Les objets dans la pièce de Musset, Lorenzaccio

Roland Barthes définit la théâtralité comme une polyphonie informationnelle, signifiant ainsi qu’au théâtre les informations participant à la construction du sens émanent simultanément d’éléments distincts, en empruntant différents canaux comme la voix, la gestuelle, les objets… Au théâtre tout est signe, tout est signifiant, qu’il s’agisse des répliques, des mimiques, du placement des corps, des décors, des costumes et des lumières. Ceci nous conduit à nous intéresser au rôle et à la signifiance des objets dans la pièce de Musset, Lorenzaccio, publiée en 1834.

I – Les objets de la mimésis:

Certains de ces objets ont pour fonction essentielle de contribuer à l’illusion de la vérité historique. Dans son intention romantique, Musset aspire à donner une vision totalisante de la vie de Florence au XVI° siècle. Il s’agit alors d’imiter cette réalité, ou du moins l’idée que l’on s’en fait. Ainsi les étoffes du marchand de soierie ont-elle une fonction purement mimétique et sont destinées à représenter le monde du travail. Les ducats contribuent à la mise en place du contexte italien. La toile que tient Tebaldeo renvoie au monde artistique florentin.

Les lanternes de la scène d’exposition contribuent à la création de l’atmosphère et donne sa réalité à la nuit. Les masques et autres déguisements signifient le goût de la fête et la société de plaisir qui régnait à Florence à l’époque, tout comme la mention du vin. La citadelle est les jeux de dés des soldats allemands figurent l’occupation.

Il s’agit de donner l’illusion au lecteur qu’il se trouve transplanter dans un ailleurs, en un autre temps. Les objets qui constituent le décor des différentes habitations procèdent de la même intention.

II – Les objets de la dramaturgie:

Mais certains objets participent aussi de la dramaturgie en ce sens qu’ils jouent un rôle effectif dans l’intrigue. On peut citer à ce titre l’épée dont Lorenzo use pour tuer Alexandre. Dans la scène d’exposition il est fait mention d’un « collier brillant  » qui étincelle au cou de Gabrielle. Ce bijou signifie qu’elle a été achetée par le duc avant le lever du rideau et qu’elle lui appartient désormais. Il en va de même pour les ducats, qui permettent de monnayer les charmes des jeunes filles et de souligner le vice du duc. Le vin, notamment dans l’acte V, contribue à la paix sociale mais aussi à l’échec de toute révolution républicaine. Les hallebardes prêtent vie à l’occupation allemande.

La lettre du duc à la marquise, interceptée par Agnolo à la demande du cardinal, permet à ce dernier de fomenter son complot. Il est l’un des instruments de l’intrigue Cibo. La cotte de mailles d’Alexandre, qui signifie sa peur de l’attentat joue aussi un rôle important dans l’intrigue dans la mesure où sa perte va favoriser le meurtre. C’est la cuirasse qu’il s’agit d’éliminer pour faire du tyran une victime. La guitare, parallèlement permet au voleur de faire diversion. A la scène 7 de l’acte III la coupe que boit Louise Strozzi la tue et génère l’esprit de vengeance du clan. Les lettres et les billets ont aussi leur importance dans les différentes intrigues. Celle que le cardinal Cibo intercepte lui fournit des éléments pour tenter de piéger la marquise. Celle du duc à Catherine va le conduire dans la chambre de la mort, mais elle contribuera aussi à la mort de Marie.

D’autres permettent de compléter le portrait des personnages et de refléter leur paysage mental ou leurs états d’âme. Ainsi les manteaux sous lesquels se dissimulent le duc et Lorenzo dans la scène d’exposition traduisent leur goût du secret et du vice. Il en va de même pour la tapisserie en I-3 qui traduit l’hypocrisie et le machiavélisme du cardinal. Les objets religieux comme le livre de prières ou le prie-Dieu à l’acte II sc 3, témoignent de la piété de la marquise. La bouteille qu’il jette sur le provéditeur le signale comme un provocateur tandis que le masque traduit sa duplicité. Le livre d’histoire romaine présente Catherine comme une femme lettrée et cultivée.

