Sartre : lecture analytique « LIRE »
Introduction : Le genre autobiographique permet à son auteur d’apporter un témoignage personnel ou historique, de tenter de comprendre son existence ou de rapporter des souvenirs. Ainsi, dans « Les mots », publié en 1964, J-P Sartre relate ses années de formation, la naissance de sa vocation d’écrivain et le parcours qui a fait de lui un homme de lettres reconnu. Dans ce passage, extrait de la 1ère partie intitulée « Lire », il revient sur ses lectures d’enfance et le plaisir qu’il retirait à la découverte des aventures de ses personnages préférés.
Problématique : Nous nous demanderons en quoi le récit amusé de ce souvenir enfantin propose un éloge de la lecture plaisir et nuance le pacte de vérité.
Axe I : la narration d’un souvenir amusé /Axe II : Un éloge de la lecture plaisir ou la vérité « détournée »
I – Axe I : la narration d’un souvenir amusé :
a – un texte autobiographique : récit à la 1ère pers. / identité narrateur- auteur-personnage/ analepses / double JE et double système des temps « qui se trouve encore à l’angle de la rue… »
b – un souvenir d’enfance : importance accordée aux images/ titres des lectures mentionnées + « contes de fées » + « Ma mère se mit en quête d’ouvrages qui me rendissent à mon enfance »/ narration d’un caprice d’enfant devant le kiosque (« Je vis […] le tour était joué ») retranscrit par le recours à la PARATAXE + importance des verbes de volonté « je les réclamai » « je voulus avoir toutes les semaines… »/ Termes qui traduisent une certaine naïveté : « les petits livres roses » et « ces boîtes magiques ».
c – une naïveté feinte : Toutefois, il s’agit d’une fausse naïveté de l’écrivain qui feint de recréer les impressions de l’enfant qu’il fut. Il porte, en effet, un regard distancié sur ces habitudes de son enfance. Récit empreint d’humour. Humour perceptible dans la façon qu’il a de parler de lui, notamment dans l’antiphrase « la petite merveille »/ jeu sur les hyperboles comme pour rendre compte des exagérations enfantines (ex « mourir d’extase », « mes premières rencontres avec la Beauté » qui relève d’une grandiloquence feinte).
Il se moque un peu de ses impressions et de ses sentiments. Ex : opposition « couleurs criardes »/ verbe « fascinèrent » qui souligne le mauvais goût de l’enfant. Feinte désinvolture dans l’assimilation de Rabelais ou de Vigny à ses « amis ». On peut également noter les interventions de l’écrivain adulte dans des expressions comme « comme par hasard » : l’enfant croit mener sa mère comme il l’entend, mais l’adulte perçoit bien que c’est sa mère qui le manipulait alors. On peut aussi citer le regard qu’il porte sur l’enfant qui se prend pour un héros : « de mon abolition »/ complaisance dans le mal, scénario violent. Le conditionnel des verbes évoque les jeux d’enfants où l’on se prend pour un autre.
II – Axe II : l’éloge de la lecture plaisir, détournement du pacte de vérité :
a – le plaisir de la vue : importance du regard, des couleurs, des images. Les livres = d’abord perçus comme un objet qui attire : « images merveilleuses » (commenter le sens de l’adj merveilleuses ») ; « livres roses » « couleurs criardes », « couverture rouge à glands d’or ». On peut parler de séduction du regard. A noter également la séduction IMPLICITE des titres. Opposition implicite de ces couleurs avec l’austérité d’autres ouvrages.
b – Lectures plaisirs versus lectures sérieuses, « classiques » : importance du comparatif « je pensais beaucoup plus […] qu’à mes mais Rabelais et Vigny ». On peut se demander si « amis » n’opère pas comme une antithèse. Chateaubriand semble réduit « aux phrases balancées » et ses œuvres caractérisées par une absence de mouvement. A l’inverse les lectures de romans d’aventures provoquent une sorte de frénésie de l’enfant : impression de mouvement, de gesticulations : parataxe, énumération : ex : « Des Indiens, des Hindous, des Mohicans… » qui crée une sorte de vertige. Vertige des noms et des aventures, + images merveilleuses qui abolissent la situation réelle qui l’entoure, mais aussi son identité : évasion (voir étymologie du mot) + phénomène d’identification du lecteur avec les personnages.
