Corrigé question type bac : Le recueil Les Mains libres est-il un éloge de la main ?

Remarques :

Cette question vous encourage à un plan critique du type oui/non… Il s’agit d’une question « fermée ». Votre attention doit se porter sur le mot « éloge » qu’il convient de définir dans l’introduction pour problématiser cette question fermée.

Les Mains libres, publié en 1937, inscrit dans son titre même la revendication d’une absence de contraintes et l’importance de la main, vecteur de contact et de création. Tout au long du recueil, le motif de la main est présent, harmonieusement réparti entre les dessins de Man Ray et les poèmes de Paul Eluard. Nous pouvons donc légitimement nous demander si ce recueil peut se lire comme un éloge de la main. Nous analyserons dans un premier temps comment ses différentes représentations constituent un motif privilégié et une célébration, un hommage. Puis nous interrogerons sur l’ambigüité de cette main et ses valeurs plus négatives.

I La main est un motif privilégié dans le recueil

Man Ray, qui s’est imposé comme peintre du désir et comme génial photographe de la femme, privilégie le nu dans ce recueil : un dessin sur deux est un nu, trois femmes sur quatre sont dénudées. S’inspirant du genre du blason, il s’appesantit sur certains détails corporels dont la chevelure, les yeux et la main, emblèmes de la beauté et de la sensualité.

– Ainsi le titre « Belle main » (p.69) associe le mot « main » non plus à l’adjectif « libre », mais à « belle », sans déterminant avant le nom. Le recours au singulier, par opposition au pluriel du titre du recueil suggère une forme de généralisation.

Dans la préface, Eluard en affirmant qu’ « il y a plus de merveilles dans une main tendue, avide, que dans tout ce qui nous sépare », accorde d’emblée au motif de la main se charge une valeur positive, notamment lorsqu’il s’agit de célébrer la présence de la femme ou de la représenter dans l’extase. Il s’agit souvent en effet, à travers cette main d’encenser la femme et d’exalter sa présence. Ceci est surtout net dans la première section du recueil, puisqu’on ne rencontre aucune main de femme en premier plan, mis à part celle de « Brosse à cheveux » dans la seconde moitié du recueil. Man Ray s’appuie souvent sur une main pour suggérer la féminité sans renvoyer à une femme particulière : le motif de la main coupée lui permet ainsi d’évoquer la présence de n’importe quelle femme, chaque lecteur pouvant lui prêter les traits de celle à qui il pense en particulier. Dans ce cas, le portrait se réduit à une synecdoque ou à une métonymie, un gant pour l’élégance dans « La toile blanche », une main fine comme écartant une (flam)mèche de cheveux dans « L’évidence », voire une main d’homme qui sert à souligner la sophistication de la coiffure dans « Le désir », une main de femme, dont la façon de tenir le livre montre la délicatesse, dans « La lecture » (d’ailleurs, dans ce dessin, seule la main est vivante, le visage à moitié dissimulé par le livre s’apparente à celui des statues). Ces mains sont en outre souvent tendues comme pour réclamer, pour traduire le désir. Dans « Le don », l’expression « dans mes mains tendues », signifie que le poète tend ses mains vers un corps effectivement représenté dans le dessin.

De la sorte, cette main se voit associée à la représentation du plaisir et de la jouissance. Elle n’est jamais lourdement démonstrative, mais au contraire légèrement suggérée par un geste ou une mimique, une tête renversée ou une main accompagnant le corps. On trouve ainsi le geste de mains soutenant le cou deux fois répété, mais avec des valeurs très différentes. Cette main s’impose comme nettement érotique dans « La mort inutile » : le visage se renverse, les jambes, ouvertes presque en ciseau, ne cachent pas la toison pubienne, et l’ombre projetée sur le mur qui, faisant fi du réalisme par le dessin d’un profil masculin, suggère l’amour en acte.Elle se fait beaucoup plus discrète dans « Le temps qu’il faisait le 14 mars » : une jeune femme semble contempler le ciel, le cou soutenu par de longues mains diaphanes. Présence d’un dolmen vaguement phallique, au loin, peut suggérer la sexualité. Le poème ignore ce symbole, et ne tient que peu compte du dessin : il s’apparente à une page de journal où le poète se rappellerait sa jeunesse devant le spectacle du renouveau de la nature.Enfin, plusieurs nus font reposer mollement une main sur un corps détendu comme après l’amour, cf. « Le sablier compte-fils », « La couture », « Belle main », « Les yeux stériles », « La femme et son poisson »,tous confèrent ainsi au motif une valeur érotique. Mais la représentation la plus explicite de la main liée à l’extase féminine reste celle des cinq doigts, réduits à leur dernière phalange, des « Sens »,la crispation de la main dans la jouissance accompagnant renversement de la tête et rictus de la bouche.On peut d’ailleurs remarquer que le dessin le plus érotiquement suggestif du recueil, « Les tours d’Éliane », qui travaille très soigneusement la porte en ogive-ouverture vaginale et inscrit une jambe en superposition sur la muraille, dépouille en revanche le corps de ses deux avant-bras, le privant de ses mains.

