Paul Eluard/ Man Ray : séance 2

Le titre :

« Non, Monsieur Paul Eluard et Man ray n’ont pas voulu dire. S’ils avaient voulu dire, ils l’auraient dit. » André Breton à Genette à propos du titre du recueil

On peut cependant y voir un jeu de mots et des connotations surréalistes.

Il ne faut pas forcément vouloir en faire émerger des signifiés (idem pour le contenu du recueil). Il faut le découvrir librement.

On peut y lire un jeu autour de l’expression « avoir les mains libres » qui signifie pouvoir agir en toute liberté. Les mains peuvent aussi opérer comme une métonymie de la création. La main est le moyen de créer pour le plasticien comme pour le poète.

Quant à la question de la liberté, elle prend une signification particulière dans le contexte du surréalisme (mot d’ordre du mouvement).

Le recueil fait également preuve d’une certaine liberté face aux canons esthétiques traditionnels. Les surréalistes rejettent les carcans de la création, y compris le carcan de la RAISON, mais aussi celui des bienséances (hommage à Sade) et de la morale.

Ces artistes font preuve de liberté également face à la réalité. L’art ne cherche pas à la restituer, à l’imiter, mais plutôt à la dépasser.

Ce titre s’oppose donc aussi à l’expression « être pieds et poings liés ». La liberté constitue une revendication essentielle des surréalistes. Ils usent d’une liberté d’expression qui passe par un regard aiguisé porté sur le monde.

On pourra donc s’interroger sur cette expression de la liberté dans le recueil.

Ex p 14-15 le gant est détaché de tout corps

P 61 « Le tournant »

« J’espère

Ce qui m’est interdit »

La création artistique est vue comme une voie de libération.

P 70-71 : « La liberté »

Dans le dessin de Ray la femme nue portant un drapeau figure comme une Marianne (symbole de la patrie et de la liberté). Mais sa nudité comporte une dimension sacrilège. Elle est provocatrice et signifie l’aspiration à une autre liberté.

Mais on peut repérer aussi dans le recueil des images, des détails évoquant une privation de liberté.

P 66-67 « Pouvoir »

Dans le dessin, disproportion qui réduit la femme au rang d’un objet possédé. La poigne de la main de l’homme qui l’oppresse, l’opprime, opère comme un carcan.

Dans le texte on note la présence du lexique de la force (l’empoigne, la ceinturant, la réduit/ la main dominante/ sa proie ainsi que le terme impuissante. Ce sont des vocables qui ne sont pas sans évoquer un certain sadisme.

Mais les mains constituent aussi un trait d’union entre Man Ray et Eluard, elles signifient une synergie créatrice.

C’est une autre voie à explorer. La main est un motif dominant dans le recueil (on en retrouve dans de très nombreux dessins et le mot revient comme un leitmotiv).

Elle constitue un outil indispensable, un vecteur important dans le rapport des hommes et des artistes au monde.

Analyse du frontispice :

Le frontispice est le dessin/ la gravure placé face à la page de titre.

Il comporte des éléments architecturaux :

– une vieille tour

– un escalier

– un pont brisé

L’escalier et le pont, reliés à rien, semblent inutiles.

Le dessin comporte également une femme nue, indolente, alanguie sur le pont et nettement disproportionnée. Sa main gauche repose sur le bâtiment.

Les deux éléments architecturaux sont reliés uniquement par la femme, ce qui semble lui conférer un rôle, un pouvoir inédit. Sa disproportion va dans le même sens. Elle se trouve ainsi mise en relief. Sa nudité va dans le même sens. Sa chevelure plongeant dans l’eau établit un lien entre l’eau, élément naturel et les éléments de construction (signes de culture, de civilisation). Elle établit un pont entre Nature et Culture.

Sa chevelure, qui est par ailleurs un signe évident de féminité, peut aussi rappeler la Lorelei.

Lorelei est une jeune fille qui, assise sur le rocher du même nom, chante magnifiquement. Les marins passent en bateaux et l’entendent. Ils sont comme envoutés par ce chant si beau, si mélodieux, qu’ils en oublient les courants du Rhin et chavirent.

À l’origine, la Lorelei a été conçue pour symboliser l’amour passionnel dans la littérature : dans une ballade (Zu Bacharach am Rheine…, 1801) du poète rhénan Clemens Brentano, la Lorelei apparut d’abord comme le nom d’une femme. Laure Lay a été trompée par son amant. Sur le chemin du cloître, elle veut jeter un dernier regard du rocher sur son château. Alors qu’elle pense voir un bateau s’éloigner, elle tombe dans le fleuve.

Brentano a écrit plusieurs variations du thème de la Lorelei. Le motif d’une femme blonde et malheureuse qui se peigne sur un rocher, apparaît pour la première fois dans son conte rhénan à partir de 1810.

