Le personnage de Philippe Strozzi

Si Philippe Strozzi est un personnage insignifiant dans la chronique de Varchi et dans la pièce de Sand parce qu’il n’influence en rien le destin de la cité, il occupe davantage une place de choix dans Lorenzaccio. Musset le dote d’une plus grande épaisseur psychologique et il le place au cœur de l’intrigue à plusieurs reprises. Ce florentin intervient assez longuement dans 8 scènes (sc 1 et 5 de l’acte II, sc 2, 3 et 7 de l’acte III, sc 6 de l’acte IV et sc 2 et 7 de l’acte V). Le dramaturge le place notamment au premier plan, aux côtés de Lorenzo, dans la scène 3 de l’acte III, scène fondamentale pour la bonne compréhension du drame. Il en fait un patriarche, c’est à dire un père de famille, un chef de clan, un homme avancé en âge et très respecté dont la parole est sinon influente, du moins recherchée et écoutée.

I – Le patriarche :

Philippe Strozzi est présenté comme un homme d’âge mûr, un sexagénaire aux cheveux grisonnants ainsi qu’en témoigne la réplique de Marie Soderini acte I sc 6 : « Pauvre Philippe ! Il y aura une triste fin pour tes cheveux gris ! ». Il évoque lui-même sa « tête blanche » et l’on peut également mentionner l’hypallage « ma vengeance a des cheveux gris », acte II sc 5. Cette chevelure grise signifie sa vieillesse, sur laquelle il insiste à de nombreuses reprises pour expliquer sa difficulté à agir, mais elle opère aussi comme une métonymie de sa sagesse, de son expertise. Il apparaît en effet d’abord comme un patriarche, un pater familias à la tête du clan Strozzi comme le démontre, à l’acte III sc 7, le repas de famille réunissant les 40 Strozzi :« J’ai rassemblé ma famille pour lui raconter mes chagrins et la prier de me secourir. Soupons et sortons ensemble, l’épée à la main. » Et tandis qu’il affirme ne pas pouvoir survivre à une condamnation de ses fils et qu’il rappelle qu’il est « le chef de famille », tous l’acclament et l’assurent de son soutien.

C’est un père prompt à protéger ses quatre enfants : Léon, le prieur de Capoue, Pierre, Thomas et Louise. S’inspirant du mélodrame, Musset plonge cette famille au cœur de l’intrigue. Ce sont en effet les difficultés rencontrées par sa progéniture, ses malheurs, qui déterminent les agissements et les déclarations de cet homme respectable. Il est comme un point focal autour duquel gravitent ses enfants, il est au centre de leurs conversations et il orchestre leurs débats. Il intervient ainsi acte II sc 1 pour signifier à Pierre qu’il manque de respect à son frère. Soucieux de les protéger et d’en faire des êtres dignes, il les tempère ou tente de le faire. Acte II sc 1, il invite Pierre à ranger son épée. Sa parole vaut autorité ainsi que nous pouvons le constater sc 5 de l’acte II lorsqu’il a le dernier mot sur Pierre : « C’est bon […] Nous en reparlerons en temps et en heure. »Tout au long de l’acte II, d’un point de vue kinésique et spatial, il occupe le centre de la scène, au cœur de ses enfants, comme un point d’intersection qui les réunit encore. Les actes suivants permettront au contraire de représenter la désunion et le démembrement progressif de la famille.

En bon père de famille, il s’inquiète de leur sort et tremble pour leurs vies, ce qui entretient un certain pathétisme au fil du drame, notamment sc 5 de l’acte II : « Pauvre ville ! où les pères attendent ainsi le retour de leurs enfants ! » « Voilà le sang répandu ; le mien, mon sang sur le pavé de Florence ! Ah pourquoi suis-je père. » Ses élans protecteurs transparaissent dans l’emploi des déterminants possessifs « Ma Louise », « Mon Pierre », conjugué à l’évocation récurrente de ses entrailles, de sa chair. On peut également noter le recours à la métaphore végétale filée à plusieurs endroits du drame pour signifier la famille et les liens du sang : « Le vieux tronc d’arbre est un brin trop solide ; ils ne viendraient pas l’entamer. Mais ils connaissent la fibre délicate qui tressaille dans ses entrailles lorsqu’on attaque son plus faible bourgeon. ».

C’est donc aussi un père tourmenté et révolté par l’arrestation de ses fils, un père éploré à la mort de sa fille. Son retrait de toute vie publique et de toute action politique, dans un couvent, est symptomatique ce qui tient d’une mort symbolique.

Homme respecté de tous, il s’impose comme une figure tutélaire et comme un père de substitution pour Lorenzo qui le désigne, acte III sc 3 par l’expression « ô mon père ». Mais si Philippe Strozzi fait figure de guide et incarne la voix de la sagesse, il se trouve aussi au centre d’un conflit générationnel évident. Musset l’oppose à plusieurs reprises à Pierre, mais il le confronte aussi à Lorenzo, acte III sc 3 ou à l’acte V, de façon à poser la question de l’engagement et de représenter deux attitudes politiques différentes. Philippe Strozzi se caractérise en effet par son pacifisme, son rejet de la violence. Loin des théories de Machiavel, il prône une certaine hauteur, une grandeur d’âme face aux vilénies du monde. On peut citer à ce titre l’acte II sc 5 : »La vertu d’une Strozzi ne peut-elle oublier un mot d’un Salviati ? L’habitant d’un palais de marbre doit-il savoir les obscénités que la populace écrit sur ses murs ? » « Où en sommes nous si l’insolence du premier venu tire du fourreau des épées comme les nôtres ? ». Philippe incarne un monde révolu, une vision passéiste des valeurs. On remarque ainsi, dans la discussion qui réunit père et fils, acte III sc 2, une opposition entre l’ardeur de la jeunesse et la sagesse de l’âge : « Ah ! les pères savent cela, mais non les enfants », tandis que Pierre l’invite d’abord à ne pas l’accompagner chez Pazzi. Dans cette même scène, les longues répliques du père soulignent combien il s’exprime en patriarche, combien sa parole s’impose encore, ce qui ne sera plus le cas Acte IV scène 6 où l’on constate une inversion progressive du temps de parole.