« Belle main » se distingue par l’espace onirique que créent ses bras-doigts, démultipliant le rapport de la femme au monde : si l’auriculaire et l’annulaire abritent sa tête nonchalamment appuyée sur l’oreiller, le médius et l’index palpent le monde, comme deux antennes qui doteraient la femme assoupie de sens supplémentaires … exaltation de la surréalité chère au groupe, permise par la sensualité et la sexualité. Les mains signifient le plaisir mais elles signifient aussi l’appel à l’union et à l’amour notamment dans ce vers de « L’Aventure » : « Répands tes mains/ Sur un visage sans raison ».

Mais l’omniprésence du motif de la main répond aussi au désir de valoriser l’acte créatif, totalement libre. La revendication de la liberté absolue de l’artiste confère au motif de la main une valeur très positive. Les Mains libres se présente comme une œuvre à quatre mains mettant à malla conception habituelle de l’illustration, dans laquelle le dessin est inféodé au texte. Ici les dessins sont premiers, les poèmes seconds. Mais le rapport du poème au dessin est finalement beaucoup plus complexe, loin de se limiter à sa simple « illustration », il en offre souvent une réécriture complète, l’infléchissant dans un sens totalement autre, ou même le prenant à contrepied. Ainsi dans « Objets » : le dessin accumule des substituts négatifs de la femme, réduite à une main minuscule cernée par un fatras d’objets (robe fluide mais sans corps, talon, coiffe), ou symboliques de la virilité (comme la statue océanienne au phallus articulé), alors que le poème, très serein, affirme la certitude de la puissance créatrice : « J’assemble tous les paysages […] / J’entre au bois diamant ». L’entité originale du diptyque dessin-poème s’offre donc souvent comme une sorte d’énigme au lecteur, dans la mesure où l’absence de rapport direct entre les deux éléments le constituant semble l’emporter. Le couple éponyme « Les mains libres » constitue ainsi une mise en abyme de ce parti-pris : quel sens donner au dessin, quel rapport le poème, qui ressemble à une remarque inscrite dans un journal personnel, entretient-il avec le dessin ? La réponse tient pour partie à la genèse de l’œuvre : la création des dessins s’étale sur deux ans, Man Ray les remet à Eluard lors d’un séjour commun en Provence, Eluard écrit les poèmes de retour à Paris ; un ordre arbitraire des diptyques dans le recueil est adopté, par souci d’équilibrer textes longs et courts dans les deux parties. Mais la volonté des deux créateurs est que le lecteur les considère ensuite comme aussi inséparables que le recto et le verso d’une feuille de papier, d’où l’impression curieuse d’avoir à résoudre des énigmes. Ainsi la nouveauté artistique sort le spectateur lecteur de sa passivité. Ce renversement de l’ordre habituel l’invite à une lecture autre, qui irait « à sauts et gambades », non plus seulement linéaire, mais dans le libre jeu des associations spontanées. Dans « Le don » : le dessin montre une femme sans mains qui s’offre, alors que le motif des mains est explicite dans le poème (« Elle est la chaleur brillante dans mes mains tendues»), vers qui rappelle en outre ce vers de L’Amoureuse : « Elle a la forme de mes mains » (Mourir de ne pas mourir). Le jeu sur l’absence/ présence des mains est le tremplin à l’exercice de l’imagination du lecteur. Ce dernier se voit également libre d’associer un autre poème du recueil à tel dessin. Ainsi le dessin « Des nuages dans les mains » peut être accompagné des vers qui bordent « La glace cassée » : « L’horizon vertical / Verse le ciel dans ta main maladroite ».