Plus tard, elle passa d’un fantôme à une femme fatale. À la fin du XIX° et au début du xxe siècle, elle prit pour quelques poètes la fonction de symbole national, semblable aux Valkyries. La littérature du xxe siècle se détourna de cette interprétation. Elle apparait sous de nombreuses formes dont certaines sont ironiques, et perpétue ainsi le mythe de la Lorelei. En France, elle est surtout connue à travers le poème de Guillaume Apollinaire, La Loreley que l’on retrouve dans le recueil Alcools et qui est en fait une traduction/adaptation du poème de Brentano, ou encore dans Lorely de Gérard Labrunie dit Gérard de Nerval lors du récit de son voyage sur les bords du Rhin. La fée du Rhin sera également évoquée à travers de nombreuses chansons françaises, entre autres, comme Lorelei Sebasto Cha de Hubert-Félix Thiéfaine ou Laura Lorelei de Jacques Higelin.

Il faut aussi noter son reflet dans l’eau. Cet effet de miroir contribue aussi à lui donner une importance particulière. Ce reflet est aussi une allusion à la dimension surréaliste.

Ce frontispice annonce la place accordée à la femme dans le recueil. La femme est présentée comme une muse et comme l’être qui confère au monde sa valeur et son intérêt.

La page de titre :

Ses intérêts :

– elle annonce d’abord les dessins

– le participe passé « illustrés » suppose un lien entre les dessins et les textes et annonce une œuvre collaborative

– elle souligne le processus d’illustration inversé « illustrés par les poèmes »/

Analyse de la préface :

La première phrase est une métaphore, l’une des figures privilégiées du surréalisme. On peut faire la même remarque au sujet de l’image des « plages désertes des yeux du rêveur ». A noter aussi le jeu sur les paronymes pages/ plages. Ces figures renvoient au principe de l’association d’idées. Les « yeux du rêveur » est une périphrase mais aussi une synecdoque pour désigner l’artiste.

Ces premières lignes évoquent l’acte d’écriture, le moment où le poète s’installe devant la feuille (cela peut être valable pour l’artiste en général).

« La nuit blanche » évoque aussi les recherches des surréalistes autour du demi-sommeil.

Le 2nd § évoque la démarche fondatrice du recueil. On part du « dessin de Man Ray ».

Eluard oppose le désir au besoin et il semble que l’on puisse rapprocher ce désir de la notion de liberté. Le désir est primordial, il opère comme un élan vital et créateur. Eluard joue sur les connotations du mot. Le désir est un principe actif, une réelle démarche qui justifie la présence de l’énumération « des ailes, des dents, des griffes », une énumération imagée pour signifier les efforts et l’âpre volonté des surréalistes.

Le terme « merveilles » rappelle le goût des surréalistes pour le merveilleux et trouve en écho dans la figure de la Lorelei sur le dessin. Ce terme est renchéri par son emploi au pluriel mais aussi par sa répétition, ce qui le met en exergue. C’est l’un des objets de la quête surréaliste.

On ne peut aussi que noter l’expression « une main tendue » qui confirme l’idée selon laquelle la main serait un trait d’union entre deux êtres, notamment ici entre Eluard et Ray.

On note également la thématique chère aux surréalistes de l’amour et de l’union.

Une préface est un seuil qui a généralement deux fonctions : information/ séduction. Ici la préface s’affiche comme un acte surréaliste et elle confie au lecteur quelques précieuses clefs pour entrer dans le recueil.

Cette œuvre collaborative aspire à lutter contre ce qui retient encore l’homme, ce qui l’empêche de se libérer et de progresser. Il s’agit de DELIER (champ lexical de l’opposition).

La structure du recueil :

Etymologiquement, un recueil est une récolte (de fruits), une collection. Cela peut aussi être un refuge, un abri. Au sens moderne, c’est un ouvrage ou une publication rassemblant des documents de même genre, un assemblage qui ne doit généralement rien au hasard. La place de chaque dessin et de chaque texte peut avoir son importance et il convient d’y réfléchir. Pour bien comprendre un texte il faut souvent tenir compte de ce qui précède ou de ce qui suit. Ceci est particulièrement vrai pour le texte / dessin liminaire et pour le dernier (ce sont les deux seuils de l’œuvre et ils endossent des fonctions particulières).

Il convient de noter à ce titre que le premier dessin fut certainement l’un des derniers exécutés.

Les caractéristiques du recueil :

– dessins en noir et blanc

– poèmes en vers libres non rimés

– ponctuation quasi absente (hormis le point de clôture). Cette absence suggère qu’il laisse coule rune parole sans barrière (notamment celle de la raison), il se laisse aller à une parole libérée.

– textes globalement très courts sauf « Mains et fruits » « Au bol Tabarin »

– un poème en prose, « Les amis » = un hapax dans le recueil.

Donc un recueil relativement hétéroclite

Quels rapprochements possibles, quels liants ?

– jeu sur les anaphores ex « Malgré » dans « L’Evidence » et « C’est elle »

– les nombreux effets de rythme avec les jeux sur l’hétérométrie

– jeux sur les sonorités

– les rapprochements surprenants permis par des images nouvelles ex : la page/ nuit blanche

– le jeu avec la syntaxe. On peut citer le poème « L’angoisse et l’inquiétude » composé uniquement de verbes à l’infinitif.

