Les femmes dans Lorenzaccio

Si le drame met essentiellement en œuvre une atmosphère masculine, les femmes, peu présentes sur scène, occupent une place privilégiée dans l’histoire de la pièce. George Sand, maîtresse du dramaturge, est à la genèse de l’œuvre puisqu’elle confie à son amant son manuscrit de Une conspiration de 1537, première réécriture dramatique de cet événement historique. Musset lui emprunte certaines répliques (une vingtaine) et amplifie l’intrigue. C’est grâce à l’entêtement d’une femme, Sarah Bernhardt, que cette pièce initialement destinée à n’être que lue, est portée à la scène quelques décennies plus tard. Ce sont encore des femmes qui incarnent le personnage ambigu de Lorenzaccio dans toutes les mises en scène jusqu’en 1952. Enfin, les personnages féminins occupent une fonction dramatique importante et se trouvent au cœur des trois grandes intrigues que tisse ce drame.

I – Les figures de femmes :

Gabrielle, la jeune sœur de Maffio, à l’acte I sc 1, traverse la scène silencieusement. Scène 5, deux femmes appartenant à la cour n’échangent que quelques courtes répliques assez insignifiantes. Louise Strozzi, acte I sc 2, acte II sc 1 et 5, puis acte III et 7, se limite à une présence discrète. Marie et Catherine, qui interviennent plus longuement acte I sc 6, acte II sc 4, acte III sc 4, puis acte IV sc 5 (Catherine uniquement) évoquent essentiellement un passé révolu et partagent leur nostalgie. La marquise de Cibo s’expose davantage acte I sc 3, acte II sc 3, acte III sc 5 et 6 et acte IV sc 4.

Cette faible représentation des femmes s’explique par le sujet politique de la pièce et par le peu de crédit que leur accordent les hommes. Le portrait extrêmement dépréciatif de Gabrielle, acte I sc 1, témoigne du mépris masculin. On note également le recours au bestiaire et l’image de la jeune chatte. Respectant les usages du théâtre du XIX°, Musset ne les mentionne dans la distribution qu’après les personnages masculins, eux mêmes présentés par famille, en fonction de leur importance socio-politique. Les femmes, ainsi qu’en témoigne le dédain du Duc pour le discours politique de la Marquise, se voient à l’époque écartées de ce genre de préoccupations. Ceci explique aussi leur absence à l’acte V uniquement consacré aux conséquences politiques du meurtre d’Alexandre et à sa succession. Elles sont davantage appréhendées comme des objets que l’on convoite et évaluées à l’aune de leur vertu. On peut noter à ce titre la présence de nombreuses silhouettes féminines, plus ou moins muettes et immobiles, ainsi que quelques bourgeoises anonymes, bien futiles devant les soieries de Montolivet.

Ainsi Marie, au prénom biblique, véritable mater dolorosa, Catherine et Louise incarnent la vertu. La marquise de Cibo figure la femme adultère. Ces 4 femmes, ainsi que leurs patronymes l’indiquent, appartiennent à la haute société florentine, ce qui leur confère un statut certain.

Ceci contribue souvent à faire de ces femmes des victimes et des enjeux politiques : Louise meurt empoisonnée et opère comme une « martyre ». Gabrielle à l’instar de nombreuses autres est séduite, enlevée et rapidement abandonnée et promise à une « mauvaise vie ». Elles sont l’objet de transactions, mais aussi de vengeances. Acte sc 1, le duc évoque ainsi l’argent dépensé pour s’offrir la virginité de Gabrielle. Lorenzo, qui avoue aimer les femmes, les séduit et les déshonore chaque fois qu’il le peut. Salviati, dans toute sa goujaterie, résume la situation en affirmant « Toutes les femmes sont faites pour coucher avec les hommes. » Seules leurs mères et leurs sœurs semblent épargnées. Il est même des mères pauvres qui sacrifient leurs filles et les vendent au plus offrant.

II – Leurs fonctions dans l’intrigue :

Ces figures, parce qu’il s’agit de mères, d’épouses ou de femmes belles et désirables expriment des sentiments et suscitent dans les esprits masculins des émotions, ce qui favorise l’écriture des sentiments. On peut penser au désespoir de Marie face à ce fils désormais perdu, aux larmes de la marquise lors du départ de son mari (lyrisme et sentimentalisme). Marie et Catherine expriment, sc 6 acte I, leur goût pour la nature (thème romantique) mais aussi leur mélancolie. Dans le clan Strozzi, c’est la mort de Louise qui permet les épanchements lyriques d’un père affligé. Ces femmes d’une certaine façon contribuent à humaniser l’atmosphère du drame, masculin et violent. Elles assurent ainsi le mélange des registres, elles participent à la vision globalisante de la réalité et elles autorisent un plus grand équilibre.

On peut également s’intéresser à leur rôle dans l’intrigue. Louise Strozzi, quoiqu’effacée, attire la goujaterie de Salviati ce qui appelle nécessairement une réaction du clan. Elle alimente malgré elle l’intrigue « Strozzi », conduisant même Philippe à vouloir prendre les armes.

La marquise est la moins effacée de toutes dans la mesure où elle succombe au charme du duc et où elle se livre à longue diatribe politique. Mais, dans l’intrigue « Cibo », elle est aussi le jouet du cardinal, qui tente de l’utiliser comme un simple appât pour mieux contrôler Alexandre. Elle s’impose comme une femme capable de lutter pour ses idées, prête à sacrifier son honneur par patriotisme. Elle incarne, malgré sa faute, force et droiture puisque, refusant toute compromission, elle préfère avouer sa faute à son époux, ce qui lui confère un certain héroïsme. Si l’on analyse l’évolution de son temps de parole au fil des scènes, on ne peut que constater qu’elle s’émancipe progressivement de cet univers masculin.

Catherine occupe également une place de choix dans l’intrigue dans la mesure où, malgré elle, elle est l’appât ultime qui conduira le duc à sa perte. S’ajoute à cela le fait, qu’avec Marie, elle permet à Musset d’achever le portrait de Lorenzo. Leurs évocations du passé, de l’âge d’or de Renzo, assurent l’expression de la dualité du personnage. Elles le dotent d’un passé, qui par le contraste qu’il offre avec le présent, conduit le lecteur/spectateur à s’interroger sur la personnalité de Lorenzo, sur le jeu des masques.

Proies des hommes, elles permettent aussi de souligner le libertinage et la perversité de ces hommes appartenant à la sphère du pouvoir.

III – La symbolique des femmes :

Elles participent à la symbolique du Bien et du Mal. Ainsi, Louise Strozzi, qui conserve sa virginité dans la mort opère comme le symbole de la pureté. Il en va de même de Catherine, finalement préservée de la souillure du duc. D’autres personnages, comme Gabrielle, rappelle cette vision biblique qui veut que la femme soit associée au mal, à la luxure, au péché.

Ces femmes participent aussi à la vision désenchantée de l’Histoire, en ce qu’elles apparaissent comme des victimes de l’Histoire (cf. utopie amoureuse et politique de la Marquise).

Enfin, elles redoublent la vision de Florence, fortement personnifiée, partagée entre l’image de la mère patrie, protectrice et celle de la catin.

Conclusion :

Ces femmes sont nécessaires à l’écriture de l’illusion historique. Elles opèrent comme un contrepoint à la violence des hommes. Elles permettent aux différentes intrigues de se nouer et elles assument aussi leur part dans les significations du drame.

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