Question : Peut-on qualifier « Madame Bovary » de roman réaliste/ Eléments de corrigé

Pour l’introduction:

– pour amorcer partir du contexte littéraire: au moment où Flaubert publie Madame Bovary en 1857, le mouvement romantique auquel on reproche un goût trop prononcé pour les excès et les épanchements amorce son déclin. Parallèlement le mouvement réaliste tend à s’imposer dans le monde artistique, tant dans les œuvres picturales que dans les œuvres littéraires. Pour les récepteurs du roman, il ne fait nul doute que Flaubert exprime ici une sensibilité proche de celle de Balzac.

– problématisation: or Flaubert réfute toute appartenance à ce mouvement, qu’il considère comme une « vide ineptie ». Il affirme même qu’on le « croit épris du réel », alors qu’il l’exècre et que « c’est en haine du réalisme » qu’il a entrepris ce roman. Loin de toute représentation objective de la réalité, il cherche à « écrire un livre sur rien ».

– il semble donc légitime de s’interroger sur la nature de ce roman et de se demander s’il est légitime de le considérer comme une œuvre réaliste.

– nous nous intéresserons initialement aux éléments manifestement réalistes déployés au fil de la narration avant d’analyser en quoi Flaubert se distingue de ce mouvement ou en renouvelle les principes.

Partie 1: les éléments réalistes:

– Lorsqu’il entreprend l’écriture de ce roman, Flaubert a pleinement conscience de la dualité intérieure qui l’habite: « Il y a en moi, littérairement parlant, deux bonshommes distincts: un qi est épris de gueulades, de lyrisme et de grands vols d’aigles, de toutes les sonorités de la phrase et des sommets de l’idée », soit un être foncièrement romantique, « un autre qui fouille et creuse le vrai tant qu’il peut, qui aime à accuser le petit fait aussi puissamment que le grand, qui voudrait (vous) faire sentir matériellement les choses qu’il reproduit », une tendance qui le rapprocherait donc d’un Balzac. Il vient de soumettre « La Tentation de Saint Antoine » à la lecture critique de ses amis Bouilhet et Du Camp qui lui conseillent de renoncer au lyrisme et aux élans de son imagination en s’attelant à une histoire plus triviale, comme un fait divers sordide. Le choix de son sujet, inspiré de l’affaire Delamare semble donc répondre à cet impératif réaliste. Flaubert met en œuvre un milieu populaire et aborde des sujets qui n’avaient guère leur place en littérature: la déchéance d’une femme adultère. Il s’émancipe de la question de la morale, des bienséances et du bon goût. On peut citer à ce titre la description de la terrible agonie d’Emma

– Flaubert s’est ensuite livré à un travail minutieux comme un enquêteur. Sa correspondance nous permet de savoir qu’il a ainsi accumulé toute une documentation médicale sur l’empoisonnement par arsenic ou sur le pied bot. C’est auprès d’un avocat qu’il se documente aussi pour évoquer avec exactitude les problèmes financiers du couple Bovary.

– Il vise donc à retranscrire fidèlement la réalité.

– du point de vue de l’écriture, sa recherche de l’impersonnalité peut être rapprochée de la neutralité prônée par Durranty. Il jette un regard quasi médical sur le monde, s’arrête sur des détails pittoresques, précis comme en témoignent les accumulations dans la description de Yonville au chap 1 de la partie II. On peut aussi citer à ce titre la description des mouches dans la cuisine du père Rouault. Une scène symphonique comme celle des Comices cherche aussi à brosser un panorama complet et détaillé de la société de Yonville tout comme elle vise à rendre compte de la façon dont les conversations les plus éclectiques peuvent se superposer.

– recourant abondamment à la focalisation interne et au discours indirect libre, il s’efforce également de faire pénétrer son lecteur au plus profond de l’esprit des personnages et propose ainsi des analyses psychologiques d’un genre nouveau. Les descriptions subjectives qu’il orchestre ne sont ainsi jamais gratuites. La façon dont Emma déguste sa liqueur par petits lapées gourmande suggère ainsi, dès la première partie, sa sensualité.

