L’hypocrisie dans Lorenzaccio

L’hypocrisie désigne communément le fait de dissimuler sa véritable personnalité, ses sentiments, ses émotions et d’en simuler d’autres, ceci afin de servir ses intérêts et de se protéger. Le terme s’applique à tout ce qui manque de sincérité, à tout ce qui relève de la duplicité. Ceci explique pourquoi elle se voit souvent associée à l’univers des courtisans: ces derniers se livrent en effet fréquemment à de véritables comédies sociales. Force est de constater que Musset représente à plus d’un titre l’hypocrisie, notamment à travers les agissements de son personnage éponyme, Lorenzaccio, qui adopte une attitude particulièrement duplice à l’égard d’Alexandre. On peut cependant se demander s’il s’en tient là où s’il ne creuse pas davantage la question de l’hypocrisie dans ses acceptions étymologiques

I – Hypocrisie et duplicité:

L’hypocrisie est un trait de caractère que certains personnages développent plus ou moins temporairement:

– le duc: a usurpé le pouvoir et feint de l’exercer alors qu’il ne vit que pour la satisfaction de ses plaisirs. En ce sens il s’impose comme un hypocrite politique. C’est aussi un hypocrite amoureux.

– la marquise, tentée un temps par l’adultère, feint plus ou moins les larmes et les regrets au moment du départ de Laurent Cibo alors qu’elle s’apprête à aimer le duc. Sa duplicité est traduite notamment par le recours à l’antithèse en I-3 contenu dans les propos du cardinal « entendre les fureurs de cette pauvre marquise et de la voir courir à un rendez-vous d’amour avec le cher tyran, toute baignée de larmes républicaines ».

– le cardinal est un hypocrite politique en ce qu’il feint de courtiser Alexandre tout en étant à la solde du pape et en préservant ses intérêts. Il feint également d’être un homme d’Eglise honnête alors qu’il fait fi des préceptes religieux pour s’adonner au mal. Il n’est pas sans rappeler les Tartuffe et autres faux dévots molièresques. La tapisserie derrière laquelle il cache Agnolo opère comme une métonymie de cette hypocrisie et de ce goût pour le secret. L’allitération en [S] donne cette duplicité à entendre. Cette dernière n’est pas sans se confondre avec un certain machiavélisme. L’image de « l’anneau invisible », dans son monologue en II-3 est emblématique de cette hypocrisie. « Les paroles ambigues » que lui reproche alors la marquise renvoient directement à la perfidie de son attitude et de ses dires.

– Lorenzo feint initialement la débauche, le libertinage et surtout l’amitié et la complicité avec le duc alors qu’il se dit aussi républicain et qu’il aspire à tuer le duc. La scène 4 de l’acte II permet à Musset de représenter avec humour l’hypocrisie de Lorenzo lorsque ce dernier demande des faveurs au duc pour son oncle Bindo et Venturi. La duplicité ici devient un jeu qui amuse beaucoup Lorenzo. Ce genre de scènes repose sur la double énonciation du théâtre et favorise la complicité avec le public.

– Lorenzo et Alexandre feignent l’amour

Mais l’hypocrisie et la duplicité constituent également un puissant ressort dramatique.

– la duplicité de Lorenzo permet de comprendre sa dualité; son hypocrisie constitue le fondement de son projet de meurtre. On peut citer à ce titre son attitude lorsqu’il dérobe la cotte de maille.

– la duplicité est aussi au coeur de l’intrigue Cibo. L’hypocrisie amoureuse conduit la marquise à la faute tandis que l’insincérité du cardinal cherche à la pousser dans les bras du duc. Sa duplicité est un outil pour ses ambitions et l’élaboration de son plan pour neutraliser le duc.

– enfin l’hypocrisie fonde le personnage de Lorenzo, qui joue avec sa dualité comme en témoignent les variations de son prénom. Sans cette duplicité son plan, sa machination ne peuvent pas exister.

II – L’hypocrisie et les jeux de théâtre dans le théâtre

Ainsi nombre de personnages ne sont pas eux-mêmes et empruntent des attitudes et des rôles qui ne sont pas les leurs. Ils jouent ou adoptent des ethos. La notion de jeu, dans sa dimension parfois cruelle, se trouve au coeur de toutes les intrigues tissées par le dramaturge; elle permet la manipulation des êtres et le spectacle de leurs souffrances.