Dans la conférence qu’il a donnée lors de l’Exposition surréaliste de Londres en 1936, Eluard affirme que « les poèmes ont toujours de grandes marges blanches, de grandes marges de silence où la mémoire ardente se consume pour recréer un délire sans passé » ; il ajoute que « leur principale qualité est, […] non pas d’invoquer, mais d’inspirer » : dans le recueil, les poèmes sont très courts (plus d’un sur deux), ou divisés en strophes, et donc cernés de blanc ; de même, les dessins finissent rarement les extrémités des membres, ou accumulent des mains coupées en gros plans : le lecteur a donc toute liberté de prolonger le dessin par l’imagination. Ray et Eluard lui passent en quelque sorte la main, notamment en jouant sur le cadre et le hors cadre. Dans « La liberté » ou « L’évidence » : une femme s’envole vers un ciel non dessiné, ou se réduit à la suggestion d’un œil, d’une bouche, d’une main, permettant au spectateur de rêver sur le hors-champ. Ainsi, les plus intéressantes peut-être sont les mains dont le dessin fait l’économie, mais qu’il semble appeler en une sorte de hors champ, comme s’il s’agissait de mains fantasmées, mains du poète ou du lecteur observateur, mains en tout cas du désir… Ce phénomène est particulièrement remarquable dans l’ensemble « Le don ». Ici, le corps féminin offert si sensuellement dans le dessin appelle les mains tendues du poète : « Elle est [..] / la chaleur brillante dans mes mains tendues », ces mains que le lecteur, revenant au dessin, recrée en un geste de l’imagination, à l’image des siennes propres…Ces mains donnent à imaginer, tout comme celles des artistes le font en dessinant des objets surréalistes à saisir. Force est de constater qu’on peut aussi lire en creux le motif de la main, car plusieurs dessins de Man Ray exposent des « objets-surréalistes » dont l’utilisation suppose l’usage des mains, qu’elles soient dessinées ou non. Ainsi « C’est elle »donne à voir une main de femme sur le point de toucher le sein d’une statue androgyne, montée sur rotule à la façon des poupées de Bellmer, représentation réaliste et explicite d’un fantasme universel. Mais le contact reste à venir, de même que le poème déplore une femme toujours inaccessible ; malgré l’anaphore six fois répétée, comme un mantra, de « c’est elle », les derniers vers rendent l’accès à la femme impossible : « Toujours derrière un mur / Comme au fond d’un ravin ».D’autres dessins invitent le lecteur à se saisir de l’objet tenu dans le dessin par une main féminine, dans la position même qui est celle de la main du lecteur tenant le livre, comme dans « La lecture » ou « Brosse à cheveux » : un livre (mise en abyme du recueil possible), une brosse de peintre, mise en abyme du travail du dessinateur. Les poils de la brosse remplacent la chevelure de la femme du dessin ; dessin et poème, pour une fois d’accord, jouent sur le glissement d’un sens à l’autre dans les locutions figées : brosse à cheveux/à dents (« avec des rires entre les dents ») ; expression cheveux « en brosse » prise au sens littéral, volume du corps de la femme suggéré par les mêmes hachures que les poils de la brosse. On peut également noter un jeu renvoyant à une expérience sensorielle à partager avec le lecteur avec la petite boule noire tenue entre deux doigts masculins à l’arrière-plan de la « Fille de glace » de « Burlesque ». Max Ernst avait peint cette expérience perceptive (déjà imaginée par Aristote !) sur un des murs de la villa d’Eluard à Saint-Brice. Normalement, si l’on palpe une bille dans ces conditions, on a l’impression d’en percevoir deux. On perçoit également le goût pour le détournement parodique chez Man Ray qui, renvoyant son spectateur au célèbre portrait de Gabrielle d’Estrées, l’invite à voir dans la boule noire une métaphore du mamelon de la femme au bain. Enfin, certains dessins créent une frustration chez le lecteur, dont les mains brûlent de palper quelques-uns des objets improbables de ce recueil, comme le « Sablier compte-fils » ou la « Femme-portative ». Le premier dessin remplace le sable qui s’écoule par une petite boule noire, à nouveau ; le corps de ce sablier sans sable (on dirait l’un des objets introuvables de Carelman !) est relié au corps d’une femme disponible, offerte, par un faisceau de fils ténus, comme si c’était son corps, se retournant dans le sommeil ou dans l’amour, qui permettait d’enregistrer le temps qui passe. Par la façon dont il amène le lecteur à s’inscrire dans le hors champ, le recueil l’invite donc à se servir de ses mains pour jouer avec lui, avec les dessins ou les mots. Plusieurs dessins évoquent d’ailleurs des jeux de mains enfantins : jeu de ficelle appelé « Solitaire » dans le dessin du même nom, comportant une main dessinée qui invite à retrouver le secret des figures : la barrière, la tour Eiffel, jeu de labyrinthe et de tracé dans le dessin « Les mains libres » supposant, lui, la participation active d’une main de lecteur armée d’un crayon. Jeu de fléchettes enfin, comme dans « Oui et non », approximativement rappelé par le vers du poème « un trait filant droit », ou jeu de bille. La main valorise alors la gratuité du jeu qu’elle autorise, le plaisir de renouer avec l’enfance. C’est aussi une façon d’affirmer que pour les surréalistes, les jeux de main ne sont pas jeux de vilain. Les textes procèdent de la même manière. Ainsi dans « Où se fabriquent les crayons », le groupe « A tresser une corbeille » fait penser à une action créatrice de forme. / « Dans la paume du village » est une métaphore qui, encore une fois, pose un problème d’échelle (une main grande comme un village).

