Lorenzaccio : lecture de la scène 5 de l’acte IV

Pierre Larthomas souligne, dans son ouvrage intitulé Le langage dramatique, que le monologue, convention théâtrale, définit la structure d’une pièce en ce qu’il intervient souvent à un moment critique pour le personnage et marque une étape importante de l’action. Des propos qui s’appliquent parfaitement à la scène 5 de l’acte Iv de Lorenzaccio, publié par Alfred de Musset en 1834. Lorenzo est à quelques heures de son crime, présenté comme le point d’orgue de son existence. Il tisse les dernières mailles du filet censé perdre le duc et délivrer Florence de la tyrannie. Il vient d’échanger quelques répliques avec sa tante Catherine, maillon important de sa machination. Au début de la scène il a agi comme un metteur en scène et un scénographe, organisant l’espace et le décor de la scène de crime : « Quand vous aurez placé ces fleurs sur la table […] vous ferez un bon feu.. » . Catherine l’a entretenu de la maladie de sa mère, provoquée par le billet du duc et la part de responsabilité qu’elle suppose à Lorenzo. Ce dernier a mis un terme brutal à cet échange, ce que signifient les points de suspension suivis des injonctives « Va-t’en » « Sors d’ici » « Laisse-moi ! », sans doute parce qu’il est bouleversé par la situation et parce que l’ignominie de son plan et de son existence lui apparaît dans toute son horreur. La présence de Catherine, et la mention de Marie souffrante, ébranle ses certitudes et le confronte à sa réalité.

Le mouvement du texte :

– « Par le ciel ! » à « quand j’ai choisi » : effroi devant sa propre nature, sa noirceur

– « O Dieu ! » à « même avec le sang » : expression du pessimisme philosophique de Lorenzaccio

– « Pauvre Catherine » à « la fin » : deux longues adresses (à Catherine et au duc)

Les exclamatives initiales, « Par le ciel ! Quel homme de cire suis-je donc ! », conjuguées à de fausses interrogatives à valeur exclamative comme « se fasse ruffian malgré moi ? », témoignent de son désespoir et d’un certain dégoût pour lui-même. Ce dégoût est souligné par de nombreux termes appartenant au champ lexical de la corruption et de la souillure : le vice, ruffian (2 occurrences), aventurier, homme débauché, souteneur, vicieux, se pervertir, bourbier, mes vêtements souillés… A cela s’ajoute le polyptote « J’allais corrompre Catherine ; je crois que je corromprais ma mère ». Les pluriels comme « bien des crimes » soulignent l’étendue du Mal. Lorenzaccio porte un regard particulièrement dépréciatif sur lui-même dans ce moment d’introspection que constitue le monologue. Pour mieux exprimer toute cette noirceur, Lorenzo l’oppose à la pureté. On ne peut que constater la présence d’antithèses. Musset, pour donner toute son épaisseur psychologique au personnage, joue en effet avec la dichotomie du Bien et du Mal. Il s’appuie sur l’isotopie du Bien, qui se traduit par le recours au champ lexical afférent avec des termes comme « rester pur », « laver mes mains », « vertueuse », « irréprochable », mais aussi au lexique de la religion : « dévot », « prière ». On note également la présence de la métaphore de la colombe et du gladiateur ou celle de la goutte de lait, qui permet une expression imagée de la pureté. Il confronte cette isotopie à son contraire à l’aide d’antithèses comme « une gloire d’être vicieux », « des filles maudites par leurs pères », ou d’effets de mise en opposition : « d’un côté une montagne de sanglots » / « de l’autre une goutte de lait pur »

Il convient de noter que cette lutte entre le Bien et le Mal est abordée dans sa dimension universelle comme le signalent les nombreux présents de vérité générale ainsi que les pluriels et les formules globalisantes « tous les hommes », « les jeunes gens » « les enfants qui sortent du collège ». Cette généralisation permet l’expression du pessimisme philosophique de Lorenzo qui a désormais perdu toute confiance en l’espèce humaine.

« Quel bourbier doit donc être l’espèce humaine qui se rue ainsi dans les tavernes avec des lèvres affamées de débauche. »

Les hyperboles et l’animalisation traduisent la profondeur de ce pessimisme, tandis que la mention des jeunes gens, des enfants qui sortent des collèges, évoque la jeunesse romantique désenchantée. Les images de violence et les allitérations en [R] et en dentales soulignent l’horreur de l’humanité.

Mais il s’agit aussi pour Musset d’éclairer la psychologie de son personnage, en prolongement de la scène 3 de l’acte III. Lorenzo s’expose ici dans toute sa complexité. Il est en proie à un puissant conflit intérieur. Il a parfaitement conscience qu’il est le jouet, et la victime, de cette lutte perpétuelle entre le Bien et le Mal qui mène le monde. Il a également conscience qu’il devra répondre de ses actes un jour et affronter ses responsabilités, comme le suggère la proposition « et si ma vie est jamais dans la balance d’un juge quelconque » qui fait référence au Jugement dernier. Dans la réplique « je crois que je corromprais ma mère, si mon cerveau le prenait à tache », le pronom JE, sujet du verbe « corrompre » fait de Lorenzo un être responsable de ses actes. Toutefois, le recours au GN « mon cerveau » comme sujet de la locution verbale « le prenait à la tache », tend curieusement à atténuer cette responsabilité directe, comme si quelque chose échappait au personnage, comme s’il agissait malgré lui, mu par une force maléfique, ce que signifiait déjà l’expression « ruffian malgré moi ». Ainsi, Lorenzo reconnaît ses torts mais il se présente aussi comme la victime d’une malédiction, ou du moins, d’une transcendance négative, malsaine. Dans la réplique « Dieu sait quelle corde e quel arc les dieux ont tendus dans ma tête, et quelle force ont les flèches qui en partent », il n’est plus sujet ici mais patient, une idée confirmée par la réflexion sur sa filiation : « l’être inconnu qui m’a pétri a laissé tomber un tison au lieu d’une étincelle… ». ceci tend à faire de Lorenzo un héros assurément tragique, soumis à des forces plus ou moins obscures auxquelles il ne peut échapper. Mais ce héros est moderne en raison de sa part de responsabilité assumée, comme le signifie la phrase « Je puis délibérer et choisir, mais non revenir sur mes pas quand j’ai choisi ». On retrouve ici le topos tragique de l’enfermement du héros. Il est prisonnier de lui-même, de ses choix, première victime du piège qu’il a élaboré. Deux images, hautement symboliques, traduisent cette idée : celle de la robe de Déjanire, empoisonnée, qui se fond avec sa peau et ses fibres, puis celle du masque qui lui colle désormais au visage. Les allitérations en [S] donnent à entendre cette insinuation, cette contamination : « Par le ciel….le vice….s’est-il si…que je puisse…. »