– les dialogues participent également à ce réalisme en ce qu’ils constituent des effets de réel. Flaubert s’emploie à travailler les niveaux de langue et le lexique pour parvenir à une parfaite adéquation entre le langage, l’appartenance sociale et la psychologie des individus. Les propos du père Rouault, parfait paysan normand, sont ainsi émaillés de provincialismes comme « la petite » ou « manger le sang ». De la même façon, Charles timide et empoté, ne parvient pas à articuler son nom dans le chapitre inaugural. Homais, toujours soucieux de briller et de se montrer à la pointe du progrès se gargarise de termes savants pas toujours bien digérés. Lieuvain, qui incarne le vide et l’inanité du discours politique, se livre de la même manière à une grandiloquence imbécile, allant jusqu’à déclamer un éloge ridicule de la poule.

– force est donc de constater qu’à l’instar des théories réalistes, les individus sont influencés par leur environnement (ex la campagne) et leur milieu. Pour cette même raison, il évoque l’enfance de Charles et Emma pour expliquer comment ils se sont construits. C’est bien à cause de ses lectures romantiques au couvent qu’Emma ressent cette insatisfaction permanente. Son enfance à la campagne la conduit également à un rejet très marqué du monde rural. Elle rêve de Paris et d’aristocratie.

– Importance à ce sujet du sous-titre « Mœurs de province ».

Partie 2: une persistance de certains éléments romantiques:

Toutefois le roman présente des stigmates du romantisme, pour plusieurs raisons. Tout d’abord:

– Le roman porte en creux une condamnation des dangers du romantisme.

tant Léon, au moins dans la seconde partie, qu’Emma sont des tempéraments profondément romantiques. Influencés par leurs lectures (romans d’aventures, romanes historiques, keepsakes…) ils ont tous deux développé une nette propension à enjoliver la réalité. Ce sont également des rêveurs. A travers Emma, Flaubert, fustige cette littérature qui regorge d’amants et d’amantes passionnés, excessifs, prompts à s’épancher. Il reprend un certain nombre de motifs et de clichés romantiques qu’il démystifie (cf. traitement de la nature dans les descriptions/ motif des ruines et de la mer notamment dans les figures d’analogie, enlèvement de la femme aimée par l’amant amoureux). Ainsi les deux mariages de Charles, motivés notamment par des raisons économiques et plus ou moins arrangés, sont loin de l’emportement des cœurs et de la passion amoureuse. Les questions financières l’emportent progressivement sur celle des sentiments. D’ailleurs les deux amants éconduisent Emma lorsqu’elle les appelle à l’aide pour régler ses dettes.

– de la même façon Flaubert s’attaque à la rêverie qui dénature la réalité, qui aveugle le personnage et l’enferme dans une démarche funeste, tragique. Ce rêve éveillé permanent empêche Emma d’habiter réellement son existence et d’en mesurer les enjeux. Elle voudrait inscrire ses pas dans une existence aussi romanesque que celle de ses personnages préférés: cf. passage sur Paul et Virginie, ou encore son rêve de fuite avec Rodolphe. Ces passages se distinguent souvent par des phrases plus longues qui ne sont pas sans rappeler le goût romantique pour la période (phrase très ample).

– On peut toutefois se demander si l’auteur porte toujours un regard distancié sur le romantisme, lui qui s’écriait « Emma, c’est moi! ». La mise en œuvre d’Emma a-t-elle une fonction cathartique ???? Les penchants d’Emma pour la rêverie et un certain lyrisme peuvent également se comprendre comme une mise en abyme de ses propres élans qu’il cherche à canaliser. Qui rêve de « sultans à longues pipes », Emma ou Flaubert qui se remémore son voyage en Orient?

– on note en effet que l’effacement de l’écrivain, ne signifie pas une neutralité absolue. A travers les différents protagonistes, il exprime sa propre vision de l’homme et du monde. On sait par exemple que l’arrivée de Charles au collège est fortement inspirée de la propre expérience de Flaubert enfant. Les penchants d’Emma pour la rêverie et un certain lyrisme peuvent également se comprendre comme une mise en abyme

– importance aussi de la thématique de la passion chère aux romantiques. Idem pour le voyage (qui reste ici de l’ordre du fantasme puisqu’Emma ne dépasse pas Rouen). Emma rêve de s’évader. On sait que Flaubert partage le dégout d’Emma pour ces petits bourgeois de province et la campagne.

