En quoi peut-on qualifier le recueil « Les mains libres » d’œuvre surréaliste?

Introduction:

Le recueil Les mains libres, publié en 1937, se présente comme une œuvre à quatre mains signée de Man Ray et de Paul Eluard, un plasticien et un poète connus pour leur participation active au mouvement surréaliste né à Paris dans les années 20. Une telle collaboration, d’autant plus originale qu’ici ce sont les poèmes qui illustrent les dessins, est déjà en soi un signe d’appartenance à ce mouvement. Il semble donc légitime de se demander en quoi ce recueil peut être plus précisément qualifié de surréaliste. L’analyse des différents motifs et des thématiques récurrentes puis l’étude des procédés artistiques mis en œuvre nous permettront d’éclairer cette question.

Des motifs surréalistes parsèment le recueil. On note au fil du recueil la présence de motifs récurrents comme la femme, l’amour, le rêve et la liberté. Le titre même du recueil est programmatique: il semble réfuter l’expression « les mains liées » et annoncer ainsi l’évocation d’une certaine liberté tandis que les mains, vecteur de la création, peuvent favoriser le contact amoureux avec la femme.

Le frontispice, qui relève de l’onirisme par un jeu de renversement des proportions, met la femme en lumière. Son gigantisme lui accorde une importance toute particulière, que son omniprésence au fil du recueil tend à confirmer. Sa main reposant sur les bâtiments et sa chevelure retombant en cascade dans l’eau semble l’imposer comme une invitation au rêve, mais aussi comme une muse enchanteresse. La figure de la Lorelei n’est effectivement pas loin.

Si l’on s’en tient d’abord aux dessins, et notamment aux nombreux nus, on ne peut que constater que la femme occupe une place prépondérante dans le recueil. Eluard déclare dans sa préface que « Man Ray dessine pour être aimé », on peut donc y voir l’expression des désirs et des fantasmes du plasticien. On peut voir l’expression de ces fantasmes dans la silhouette dessinée par le fil dans le couple liminaire « Fil et aiguille », mais aussi dans la femme qu’empoigne la main massive dans le couple « Pouvoir ». L’anaphore du groupe « C’est elle » dans le poème p 22 souligne également l’omnipotence de la femme et sa présence multiple « C’est elle dans cette maison déserte/ C’est elle dans cette rue sombre/ ;.. ». Elle semble ainsi combler une sorte de vide, de béance dans l’existence de l’artiste. Il semble ainsi lui vouer un véritable culte, sans doute parce qu’elle offre de multiples facettes et qu’elle est source de tous les possibles comme le signifient les images insolites du « Don »: « Elle est noyau figue pensée »/ Elle est le plein soleil sous mes paupières closes ». Fée, voyante, medium, elle s’impose comme une initiatrice. Elle invite au rêve conçu comme la grande aventure du surréaliste avide de liberté. Un poème comme « Les sens » la présente comme une libératrice : « Tu t’abats comme une hache/ Etincelante et d’un poids/ A faire se lever le plomb ». Ceci explique sans doute pourquoi elle se trouve associée parfois à des objets insolites comme la proue d’un navire p dans « la Marseillaise ». Ces assemblages plongent en effet le lecteur dans un ailleurs parfois dérangeant mais surtout dans une surréalité évidente. On peut voire une démarche similaire dans la curieuse représentation de « La femme portative  » par exemple. La femme, parce qu’elle est désir, est source de rêve et de liberté.

