne perçoit pas correctement le monde extérieur. Le chapitre 4 de la partie II est particulièrement révélateur de cette confusion: «  »L’amour, croyait-elle, devait arriver tout à coup, avec de grands éclats et des fulgurations -ouragan des cieux qui tombe sur la vie, la bouleverse, arrache ses volontés comme des feuilles et emporte à l’abîme le cœur tout entier. » Elle ne perçoit pas alors comment sa définition de la passion amoureuse comporte en elle-même les plus grands dangers. L’autre conséquence réside dans le fait que son désir est le plus souvent médiatisé puisqu’il repose sur une vision imaginaire et erronée de la réalité, nourrie de ses lectures, si bien qu’elle ne peut jamais connaître une réelle satisfaction. Lorsqu’elle écrit à ses amants, par exemple, elle médiatise son désir et cherche ainsi à effacer le décalage qui existe entre eux et l’homme idéal dont elle rêve et qui n’existe que dans ses livres (« en écrivant, elle percevait un autre homme, un fantôme fait de ses plus ardents souvenirs, de ses lectures les plus belles ». Ses écrits ne sont d’ailleurs guère personnels et comportent de nombreux clichés empruntés aux romans. Elle court après des fantasmes et les échecs. Aveuglée par l’idée de l’amour, elle ne voit pas Charles tel qu’il est et ne perçoit pas qu’il ne peut pas lui convenir avant de l’épouser. Elle ne perçoit pas non plus l’hypocrisie de Rodolphe, son jeu de séduction, lorsqu’il lui débite tous les clichés romantiques pour la séduire lors des Comices Ainsi, elle n’est que rarement dans son existence, mais toujours tournée vers un ailleurs, et ses rêves sont des rêves de fuite (un motif qui parcourt ses relations amoureuses). Force est de constater que cet ailleurs est instable par définition, et inatteignable, insaisissable, et la condamne à une fuite en avant perpétuelle. Ses fantasmes reposent sur les mots, les phrases et les images retenus dans les livres, sans qu’ils correspondent à un contenu stable et réel. Dans la première partie, elle cherche ainsi à savoir  » ce que l’on entendait au juste dans la vie par les mots de félicité, de passion et d’ivresse, qui lui avaient paru si beaux dans les livres. »

La logique de l’échec générée par ses aveuglements, apparait alors comme une forme de fatalité moderne qui confère au personnage la dimension d’une héroïne tragique. Elle est ainsi victime d’elle-même mais aussi de la société et des contraintes qu’elle lui impose. C’est dans cet enferment social, dans la fatalité de ce déterminisme que réside toute la modernité du tragique. La morale la condamne au secret et au mensonge dans ses relations amoureuses et l’organisation sociale empêche d’autant plus son idéal de s’ancrer dans la réalité, qu’elle s’avère incapable d’agir en conséquence. La question financière, l’argent opèrent également comme une fatalité d’un genre nouveau. Son goût du luxe en fait une proie de choix pour le prédateur qu’est Lheureux (incarnation d’un fatum tragique moderne). Entre ses désirs et les contraintes, elle se voit condamnée à une hypocrisie, une comédie dangereuse. Ainsi adresse-t-elle « des paroles douces d’une voix tremblante de colère » à la mère de Charles au début de son mariage, tandis qu’elle fait « sa toilette avec la conscience méticuleuse d’une actrice à son début » pour se rendre au bal de la Vaubyessard. Il lui arrive aussi d’endosser le rôle d’une épouse vertueuse, se croyant alors l’objet dune « prédestination sublime ». Cette comédie, dans laquelle elle se perd, l’empêche de faire preuve de discernement sur sa situation, son endettement, tout comme elle aveugle Charles, ce qui conduit le couple à sa perte funeste. Elle devient ainsi progressivement une héroïne tragique comme en témoigne les accents lyriques et pathétiques de sa dernière conversation avec Rodolphe ou encore ce lieu clos qu’est la chambre d’hôtel, symptomatique de son enfermement croissant . C’est en tragédienne qu’elle met également en scène sa propre mort, pour que ce moment là au moins la rapproche de ses modèles romanesques et constitue une apothéose.

C’est précisément cette fin prématurée et savamment orchestrée qui lui permet d’accéder au statut de personnage mythique, emblématique de bien des femmes. Mais ce type de femme se distingue par une pathologie, que l’on nommera bovarysme (faculté de l’être de se concevoir autrement qu’il est), qui lui confère une dimension métaphysique. C’est un mode d’être au monde partagé par toute une catégorie d’individus, qui lui permet de confiner au mythe aussi tragique soit-il.

Conclusion:

Au terme de notre analyse il appert que de nombreux éléments tragiques traversent le roman. Reste alors à savoir s’ils sont à même de susciter la terreur et la pitié du lecteur et d’assurer au récit une fonction cathartique. L’impersonnalité apparente de Flaubert rend la réponse délicate, comme en témoigne les actes du procès qui lui fut intenté. L’absence de jugements de l’auteur sur le couple Bovary et le recours constant à une ironie plus ou moins discernable, laisse finalement peut-être à chaque lecteur la liberté de sa réponse.

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