Correction DS du 18 octobre

Lorsqu’Alfred de Musset publie sa pièce Lorenzaccio dans l’ouvrage Un spectacle dans un fauteuil en 1834, il la marque du sceau du paradoxe et se signale d’emblée comme un auteur particulièrement novateur. En effet, si Hugo explique dans sa préface que son drame Cromwell est injouable en son temps, il le conçoit cependant pour la scène. Musset, lui, écœuré par l’échec de sa Nuit vénitienne, se tourne résolument vers un théâtre destiné à être lu et non joué. C’est ce paradoxe et cette audace dramatique que souligne le metteur en scène Claude Stavisky lorsqu’elle affirme en 2000 que Lorenzaccio est « un défi » lancé « à la communauté théâtrale toute entière. » Il s’agira donc de mesurer comment le dramaturge brave à la fois le lecteur-spectateur, les contraintes de la scène et les acteurs.

Force est initialement de constater que Lorenzaccio, même à sa simple lecture s’offre comme un défi à l’intelligence et à la compréhension du public. Ce dernier se trouve en effet confronté à une pièce complexe par sa double référence historique. Il s’agit pour lui de décrypter, à travers cette mise en œuvre de la Florence du XVI°, la situation de la France de 1830 et d’en mesurer la dimension universelle. Un personnage comme Philippe Strozzi par exemple, qui incarne l’idéal républicain, renvoie aux aspirations de la bourgeoisie française du XIX°, tandis que sa conscience, tout comme celle de Lorenzo, déchirée entre idéal et action, pose la question de l’engagement et du crime politique. Ceci n’est d’ailleurs pas sans constituer un défi de taille aux autorités politiques comme en témoigne le refus adressé par la censure impériale à Paul de Musset en 1864.

Il est également difficile pour le public de cerner aisément certains personnages extrêmement complexes comme Lorenzo qui s’offre tantôt sous les traits d’un libertin débauché et provocateur, tantôt comme une âme torturée. Seule la scène 3 de l’acte III, qui opère comme une scène de révélation, permet au public attentif de percevoir le personnage dans toute sa complexité. Le dramaturge mêle alors propos philosophiques et politiques, analyses psychologiques et épanchement lyrique. Ce dédale dramatique exige la participation active et attentive du public, déjà malmené par la variété des registres et la complexité de l’intrigue. Musset se joue, en effet, des attentes du lecteur en conjuguant des scènes relevant de la farce, notamment la dispute des enfants Strozzi et Salviati à l’acte V, avec des tirades hautement lyriques comme à la scène 3 de l’acte III.

Mais si ce texte bouscule les habitudes du lecteur, il constitue aussi un véritable affront aux règles du théâtre et il s’offre au metteur en scène comme un challenge difficile à relever.

Mettre en scène la pièce dans son intégralité est presque une gageure dans la mesure où elle représente un spectacle d’environ six heures nécessitant d’importants moyens techniques et financiers. Il convient d’abord de noter que la pièce requiert pas moins de cent acteurs et figurants. Très rares sont les troupes capables de relever ce défi. Cet imposant personnel dramatique pose en outre le problème de l’espace. Comment parvenir en effet à faire tenir sur la scène les quarante convives de Philippe Strozzi ? Comment représenter les scènes de rues, les mouvements de foule sur le parvis de l’église de Montolivet ? Comment matérialiser sur le plateau la présence de cavaliers et de leurs chevaux ?

L’espace dramatique est d’ailleurs au centre des préoccupations de tout metteur en scène désireux de se confronter à ce texte. Musset, s’affranchissant de toutes les contraintes scéniques, multiplie les lieux. La pièce nécessite une trentaine de décors. Outre la question de leur coût, se pose celle du rythme de leur changement, notamment dans l’acte I qui compte au moins 5 décors différents. Comment glisser du palais ducal de la scène 4, sis au cœur de Florence, à l’église de Montolivet située dans ses faubourgs ? A cela s’ajoute le souci de la « couleur locale » qui suppose nombre de costumes onéreux ou d’accessoires difficilement envisageables comme un bon feu dans la chambre de Lorenzo.

Les acteurs ne sont pas davantage épargnés. Incarner les personnages de Musset relève de la prouesse, tant il s’agit de jouer avec les nuances imposées par les différents registres mis en œuvre par le dramaturge. Il revient à chacun de doser habilement grotesque et sublime, comique et tragique, farce et envolées lyriques. Interpréter le personnage de Lorenzo constitue, à ce titre, un véritable acte de bravoure dans la mesure où cela suppose de traduire l’ambivalence physique et l’ambigüité sexuelle de cet être faible au « petit corps maigre » et « aux mains fines et maladives », mais « fort » comme « un tigre ». Il s’agit de conjuguer la dimension féminine de ce « Lorenzetta », le « mignon » du duc et l’attitude pleinement masculine du héros lorsqu’il manie l’épée ou le poignard face à Scoronconloco ou Alexandre.

La difficulté réside certes dans l’incarnation de cette dualité fondamentale du personnage, mais aussi dans l’interprétation de son double jeu. Lorenzo s’impose en effet comme un hypocrite au sens étymologique du terme ainsi que le soulignent la métaphore filée du théâtre qui émaille le texte et les nombreux effets de théâtre dans le théâtre, mise en abyme qui révèle au public la comédie sociale et humaine jouée par ce héros désenchanté. L’acteur qui endosse ce rôle doit donc être capable de rendre toutes les nuances de cette parole tantôt duplice lorsque Lorenzo vole la cotte de mailles du duc, tantôt vraie comme à la scène 3 de l’acte III ou encore dans les quatre monologues qui structurent l’acte IV. Le comédien doit élaborer un jeu parfaitement cohérent et maîtrisé pour rendre compte de l’incohérence et de la crise identitaire qui animent Lorenzo. La scène 9 de l’acte IV est exemplaire de ces exigences nombreuses dans la mesure où Lorenzo oscille lui-même entre plusieurs rôles : celui d’Alexandre, le sien au moment du meurtre dans une prolepse étonnante, et le sien dans l’instant présent. Il recourt au polylogue et à différents niveaux d’énonciation pour faire entendre sa voix mais aussi celles des absents.

Au terme de notre réflexion, il appert donc que ce drame audacieux s’impose en effet comme un formidable défi à l’ensemble de la communauté dramatique. Il en appelle en effet à l’intelligence du public, à l’ingéniosité et à la créativité du metteur en scène, à l’art de la nuance et à la palette de jeu des acteurs. Mais s’il bouscule les attentes des uns et les habitudes et les savoir-faire des autres, Musset se lance aussi un défi à lui-même en repoussant les contraintes scéniques tout en s’efforçant de préserver l’unité, la cohérence, mais aussi la théâtralité de l’œuvre.

Publicités