Mais si la femme se trouve dotée d’un tel potentiel, c’est parce qu’elle est liée au sentiment amoureux et au désir, à l’érotisme. La multiplication des nus et les nombreux emprunts au blason qui vantent la bouche, les yeux ou la poitrine de la femme distillent une charnalité évidente dans le recueil. Culte de la femme et plaisir des sens contribuent ainsi à prôner l’amour fou cher aux surréalistes. Loin de sa cantonner à la vision plus spirituelle qu’en avaient les poètes courtois, Eluard, exprime ce sentiment par le biais du contact du regard et de la main, contact qui libère le désir et l’inconscient: « Et ton corps peut venir/ Battant comme un coeur » p 46. Celui qui dans « Le tournant » espère « Ce qui (lui) est interdit », aspire à un érotisme totalement libéré des carcans moraux, religieux et sociaux, un espoir qui trouve son paroxysme dans l’hommage rendu à Sade en fin de recueil. Occultant les tendances violentes et contestables du Marquis, les surréalistes applaudissent sa façon de vouloir « libérer l’imagination amoureuse de ses propres objets ». Il incarne pour eux, celui qui a su affranchir l’amour des carcans tout en oeuvrant pour une révolution plus politique.

La liberté est en effet une revendication chère aux surréalistes, qu’il s’agisse d’une liberté créatrice ou d’une liberté de penser et de vivre. Les artistes qui se réclament de ce courant artistique sont dans le refus des valeurs traditionnelles et s’inscrivent dans une quête collective d’une « surréalité », d’une réalité « absolue » qui libèrerait la pensée en rendant possible l’union entre deux états en apparence contradictoires que sont le rêve et la réalité. Le couple intitulé « La liberté », qui clôt la première section du recueil est particulièrement symptomatique de ce désir suprême. La femme qui porte un étendard et qui évoque le tableau de Delacroix, « La liberté guidant le peuple » semble ouvrir une nouvelle voix à l’artiste, à l’homme. Mais sa nudité, son léger envol et sa tête renversée, qui suggère une certaine sensualité, constitue une entorse à l’allégorie traditionnelle. Elle semble inviter à une libération des carcans moraux tout autant que sociaux. La femme s’impose ainsi dans le recueil comme la muse, le vecteur de cette de émancipation, ce que suggèrent les vers de « Les sens » : « Tu t’abats comme une hâche/ Etincelante et d’un poids/ A faire se lever le plomb ». Dans « L’Aventure », elle est la femme cariatide qui contemple de nouveaux horizons et qui se désolidarise de son chapiteau pour gagner d’autres rivages artistiques.

Man Ray et Eluard se libèrent en effet des canons esthétiques classiques et ils explorent de nouvelles voies et de nouveaux moyens d’expression. Cette liberté artistique, qui s’accompagne aussi souvent d’une dimension provocatrice et iconoclaste, transparaît dans la démarche même des deux artistes qui inversent le processus d’illustration traditionnel, puisque les dessins sont antérieurs aux poèmes et que les textes se présentent comme des ekphrasis d’un genre nouveau.

Eluard rejette ainsi les formes poétiques fixes traditionnelles ainsi que les règles de la versification. Ces poèmes souvent très courts, puisque l’on dénombre de nombreux distiques ou tercets, sont non rimés. Il joue également de l’hétérométrie et des sonorités pour créer une prosodie nouvelle. « Belle main » est ainsi composé de vers de 3, 4, 6, 8, 10 et 12 syllabes. Eluard cherche par ailleurs à transcrire une pensée et une poésie immédiate, quelque peu inspirée du haïku japonais. On peut voir dans cette écriture la quête d’une poésie de l’immédiateté privilégiant les sensations et les émotions plutôt que la description de « la chose vue ». Eluard donne plus à voir une sorte d’état intérieur généré par le dessin qu’un ekphrasis canonique. On peut citer à ce titre le surprenant décalage qui domine le couple liminaire « fil et aiguille ». Le dessin propose une représentation physique certes irréaliste mais dont les éléments sont des objets ou des éléments du paysage parfaitement reconnaissables, tandis que le poème est marqué par le lexique des sentiments. Force est aussi de constater que le poète se livre entièrement à l’exercice de ses sens. La vue domine le recueil mais « Solitaire » accorde une large place au toucher, « Les sens » repose sur l’odorat tandis que « Main et fruits » convoque le goût. Les sens et les émotions l’emportent sur la raison et Eluard opte pour des formes brèves dénuées de ponctuation, hormis le point de clôture, afin de supprimer le cadre logique du discours et de restituer le flux des associations d’idées qui surgissent plus ou moins au hasard. On note dans nombre de poèmes de curieuses accumulations d’éléments totalement disparates, comme s’il s’agissait pour le poète de s’inspirer de la technique du collage. Le texte de « L’évidence », « L’homme la plante le jet d’eau/ Les flammes calmes certaines bêtes/ Et l’impliable oiseau de nuit/ Joignent tes yeux » illustre parfaitement ce procédé que l’on retrouve dans de nombreux dessins de Ray comme « Objets » qui réunit un téléphone, une statuette, une coiffe et un escalier inutile défiant toute logique. Et Toutes les combinaisons sont possibles et les blancs typographiques opèrent comme une invitation à poursuivre le rêve initié par le texte et son étrange rapport au dessin.