– le cardinal se livre à une comédie de confession qui relève de la parodie, se prend pour un maître chanteur et écrit une partition que la marquise refuse de jouer. Il agit comme un dramaturge et un metteur en scène, écrivant une comédie amoureuse et politique dans laquelle la marquise doit endosser le premier rôle. Il lui indique ensuite quel jeu mettre en place, quels discours tenir, quels gestes accomplir: « allez vous glisser dans l’alcôve du roi »

– la marquise joue à la muse républicaine, pour oublier peut-être la véritable attirance qu’exerce le tyran sur elle.

– Scoronconloco incarne Alexandre dans la comédie du duel en III-1.Sans le savoir, il prend du plaisir à répéter la scène du crime, manipulé par Lorenzo. C’est bien à une répétition de théâtre que nous assistons. EX: III-1 « Tu as inventé un rude jeu maître ». Les injonctives de Lorenzo constituent autant de didascalies. Il dirige le jeu de son acolyte.

L’isotopie du jeu et du théâtre occupe une place importante dans le drame. On rencontre de nombreux termes appartenant au champ lexical du théâtre, ainsi que des métaphores filées permettant de présenter la vie et le monde comme un vaste théâtre, et les hommes comme des acteurs (III)3 « Si la hideuse comédie que tu joues… »/ « que sorte l’homme de l’histrion » « le rôle que tu joues ». A cela s’ajoute le goût de certains personnages pour les masques et les déguisements comme le signifient à plusieurs reprises les costumes de nonnes ou encore la métaphore du « déguisement hideux » en III-3..

Lorenzo apparaît évidemment comme le plus comédien et comme le plus joueur de tous. Il compte à son actif la comédie de l’évanouissement en I-4. Il se présente lui-même comme un acteur: « commencé à jouer mon rôle de Brutus ». Il s’impose également à plusieurs reprises comme un homme complet de théâtre. Dramaturge il écrit par exemple le texte de la mort d’Alexandre. Acte IV sc 5 il opère comme un scénographe et un metteur en scène, organisant le décor et la mise en place d’accessoires: le feu de cheminée, les fleurs. Il poursuit en donnant au duc des directives sur son costume: « Mettez vos gants neufs » « un plus bel habit. L’épisode du vol de la cotte de mailles constitue également un effet de théâtre dans le théâtre confrontant le lecteur spectateur à la perfidie de Lorenzo. Cette scène tout comme son évanouissement feint en I-4 permet à Musset d’insérer des farces dans son drame.

Il convient de constater en outre que les grands s’offrent souvent en spectacle comme à la sc 4 de l’acte I.

Il est évident cependant que Lorenzo est un mauvais acteur dans la mesure où sa personne finit par se confondre avec son personnage comme il l’exprime lui-même en expliquant que son masque se confond désormais avec son vrai visage et en le comparant à la robe de Déjanire.

Ces différents éléments assurent à ce drame écrit pour être lu et non joué une forte théâtralité. Musset accorde en effet une large place au paralangage. Les gestes, la musique et les mimiques donnent relief et vie à son texte et s’avèrent parfois plus sincères, plus parlants que les dires des personnages. A cela s’ajoutent des scènes à grands spectacles comme en V-8 ou des mises en abyme comme en I-2 lorsque le marchand de soieries évoque les fêtes florentines comme un spectacle qu’il regarde depuis son lit à travers le cadre de sa fenêtre. Dans cette même scène les passants apparaissent comme au théâtre et se délectent de la pièce que leur offrent les aristocrates. En I-5, l’évocation de Cellini qui s’enivre dans les cabarets et qui constitue un ‘spectacle à lui tout seul » procède de la même intention: « Il est curieux à entendre… ».

Conclusion:

L’hypocrisie opère dans ce drame comme un puissant ressort dramatique. Elle permet également à Musset de fouiller la psychologie de ses personnages et de parvenir au mélange des genres souhaité par les romantiques. On peut cependant se demander s’il ne s’agit pas aussi pour lui de contester dans une certaine mesure le pouvoir du théâtre puisque ces différentes comédies, hormis peut-être celle du cardinal, sont des échecs.

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