Comme Icare, Lorenzo s’est brûlé les ailes en s’approchant trop près du soleil ducal : « Le vice s’est-il si profondément incorporé à mes fibres.. ». Il a atteint un point de non-retour comme l’indique la forme verbale négative « mais non revenir », il n’a plus aucun choix possible si bien que ce monologue n’est pas délibératif. Il lui incombe uniquement d’assumer cette « destinée » qu’il a contribué à façonner. Cette destinée est celle d’un ange déchu, qui n’est pas sans évoquer Lucifer. Les assonances en [el] des lignes 315 à 320 suggèrent ces « ailes » perdues. Rappelons que Lucifer (qui porte la lumière) était à l’origine un ange et que sa rébellion contre Dieu, motivée par son orgueil, lui a valu d’être exilé du paradis. Il est alors devenu le Tentateur, le menteur, l’Adversaire avec les démons, autres anges déchus devenus les ennemis de l’Humanité et de Dieu. Lorenzo lui aussi a péché par orgueil, s’est laissé gagner par l’hybris. Lui aussi a joué les tentateurs auprès du duc, rabattant par exemple les proies féminines. On ne peut que concevoir combien cette dichotomie des anges et des démons sied parfaitement au drame romantique et à sa conception de l’homme mi-ange mi bête. On peut la relier aux propos de Marie sur son fils, jadis angélique, vertueux. Tout le tragique du personnage réside dans le fait que le rachat est impossible. Contrairement à ce qu’il aimerait, le crime ne pourra pas racheter sa vertu perdue, il n’y a pas de voie de purification : on ne peut pas se laver les mains, même avec du sang.

Cette chute s’accompagne d’un clivage du moi. Lorenzo est un être tiraillé, un individu à l’identité en partie perdue : « je ne puis ni me retrouver moi-même… ». Une partie de lui lui échappe : « que je ne puisse plus répondre de ma langue et que l’air qui sort de mes lèvres se fassent ruffian malgré moi. ». L’allitération en [K] (corrompu Catherine je crois que je corromprais … quelle corde et quel arc…) donne à entendre le chaos intérieur de Lorenzo qui en résulte. Ainsi que le suggère l’image du « corps faible et chancelant », il a perdu toute grandeur, tout héroïsme. Ce chaos est également traduit par les jeux d’ombre et de lumière, par les oppositions entre le grotesque et le sublime, l’évocation des anges et des démons, autant de thématiques profondément romantiques.

A cela s’ajoute un certain lyrisme propre aux romantiques, perceptible dans le recours aux « ô » incantatoires, l’imploration à Dieu mais aussi les adresses à Catherine ou au duc, et dans l’introspection ainsi mise en œuvre. Lorenzo, qui apparaît ici sans masque, s’interroge sur ce qu’il est. Ce monologue s’impose comme une variation du dévoilement entamé à la scène 3 de l’acte III dans laquelle Lorenzo se demandait déjà « Suis-je un Satan ? ».

Ce monologue extrêmement construit, repose sur des phrases longues et des effets de balancement qui témoignent d’une prise de conscience maîtrisée du personnage. Il apparaît maître de lui-même et de sa parole, malgré ses émotions, contrairement au monologue de la scène 9 de l’acte IV. Il est ici conscient d’un certain pouvoir de la parole, notamment lorsqu’il mentionne son recours au silence face à Catherine : « Combien faudrait-il pourtant de paroles pour faire de cette colombe […] Quand je pense que j’ai failli parler ! ».

Bilan :

Le monologue est un discours prolixe dans lequel le personnage se dédouble par l’entremise du verbe. La situation monologique est complexe dans la mesure où l’unique présence scénique coïncide cependant avec un dédoublement du personnage, le JE semblant s’y adresser à un autre. Ce type de réplique sied parfaitement à un héros romantique comme Lorenzaccio, personnage clivé, presque bipolaire. Il a pour fonction de conférer une plus grande épaisseur psychologique au personnage, qui se dévoile, mais aussi de conduire le lecteur à une réflexion philosophique évidente sur l’Humanité.

Dans sa Préface de Cromwell, Hugo invitait les dramaturges à « remplir pleinement le but multiple de l’art qui est d’ouvrir au spectateur un double horizon, d’illuminer à la fois l’intérieur et l’extérieur des hommes ; l’extérieur par leurs discours, l’intérieur par les apartés et les monologues. ». Il semble que Musset remplisse ce contrat et parvienne à ouvrir de tels horizons.

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