La main s’impose donc comme un manifeste du surréalisme. Jean-Charles Gateau explique ainsi que dans le texte de « Main et fruits », les sonorités et les rythmes transposent, sur le plan de la saveur, ce que le dessin suggère de la caresse. Mais ce diptyque, tout comme celui de « Belle main », peut être lu aussi comme un manifeste artistique par le détournement de la nature morte en représentation de la caresse amoureuse. Deux autres diptyques du recueil donnent à la main cette valeur de manifeste. Dans « Le tournant », le dessin étrange et vaguement menaçant, en raison de la disproportion entre la main et la falaise qu’elle étreint, donne à rêver aussi par l’analogie entre le profil de la falaise et les courbes d’un corps féminin : la femme, toujours, se superpose au paysage. Le poème assume pleinement cette valeur de manifeste, qui proclame « J’espère /Ce qui m’est interdit ».

On constate donc que le motif de la main se charge le plus souvent de connotations très positives, bien que l’inverse ne soit pas exclu.

II Mais la main est aussi dénoncée pour d’autres raisons

Elle peut se trouver associée à des valeurs plus négatives : douleur de l’absence, provocations diverses.

La main peut permettre de déplorer l’absence de la femme. Dans « La toile blanche, si le titre suggère le vide de la vie solitaire, c’est la métonymie du gant qui dénote l’absence de la femme réelle, par son association avec les deux objets hétéroclites de l’entonnoir (monde de la folie ?) et du tissu bizarrement plié, dans lequel on peut voir un masque, comme dans ces dessins des magazines enfantins où il faut chercher des personnages dissimulés dans un décor (le masque se charge de la même valeur d’absence). Mais le poème qui accompagne le dessin est plus qu’explicite : « La faim le froid la solitude », dit son premier vers. « Femme portative » et « Solitaire » en rappellent les motifs, le premier, par la belle régularité de son alternance métrique (8 /4) : « Si ce que j’aime m’est accordé / Je suis sauvé / Si ce que j’aime se retranche / S’anéantit / Je suis perdu » ; le second, par sa question vitale, réduite au minimum des mots monosyllabiques : « Qui parle / Qui peut vivre seul / Sans toi / Qui ». L’absence de l’être aimé dissout le langage. « L’attente », qui montre une main d’homme dont les doigts filent une toile d’araignée, transpose sur le plan symbolique l’inanité de l’existence sans la femme, son absence de saveur et de consistance, dont les fils ténus de la toile donnent à voir la métaphore. Dans le même esprit, « L’espion » montre un fatras d’objets assez indéchiffrable : un arbuste en pot, un cyprès, pas à l’échelle, et une main d’homme tenant un polyèdre à sept faces, le tout épié par le voyeur évoqué plus haut. Deux symboles vaguement phalliques donc, mais aucune femme ; dans le poème, qui semble sans apport avec le dessin, Eluard réitère son angoisse habituelle (cf. « Comme le jour dépend de l’innocence / Le monde entier dépend de tes yeux purs » dans La courbe de tes yeux …, in Capitale de la douleur) : si la femme qu’il aime cesse de le regarder, elle le prive de tout accès au monde : « L’arc pâle tendu de tes yeux fermés / Menace un univers de bronze / L’épaisseur de la vue » fait directement écho à l’ouverture du recueil précédemment cité : « La plate volupté et le pauvre mystère / Que de n’être pas vu ». Pour exister pleinement il doit impérativement pouvoir saisir la main féminine.