c – le détournement du pacte : Ceci explique le recours à l’isotopie du théâtre. Sartre dramatise cette expérience afin de renchérir le plaisir ressenti. = un éloge en actes de ce type de lecture qui suscite l’imagination de l’enfant, le distrait mais comporte également une dimension cathartique. Avec l’idée du Mal qui se prosterne finalement devant le bien, la lecture s’octroie une dimension éducative et morale. De tels enjeux sont susceptibles de générer un détournement du pacte de vérité. L’auteur va sélectionner ses souvenirs et les traiter en vertu d’un objectif précis.
Conclusion : Le plaisir ressenti à ces lectures est sans doute à l’origine du désir d’écrire à son tour. Ainsi, dans ce passage Sartre oppose-t-il les lectures obligées, imposées par son grand-père (qui constituent un devoir/ dimension intellectuelle) à des lectures romanesques, des récits d’aventures, monde des possibles où se complait l’imagination de l’enfant+ plaisir de s’identifier à d’autres. Mais on peut supposer aussi que ce souvenir n’est pas retranscrit « intact » au lecteur (un peu comme une photo retouchée), mais traiter en fonction des effets recherchés sur le lecteur.
Sartre/ Lecture analytique : Ecrire :
Axe I : Premiers écrits Le jeune Sartre s’adonne donc à son tour à l’écriture : « j’avais commencé d’écrire » L 30. Champ lexical de l’écriture : une chronique/ écrire/ ma plume (métonymie) / mon manuscrit/ mes écrits/ mes activités littéraires/ mes romans. Mais importance également du champ lexical de la lecture : mes mauvaises lectures/ les « bêtises » de mes journaux favoris / le feuilleter/ faire lire/ lis-donc/ s’il y donnait un coup d’œil. Les deux activités = intrinsèquement liées. La réaction du grand-père témoigne de ce que les lectures de l’enfance influencent la pratique du jeune Sartre. Mais la production de l’enfant nécessite, au moins au départ, la présence de lecteurs. Idée selon laquelle on écrit pour être lu. Il en retire une certaine satisfaction mais aussi une certaine fierté, tout comme sa mère. La narration de ce souvenir pose donc la question de la réception de l’œuvre, mais aussi celle de sa sincérité.
Axe II : Une réception théâtralisée : Ainsi que le souligne le narrateur lui-même lorsqu’il explique L 51 qu’il fit « moins de cinéma ». La mère joue le rôle de la lectrice captivée : l’imparfait itératif indique que la scène avec le grand-père se répète. Elle instaure comme un rite pour inciter le grand-père à la lecture. La réception du grand-père : celui-ci est d’abord heureux de l’initiative de l’enfant : importance du participe employé comme adjectif « enchanté ». Mais ses horizons d’attente sont déçus : « fit la moue »/ « se désintéressa » / « écartait le cahier » + reproche orthographique qui réduit la production à un simple exercice. Le grand-père est du reste présenté comme un être d’austérité : l’œil fixe et dur », peu ouvert à ce genre de lectures. Il ne constitue pas le bon lectorat.
Axe III : Vers une pratique plus solitaire : Opposition entre la théâtralisation initiale/ « semi-clandestinité » : là encore vision hyperbolique doucement ironique. Elément important : « j’écrivis pour mon plaisir » : à la lecture plaisir, solitaire, et quelquefois clandestine, répond une pratique de l’écriture pour soi aussi, en dépit d’un lecteur éventuel. Le jeune écrivain découvre le plaisir du texte.
L’écriture prend alors l’allure d’une véritable passion : assiduité traduite par l’imparfait itératif + image de la tapisserie, référence à Pénélope (allusion). Cette référence traduit également le regard amusé et ironique de l’auteur adulte sur l’enfant qu’il fut (distanciation).

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