– conflit rêve, fantasme / réalité. C’est ce conflit insoluble qui génère le bovarysme.

Mais à la différence d’Emma il ne se laisse pas enfermer dans un rêve éveillé inutile, dans une vie fantasmée. Il écrit et cherche à sublimer cette réalité par le travail de l’écriture.

– c’est là sans doute qu’il s’écarte le plus des impératifs réalistes.

3 – Un réalisme renouvelé:

Conscient du dualisme qui l’habite, Flaubert en tire parti dans son roman. Cette difficulté est perceptible chez Emma certes, mais elle gagne aussi parfois le narrateur. Il arrive que Flaubert laisse son imagination galoper. Ainsi écrit-il, à propos de la conception de la scène de « la baisade », « Aujourd’hui, homme et femme tout ensemble, amant et maîtresse à la fois, je me suis promené à cheval, dans ma forêt, sous des feuilles jaunes et j’étais les chevaux, le vent, les paroles qu’on se disait ». Pour nourrir son écriture et son intrigue, il expérimente à sa façon, en pensée, chaque détail, afin de trouver le mot le plus juste.

– de la même façon il ne nous propose pas une photographie réaliste mais ben souvent une vision éclatée des choses puisqu’elles sont présentées régulièrement à travers la subjectivité de plusieurs personnages. Le lecteur, pour se construire son idée, doit alors confronter ces points de vue pour reconstruire une vision plus exacte. Il doit conjuguer avec un jeu de miroirs qui déforment les contours. On peut citer à ce titre le chapitre dans lequel Flaubert confronte les songes de Charles au coucher à ceux d’Emma. Seule les divergences entre ces points de vue permettent au lecteur de comprendre le désamour naissant.

– il semble aussi que Flaubert se montre parfois critique et ironique envers certains traits stylistiques du réalisme, notamment dans les descriptions. On peut percevoir dans la première description une Yonville une discrète parodie de l’incipit d’Eugénie Grandet de Balzac. Il est aussi possible de s’appuyer sur la description hyper détaillée de la casquette de Charles, qui empêche finalement de la visualiser.

– tout comme Maupassant, il a conscience des limites du réalisme. Reproduire la réalité telle qu’elle est illusoire. L’art ne peut pas se confondre avec une mimésis. L’artiste opère forcément des choix et en propose un traitement esthétique.

– Flaubert s’émancipe donc de cette contrainte. Ainsi opte-t-il pour un lieu fictif, Yonville, dont il dessine le plan pour s’aider dans la construction de l’intrigue. Il accorde aussi plus d’intérêt à l’agencement et à la construction de la narration qu’aux détails des lieux ou des objets. Il conserve ce qui fait sens, émaillant son récit de signes et d’éléments proleptiques (ex : la mention de l’arsenic).

– cette esthétisation transparait par exemple dans la construction symphonique de la scène des Comices. Il s’agit de faire du beau.

– sa représentation des êtres et de cette société est également porteuse d’une vision du monde pessimiste. Elle n’est pas si neutre qu’il y parait. Il s’agit de partir du réel pour signifier aussi son pessimisme, son indignation devant la bêtise, les esprits calculateurs, l’injustice. Sa vision est même assez manichéenne: Emma est une victime, poussée à la faute, notamment par l’avidité de Lheureux ou encore une éducation défaillante, tandis que les vrais coupables se voient récompensés (Homais, Lheureux, les 2 amants). L’écrivain recrée donc cette société (cf. étymologie du terme poésie) en travaillant la phrase, le mot et les sonorités, pour mieux l’offrir à la sagacité du lecteur. On peut ainsi parler d’un réalisme poétique.

Conclusion:

Au terme de notre analyse il apparait donc que Flaubert nous propose ici une œuvre originale qui échappe à toute catégorisation farouche et qui vise à bousculer la réalité du lecteur en dénonçant certains de ses travers.

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