Man Ray n’est pas en reste et semble opter pour une démarche similaire lorsqu’il bouleverse les règles des perspectives, des proportions, lorsqu’il joue avec les changements d’échelle. Dans « Les nuages dans les mains », lorsque l’on observe les mains géantes représentées ouvertes au premier plan on peut apercevoir que la main gauche pénètre étrangement les nuages de l’arrière plan. Il mêle également des éléments parfaitement hétéroclites dans le cadre du même dessin. On peut ainsi s’interroger sur la présence de cette gigantesque aiguille dans un paysage, sur le surgissement presque fantastique de la main à flanc de montagne dans « Le tournant » ou encore dans l’association dérangeante des mains et de la plante dans « L’angoisse et l’inquiétude ». Il se joue aussi des codes picturaux, détournant des genres canoniques comme le nu ou les vanités. Il procède de même avec certaines références culturelles, notamment dans « La liberté » qui n’est pas sans rappeler le tableau de Delacroix, « La Liberté guidant le peuple ». Force est de constater en effet que cette femme nue et provocatrice, portant l’étendard, constitue une surprenante Marianne. « Nu », p 62, qui évoque un genre pictural ancestral s’écarte des modèles du genre avec ce semblant d’ailes qui ornent le torse du personnage. A cela s’ajoute, la présence de certains éléments que d’aucuns auraient jugé peut esthétiques et qui constituent autant d’a-poétismes chez Eluard. Tous deux accordent régulièrement la place au quotidien, comme si l’art permettait de le revisiter. On peut citer à ce titre l’entonnoir de « la toile blanche », le réveil de « J », la fléchette de « Oui ou non » ou encore certains titres comme « La brosse à cheveux » ou « Objets ». Chacun cherche respectivement à trouver un langage nouveau susceptible de dépasser la réalité et d’atteindre le caché. Il ne s’agit pas de dire le monde, de le transcrire mais plutôt d’en dépasser les contours et de le recréer, ce qui n’est pas sans rappeler le sens étymologique du terme Poésie. Pour se faire, Man ray bouleverse les formes et les contours, invente un « Arbre-rose », repasse le modèle d’un pinceau p 109, bouleverse les ordres de grandeur dans « Les tours d’Eliane », tandis qu’Eluard re-sémantise certains termes ou expressions comme « une fille de glace », crée des néologismes et joue avec les différents sens des mots. Fidèle à la définition que donne Breton du surréalisme, les deux artistes recourent enfin abondamment au « stupéfiant image » puisque comparaisons et métaphores les plus surprenantes abondent dans le recueil. La préface elle-même donne le ton avec l’analogie de la page vierge et de la nuit blanche ou l’image des plages désertes. Man Ray affirmait « Dans mes dessins mes mains rêvent », et il semble bien que la plume du poète en fasse autant.

Les Mains libres est donc un recueil éminemment surréaliste. Il met en application les principes fondateurs du mouvement : liberté de création, originalité, expression du flux de la pensée, automatisme dans la manière de dire le monde, jeux de toutes sortes…Ce travail à quatre mains s’impose comme un « collage » d’envergure, une couture de textes et de dessins qui, eux-mêmes sont composés de collages thématiques, successifs. L’ensemble constitue une entreprise de « voyance » qui renouvelle la vision du monde.

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