La main peut également constituer un obstacle. Dans « L’évidence »: le terme est précédé de la préposition « malgré », comme si la main était source d’empêchement (ce qui va à contrario de la liberté). Dans « La glace cassée » (p.24), l’expression « dans ta main maladroite » souligne également l’un des aspects négatifs de la main, qui peut être défaillante et source de rupture.

Par ailleurs cette main qui saisit ou qui relâche peut s’accompagner d’une certaine violence et être le vecteur d’une agression. Dans « Les tours du silence », le vers « Ils sont aux mains de l’espace » renvoie aux silhouettes, aux ombres qui évoluent sur les tours d’un château médiéval et suggère la captivité. Dans « Pouvoir », le vers « Vertige la main dominante » renvoie forcément au titre et au dessin. Il s’agit bien d’un désir de contraindre, de posséder malgré …le sadisme n’est pas loin. Dans le dessin, une main de taille démesurée empoigne la totalité du corps d’une femme, au niveau de sa taille et de son sexe. Le texte surenchérit par une énumération d’actions de plus en plus dominatrices et destructrices : « Il la saisit au vol / L’empoigne par le milieu du corps / La ceinturant de ses doigts robustes / Il la réduit à l’impuissance // Vertige la main dominante / Couvre toutes les distances ». On peut aussi lire un viol dans « Nu »: « on va te prendre … » – « On va t’enlever … » : actions de prise pour ôter, pour dénuder. L’injonctive « Que tes mains te délient », dans « Histoire de la science » fait référence à un enchaînement préalable (celui de Prométhée ?) et suppose que des mains tierses ont lié. Dans « Les tours du silence », la proposition « Ils battent les pierres »: évoque à la fois la violence et le désir d’avancer de manière désordonnée (cf./ battre la campagne). La main est souvent le signe d’une prise de possession. Celle-ci s’opère par un effet souvent saisissant de disproportion avec les autres éléments du dessin, comme par exemple dans le dessin liminaire, où la femme allongée sur le pont saisit d’une main la tour de l’église, la main manifeste sa force, sa capacité de capture. Cependant, lorsque la main s’approche de la femme, une ambiguïté demeure quant à ses intentions : violence ou douceur ? Possession, brutalité ou caresse ? « Je n’ai jamais tenu sa tête dans mes mains », regrette l’énonciateur de « L’attente », regret mis en valeur, dans son indéfinition, par le monostiche. La main cherche souvent en effet dans les dessins à s’emparer du visage. Elle se fait alors tantôt douce caresse, tantôt menace de coup, d’étranglement. Dans le dessin « Le désir » une main, bien plus large que le visage, saisit une mèche de cheveux ; pour la peigner ; l’attirer à soi ; la posséder ? Dans le dessin « Brosse à cheveux » la main qui tient la brosse du peintre est capable tout à la fois de peindre et d’effacer le visage, ce qui opère comme une mise en abyme du geste démiurgique et destructeur à la fois de l’artiste…Dans le dessin « L’évidence », toutes sortes de mains tentent d’accéder au mystère d’un visage fragmenté. Leur multiplicité représente une menace, une invasion d’allure presque aquatique (le tracé des mains s’effilochant en sorte d’algues) sur le visage impuissant, comme dans le poème « L’aventure : « Répands tes mains / Sur un visage sans raison ». Dans le poème, les mains, au pluriel, sont encore cet obstacle :  » Toi tu gardes ton équilibre / Malgré les mains malgré les branches « .