Certains participent au mélange des genres, comme le tapis qui sert de linceul au duc. L’épée, à la scène 4 de l’acte I est l’occasion d’une comédie, d’un amusement, tout comme à la scène 1 de l’acte III. Elle permet alors de comprendre combien Lorenzo est un comédien et elle participe activement à la théâtralité du texte. Mais elle contribue aussi à définir le personnage éponyme par son absence. Lorenzo est, ainsi que l’exprime Philippe Strozzi à l’acte III scène 3 « l’homme sans épée », soit un homme dont on se méfie peu finalement. Chez les Strozzi, l’épée signifie l’impulsivité de Pierre et contribue à la querelle entre le père et le fils, dispute qui conduit à l’échec de l’intrigue Strozzi. Elle est signe d’une violence que refuse le patriarche.

On doit enfin mentionner les fenêtres et autres croisées qui ouvrent sur d’autres espaces et qui permettent d’évoquer le grand théâtre du monde.

III – Les objets symboliques:

Il est également des objets qui ne se limitent pas à leur fonction utilitaire ou mimétique et qui se trouvent chargés d’une valeur symbolique. Ainsi les ducats reflètent-ils l’idée de la manipulation et du mépris de certains grands pour les femmes et pour les plus faibles, notamment lorsqu’on jette à Maffio une bourse à moitié remplie pour calmer sa colère. A l’acte I sc 2, puis 5, les soieries opèrent comme un symbole de la bourgeoisie. Leur personnification, « mes étoffes qui dansent » favorisent ce symbolisme. Il s’agit pour Musset de souligner la valeur commerciale de ces tissus qui permettent à certains de s’enrichir, mais aussi de dénoncer un certain penchant pour le luxe et les futilités. Avec l’évocation des boutiques Musset suggère la puissance, l’importance de la bourgeoisie.

Ceci explique pourquoi certains objets sont l’occasion de métaphores. A la scène 2 de l’acte II, rebondissant sur le terme vin, l’orfèvre commente : « Mais ce sont des tonneaux sans vergogne que tous ces godelureaux de la Cour ». Une telle métaphore suggère l’alcoolisme des grands certes, mais contribue aussi au travail de l’écriture, à la poétique de Musset. L’écriture d’une telle réification ôte toute grandeur à ces aristocrates.

L’épée, objet qui traverse le drame, reflète certes une réalité de l’époque et contribue ainsi à la mimésis. Elle est certes l’outil du meurtre, mais elle est emblématique aussi d’autres réalités politiques. Celle que Maffio demande à Giomo de dégainer à la scène 1 de l’acte I opère comme une métonymie de la tyrannie et de la violence ducale. Lorsque Maffio tient la sienne, l’objet est d’abord censé sauvegarder son honneur et celui de sa sœur. Mais lorsque l’épée de Giomo l’emporte, elle s’impose comme l’attribut de la force et du pouvoir. L’épée est en effet l’apanage des grands. On en tient pour preuve que le petit Ascanio Cibo, à peine âgé de 6 ans, possède déjà la sienne: « ta grande épée qui te traîne entre les jambes ». Pour Alexandre, c’est un attribut symbole de force et de pouvoir au même titre que la couronne déposée sur la tête de Come en V-8. Il en use pour la répression, mais force est de constater qu’une fois en chemise de nuit, éloigné de son épée et de sa cotte de mailles, il n’est plus rien, hormis un être fondamentalement vulnérable.

L’épée opère aussi comme un symbole de virilité, notamment dans la scène du meurtre et des noces de sang de Lorenzo et Alexandre (symbole phallique).

Mais l’épée joue également un rôle essentiel dans la dialectique de la parole et de l’action qui traverse le drame. Chez Philippe Strozzi par exemple, elle reste enfermée dans son fourreau et traduit l’inaction du personnage. Elle signifie combien son désir d’action et de vengeance demeure de simples velléités. C’est le cas d’ailleurs pour l’ensemble des républicains. Même celle de Pierre demeure relativement inefficace. Chez lui l’épée est le symbole d’une action dénuée de toute réflexion préalable. L’épée sans les mots est tout aussi inefficace que les mots seuls. Seul Lorenzo semble aurait le pouvoir de réunir les deux s’il n’était pas victime de son masque, si l’on en croit la remarque métaphorique de Sire Maurice à la sc 4 de l’acte I « Votre esprit est une épée acérée mais flexible. C’est une arme trop vile. »

Enfin, les boules de l’acte V symbolisent une révolution ratée, avortée.

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