Malgré les apparences, ce recueil semble construit :

Une première partie comporte 30 couples dessins/ poèmes. Parmi les dessins on dénombre beaucoup de portraits féminins (silhouettes, visages, bustes) et des nus (11) ; des paysages ; 3 natures mortes (« La toile blanche » « Objets » et « Mains et fruits » ; 2 constructions architecturales p 19 et 39 et quelques inclassables.

Donc forte imprégnation féminine !

Les poèmes eux privilégient la brièveté : 6 distiques, 5 tercets et 5 quatrains. Ces formes brèves permettent de traduire plus intensément les émotions. L’intensité de l’expression donne l’impression d’une poésie qui s’écrit comme un jet.

Au départ les poèmes sont empreints d’un certain pessimisme (motifs de la solitude, de l’échec, du deuil et de la mort). Les derniers évoquent davantage la liberté, prônent la transgression et l’aventure. On constate une évolution de la désespérance à l’espérance.

P 70, le dernier poème de la section s’intitule symboliquement « Liberté ». Cette liberté se voit associée à la femme. C’est elle qui la permet. Le désir et l’amour fou = vecteurs de la quête surréaliste.

La 2nde partie comporte 24 couples. Parmi ces dessins on dénombre 8 nus. Mais Ray accorde plus de place à la nature. On rencontre aussi quelques paysages urbains ex « Avignon » p 87 « La Marseillaise » p 100.

La plupart des poèmes dépassent les 8 vers.

Nouveau regard porté sur la nature qui semble plus bénéfique, plus apaisante.

On note aussi quelques traits d’humour.

Cette partie se conclut sur un éloge de l’amitié sous la forme d’un poème en prose. Cette différence de forme est à commenter. Elle met le texte en évidence (hapax).

Si cette partie semble plus petite, il semble que l’on puisse lui adjoindre l’hommage à sade et les portraits d’amis (en écho au texte Les Amis).

On peut repérer au fil du recueil des correspondances, des échos, la présence d’images obsédantes. Par ailleurs chaque partie évoque une plante fictive, comporte un poème avec un titre faisant référence à la mythologie, 2 châteaux et des objets sans utilité.

L’angoisse initiale cède le pas à la liberté, à la rencontre.

On ne note pas d’organisation thématique, ni chronologique (il mêle des textes de 36 et de 37). Pourtant ces couples sont COUSUS et il va convenir de réfléchir au motif de la couture.

SADE

« écrivain fantastique et révolutionnaire »

Hommage appuyé au marquise de Sade, personnage et écrivain très controversé en son temps (1740-1814). Son nom est associé à la débauche et a un parfum de scandale (emprisonnement durant 27 ans). Personnage très provocateur.

Il est l’auteur de

Les infortunes de la vertu (1787)

Justine ou les malheurs de la vertu (1791)

La philosophie dans le boudoir (1795)

Il fit l’apologie du libertinage, des perversions sexuelles (cruautés, sadisme).

Intérêt des surréalistes pour Sade qui voit en lui un précurseur appelant à une révolution des mœurs. Il représente pour eux celui qui a osé braver la morale et l’ordre politique de son temps. Ils le considèrent comme un être capable de libérer totalement son imagination. Idée d’un principe du mal comme arme contre les principes et la morale de la bourgeoisie. Dans le domaine pictural Sade a aussi inspiré Magritte, Masson, Bellmer, Léonor Fini.

Les dessins offrent 2 portraits de Sade (totalement imaginaires car il n’existe aucun portrait de référence). Ils préfigurent le portrait de 1938

Ces visages tiennent de la construction architecturale, comme s’il s’agissait de 2 statues géantes composées de blocs de pierre (sphinx). Ceci exhibe l’importance que les surréalistes lui accordent, c’est un signe d’hommage et d’admiration.

On peut relier cette dimension imposante, « hors norme » à l’adjectif « fantastique » employé par Eluard.

On distingue en arrière plan la Bastille qui a une signification ambiguë : elle peut être un symbole de la Révolution, mais elle rappelle aussi la prison où Sade demeura enfermé.

Le regard de Sade semble « sombre » (fantastique ???)

On peut noter des différences entre ces deux dessins qui sont pourtant semblables à bien des niveaux. Les couleurs sont moins sombres, tout comme le regard de Sade.

La Bastille est en proie aux flammes et partiellement détruite tandis que le peuple paraît s’agiter (prise de la Bastille/ Révolution).

Son apparition au grand jour est signe de révolution car elle suppose la chute de la bêtise et de la lâcheté.

Dans son ouvrage « L’Evidence poétique », Eluard explique que Sade a voulu redonner à l’homme civilisé la force de ses instincts primitifs et qu’il a voulu délivrer l’imagination amoureuse de ses propres objets.

Les surréalistes et Sade ne partagent pourtant pas du tout la même vision de la femme. Pas d’érotisme violent chez les surréalistes, pas d’amour sadique. Sade animalise la femme et l’humilie, en fait un objet purement soumis à son désir égoïste. Ils s’intéressent surtout à la figure historique et libertaire qu’il incarne. Il faut cependant noter que le regard des poètes surréalistes et des peintres sur la femme diffère. Les poètes la présente comme bonne et aimée tandis qu’elle est mauvaise et haie dans la peinture.

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