Ray et Eluard se jouent donc de la valeur ambivalente des objets. « La lecture » semble hésiter entre valorisation et dévalorisation : si la main fine qui tient le livre est gracieuse, si son geste est délicat, et s’il semble louer la valeur intellectuelle de la femme, il n’en reste pas moins qu’elle dissimule à moitié le visage de la femme et le vide de sens, en lui donnant l’œil creux des statues de pierre, sans compter le fait que la coiffure à la romaine du personnage féminin la relègue dans l’antiquité, lui ôtant toute sensualité dans l’instant. Le poème est pareillement ambivalent, il semble célébrer la femme par la mention conventionnelle de sa beauté, mais semble faire de la lecture la raison de son indisponibilité à l’amour. Ses mains sont occupées ailleurs, déjà prises, le ce que les images de fermeture comme « un vase de maisons noires » ou « le ciel ferme la fenêtre » peuvent suggérer. Mais aussi comprendre ce couple comme un éloge de la femme, alliant une dimension intellectuelle à sa sensualité potentielle.

La main est aussi le vecteur d’une provocation du bourgeois qu’elle confronte à ses fantasmes et à sa morale bien pensante et chrétienne. L’apologie de Sade et du sadisme, qui clôt le recueil, représentait déjà un tiers de la conférence de 1936, L’évidence poétique. Eluard s’y efforce de réhabiliter la figure du Divin Marquis : « plus lucide et plus pur qu’aucun homme de son temps », « Sade a voulu redonner à l’homme civilisé la force de ses instincts primitifs, il a voulu délivrer l’imagination amoureuse de ses propres objets ». C’est par son athéisme que Sade libère l’homme, car « la morale chrétienne […] est une galère. Contre elle, tous les appétits du corps imaginant s’insurgent. Combien faudra-t-il encore hurler, se démener, pleurer, avant que les figures de l’amour deviennent les figures de la facilité, de la liberté ? » Le paragraphe suivant enchaîne sur le point crucial du raisonnement sadien, qui revendique le droit de séparer le sexe de l’institution du mariage, en le citant directement : « C’est une chose très différente que d’aimer ou que de jouir ». On comprend la forte valeur ajoutée de cet exemple illustre pour des révolutionnaires qui veulent faire de l’amour libre un droit inaliénable.

Mais si Eluard et Man Ray n’ont jamais cessé de prôner et de vivre l’amour libre, les pratiques sadomasochistes que semblent illustrer La peur ou Pouvoir donnent à la main une dimension effrayante, par sa disproportion d’abord, par rapport à la taille du corps féminin, aplati au sol comme une souris, le visage terrifié par l’ombre menaçante de la main d’homme qui va l’attraper. La femme, animalisée (« Fourrure rouge/Au seuil friand de l’animal ») devient une « proie » impuissante, qui « s’affole ». La main est alors un outil de transgression, ce que suggèrent les ciseaux de « La couture ». On peut alors comprendre les écarts entre dessins et poèmes comme la marque de deux points de vue contrastés. Si les poètes surréalistes célébraient la femme, les peintres en revanche, en véhiculaient une image plus négative.

Au terme de notre analyse, il apparaît que le motif de la main se caractérise par une certaine ambigüité. Organe de notre liberté et de notre sensualité, les mains peuvent pourtant être prises à leur propre jeu. Si dans le dessin « Solitaire » deux mains effilées savent créer des formes avec aussi peu qu’un simple fil, dans le dessin « L’attente », malgré la similitude apparente de formes de ce « jeu de ficelle », il ne s’agit plus de manier un fil, mais d’avoir les doigts pris, englués dans les rets d’une toile d’araignée. Véritable carcan, les mains ont le pouvoir de retenir, de capturer. Mais elles seules ont aussi le privilège de pouvoir assurer notre libération, tant par l’exercice de notre sensualité que par celui de notre créativité.

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