II – Un républicain, entre idéalisme et incapacité d’agir :

Philippe Strozzi constitue aussi une figure importante de la cité. Acte I sc 2, l’orfèvre l’évoque comme « le plus brave de Florence ». Acte III sc 2, Pierre rappelle qu’il est « bon patriote » et il use de métaphores pour signifier combien les républicains aspireraient à compter sur lui : « Vous êtes notre patriarche, venez voir marcher au soleil les rêves de votre vie […] vieux jardinier de Florence ». Philippe a également le sens de sa grandeur, de l’honneur de sa famille comme en témoigne son indignation acte III sc 3 : « L’honneur des Strozzi, souffleté en place publique […] la plus noble famille de Florence ! ». Il incarne un modèle pour les florentins, notamment quand il déplore, dans son long monologue de l’acte II sc 2, l’immoralité du duc, la situation des bannis, la corruption et l’état désastreux de Florence. La ponctuation expressive, qui souligne à la fois son indignation et un certain désespoir, tend déjà à suggérer son idéalisme. Pour les bannis et de nombreuses familles florentines, il demeure cependant un espoir républicain. Acte I sc 6, le chœur des bannis clame cette espérance : « Que Philippe vive longtemps ! Tant qu’il y aura un cheveu sur sa tête, la liberté de l’Italie n’est pas morte. »

Mais s’il déplore un monde où les valeurs sont inversées et s’il éprouve une empathie évidente pour les exilés, il se reproche aussi fortement son inaction : « Je me suis courbé sur des livres, et j’ai rêvé pour ma patrie ce que j’admirais dans l’Antiquité. Les murs criaient vengeance autour de moi, et je me bouchais les oreilles pour m’enfoncer dans mes méditations. ». Se qualifiant de « vieux rêveur », il a conscience de son manquement à la cité : « Je suis un mendiant affamé de justice et mon honneur est en haillons. »

Il est en proie à un conflit intérieur, un dilemme entre son idéalisme et son incapacité à agir. On ne peut que constater qu’il partage ce conflit avec nombre de ses pairs, qui n’agissent pas davantage. Il a d’ailleurs parfaitement conscience de cette ineptie qu’il explique à l’acte II sc 1 : tous ces grands républicains ne font finalement rien de concret contre la tyrannie ni contre les malheurs publics alors qu’ils sont prompts à dégainer une épée pour répondre aux premiers propos d’un ivrogne désobligeant. Il critique ainsi les Pazzi qui « invitent leurs amis à venir conspirer comme on invite à jouer aux dés. » Il en appelle pourtant à la république. Acte II sc 1, il affirme que c’est le mot qu’il leur faut et il assure, acte III sc 2 : « Je crois à l’honnêteté des républicains ». S’aveuglant sur lui-même, il s’exhorte à agit, recourant au pronom collectif NOUS pour signifier qu’il est prêt à mener le parti de la révolte : « nous…vieux rêveurs », « Allons, mes bras, resservez ; et toi, vieux corps courbé par l’âge et par l’étude, redresse-toi pour l’action. ». Acte III sc 7, il semble tout aussi déterminé à dépasser les obstacles qui le retiennent: « Je prends Dieu à témoin que c’est la violence qui me force à tirer l’épée ; que je suis resté durant soixante ans bon et paisible citoyen, que je n’ai jamais fait de mal à qui que ce soit au monde, et que la moitié de ma fortune a été employée à secourir les malheureux. »

Mais, ainsi qu’il le souligne en recourant aux termes rêves et rêveurs, ses élans restent des vœux pieux, un idéal inatteignable, comme si c’était se faire trop violence que de contrevenir à ses principes fondamentaux comme le pacifisme. Comme en témoignent ses confrontations avec son fils, il ne semble plus vraiment comprendre le monde dans lequel il vit, il n’en possède ni les clefs ni les codes. Le duc le voit comme « un vieux fou » insupportable mais inoffensif, tandis que Pierre finit par le traiter de « vieillard obstiné, d’inexorable faiseur de sentences », acte IV sc 6, lors de leur ultime querelle. Il suggère ainsi que le père n’est qu’un homme de discours, un faible, dont les mots sont finalement creux. Cette prise de conscience se déroule au cours d’une scène qui n’est pas sans rappeler le reniement de Pierre dans les Evangiles. Dans sa réplique « Venez Philippe, le temps des larmes est passé », le fils apostrophe son père par son prénom, se plaçant ainsi à égalité avec lui, avant de l’écarter définitivement du paysage politique et de le désavouer en l’insultant avec l’expression « traducteur de latin ». Ce reniement est symboliquement traduit par le passage de Pierre dans le camp de François 1er tandis que les confédérés refusent une quelconque passation de pouvoir entre les deux Strozzi. Pierre n’a pas la grandeur d’âme de Philippe, et son nom ne parvient ni à rassembler, ni à rassurer les républicains. Leurs relations problématiques signent finalement l’échec politique du clan Strozzi.

Publicités