Du personnage historique au mythe littéraire

Musset a en quelque sorte contribué à l’élaboration d’un mythe littéraire. Lorenzo de Médicis a connu en effet une très grande fortune littéraire (de Varchi à Dumas) ; comme pour d’Artagnan, le personnage littéraire a fini par éclipser le personnage historique. Attention de ne pas confondre ce Lorenzo (1514-1548) dit Lorenzaccio, avec Laurent de Médicis dit Le Magnifique (1449-1492) ni Laurent II de Médicis (1492-1519) dédicataire du Prince de Machiavel. Lorenzaccio fut lui-même l’auteur d’une comédie, l’Aridosio mais aussi d’un texte intitulé Apologia destiné à justifier son meurtre. Il se présente lui-même comme l’héritier de Brutus au service de la liberté. Il rappelle qu’il ne fut jamais au service d’Alexandre et que ce dernier ne se fiait pas à lui (il le tenait toujours désarmé).

1 ) Le personnage historique, Lorenzino de Médicis (1514-1548). Né à Florence, rapidement orphelin de père, il fut élevé par sa mère, Marie Soderini, aux ci^tés de son frère Julien et de Cosmes 1er de Médici, fils illégitime du futur pape Clément VII. Il séjourné à Venise (1526), puis à Rome (1530) d’où il fut banni parce qu’il avait décapité des statues antiques (allusion dans la pièce à cet épisode). De retour à Florence il devint le compagnon de débauche de son cousin Alexandre. La rumeur leur prêtait une liaison étroite. Mais leurs liens se compliquèrent et Lorenzo lui tendit un piège la nuit de l’Epiphanie, le 5 janvier 1537. Il le fit venir chez lui sous le prétexte d’un rendez-vous galant avec sa tante Caterina. Il profita de son sommeil pour l’assassiner, non sans mal, aidé dans son forfait de Scoronconloco, un tueur, qui l’égorgea pour l’achever. Les deux hommes partirent alors pour la France tandis que Cosme accède au pouvoir à Florence et condamne Lorenzo à mort. On le retrouva ensuite à Bologne, puis à Venise avant de rejoindre les rangs républicains menés par Philippe Strozzi. Il passa les années suivantes entre Constantinople, la France (où il a la protection de Catherine de Médicis) et l’Italie où il poursuit la lutte contre Cosme. Il est poignardé à Venise le 26 février 1548.

On retrouve ce personnage historique dans la chronique de Varchi, la Storia Fiorentina.

2 ) Son destin littéraire :

Lorenzo fait son entrée en littérature dès 1558, puisqu’il est l’un des personnages d’une nouvelle de Marguerite de Navarre publiée dans le recueil L’Heptaméron. Dans la nouvelle, il assassine le Duc dans son lit après l’avoir dépouillé de sa robe de nuit parce qu’il se conduisait mal avec les femmes. Il sauve ainsi à la fois l’honneur de sa maison et la patrie (meurtre d’un tyran).

Nombreux sont ensuite les auteurs à travers l’Europe à s’intéresser à cette figure : on peut citer « La morte di Alessandro » de Rastrelli, « Lorenzo di Médicis » de Rough en 1797, puis après la pièce de Musset , « Lorenzino de Medici » de Leoni, ou The duke of Florence » de Wilson.

En France, nous pouvons mentionner la tragédie en 3 actes publiée en 1839, « Laurent de Médicis » écrite en alexandrins par Léon Bertrand, assez grandiloquente et moralisatrice. Mais c’est surtout Alexandre Dumas qui s’intéresse au personnage, d’abord dans un drame en prose en 5 actes, Lorenzino, offert au public en 1843 puis dans un roman intitulé « Une nuit à Florence sous Alexandre de Médicis » publié en 1861. Son drame est un échec. La transposition romanesque de sa propre pièce lui permet de se livrer à des considérations historiques plus ou moins larges et de s’attarder sur des points de détail. Il est l’un des rares à bien faire le distingo entre Giomo et le hongrois. Sa vision de Lorenzo diffère de celle de ses prédécesseurs. Il humanise en effet le personnage en le présentant amoureux conjointement de la liberté et de la fille d’un de ses défenseurs. Il donne à son drame une teneur sentimentale et lyrique. Il écarte ainsi la question de l’ambiguité sexuelle de Lorenzo et il enrichit l’intrigue politique d’une intrigue amoureuse. Dans sa version des faits, Philippe Strozzi est arre^té et Luisa, sa fille, sert d’appât pour conduire Alexandre chez Lorenzo. C’est par un malentendu qu’elle s’empoisonne : elle pense que Lorenzo l’a trahie pour la livrer au duc. Ce n’est par ailleurs pas Lorenzo qui assassine le Duc mais Michele, furieux qu’il lui ait ravi son amante Nella. Il est tué hors-scène, parfaitement conscient de la duperie de Lorenzo qui lui signifie sa condamnation à mort. A ces deux œuvres, s’ajoute une troisième approche de Dumas, datant de 1845, « Les Médicis ». C’est un texte en deux parties de nature plus historique. Dans cette version, c’est Scoronconloco qui tue Alexandre.

3 ) Réécritures et mythe littéraire :

Ces nombreuses réécritures font du personnage de Lorenzo un mythe littéraire.

Rappel : Le terme mythe vient du grec « muthos » qui signifie d’abord la parole puis le récit. Un mythe est un récit souvent fabuleux qui se veut explicatif et fondateur d’une pratique sociale. Il apporte une explication sur certains aspects fondamentaux du monde ou de la société. Les mythes racontent le fondement d’une société, ils répondent à des questions fondamentales

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