L’écume des jours de Boris Vian : séance 2 : étude du paratexte et analyse du 1er extrait : l’incipit

L’énigme du titre :

L’intrigue du roman repose sur une rencontre amoureuse, ce qui n’est pas perceptible dans le titre. Ce dernier consiste en la combinaison surprenante de deux termes qui laisse percevoir le rapport que Vian entretient avec le monde.
L’écume renvoie à l’élément aquatique tandis que le GN « des jours » réfère au temps. L’image de l’eau peut évoquer le cours du temps, l’écoulement du temps (le fleuve temporel). Mais cela peut aussi signifier que rien ne dure, pas même l’histoire des personnages.
L’écume se forme lorsque l’eau rencontre un obstacle (s’opère alors une agitation de l’eau). La métaphore peut alors symboliser les difficultés, les antagonismes auxquels sont confrontés les personnages. Elle semble dire la menace, l’anéantissement possible. Une telle perception du temps donne l’idée de la fragilité de l’existence.
La dédicace : « à / pour mon bibi »
Familiarité du terme « bibi » qui dénote un certain manque de sérieux. On peut y voir une parodie de dédicace.
L’avant propos :
On constate le recours au présent gnomique et aux phrases assertives qui donnent à cet avant propos un caractère de sérieux. L’auteur généralise mais il propose des affirmations paradoxales, et quelque peu provocatrices : jugements a priori mis en valeur, individu l’emportant sur la masse (primauté de la vérité individuelle sur la vérité collective.
La provocation se poursuit lorsqu’il prône comme seules valeurs absolues l’amour et le jazz, réduisant tout le reste au laid qui doit être détruit. Une telle position de principe constitue à l’époque un rejet des valeurs bourgeoises et sociales en vogue. Ces deux termes ont en outre comme dénominateur commun la notion de plaisir et évoquent une morale hédoniste (hédonisme = doctrine morale et philosophique qui présente le plaisir comme principe ou but essentiel de la vie).
L’expression « et les quelques pages de démonstration qui suivent » désigne le roman et le présente comme une illustration de ces principes (roman engagé à sa manière, il s’agit d’écrire un roman hédoniste).
On constate également un paradoxe dans le rapport surprenant de cause à effet établi entre « histoire entièrement vraie » « puisque je l’ai imaginée d’un bout à l’autre ». On peut rapprocher ce point du début affirmant que les individus ont toujours raison. Mais ces propos constituent également une remise en cause de la notion d’illusion romanesque.
Enfin nous terminerons sur la constatation d’une certaine fantaisie dans cet avant-propos notamment lorsqu’il évoque « l’atmosphère biaise et chauffée » ou encore « un plan de référence irrégulièrement ondulé ». Ces propos évoquent un discours scientifique et technique dans leur forme, mais l’association des termes surprend, manque de sens et crée un effet de décalage à l’image du roman à venir (fantaisie).
Cet avant propos, censé avoir été rédigé à la Nouvelles Orléans, alors qu’il n’en est rien, constitue donc une parodie amusée de préface auctoriale, qui introduit d’emblée le lecteur dans un univers fantaisiste, humoristique et décalé.

Analyse de l’incipit

Mise au point sur l’incipit :
= les premières lignes, la première page d’un récit.
Une œuvre a deux frontières : l’incipit et l’explicit.
Ce seuil est un lieu de contact avec le lecteur, un lieu de contact entre les désirs de l’écriture et les attentes de lecture.
L’incipit a deux fonctions essentielles :
– fonction informative : informer le lecteur, présenter le cadre spatio-temporel et les personnages. Il construit un univers fictionnel, présente le dispositif narratif.
– fonction de séduction : il doit gagner l’adhésion du lecteur, capter son attention et lui donne renvie de poursuivre sa lecture. Il permet au romancier de construire un pacte de lecture avec son lecteur.
– fonction esthétique : Il fournit également des indications génériques (ici =roman) et stylistiques (fantaisie, provocation).

Introduction :
Lorsque paraît le roman de Boris Vian, L’écume des jours, en 1947, la France est encore ébranlée par la seconde guerre mondiale et l’intérêt des artistes se porte encore fortement sur ce désastre et le pessimisme ambiant.
Or ce roman opère comme une césure, une rupture avec le roman traditionnel et cette atmosphère, en offrant au lecteur un univers insolite et des personnages jeunes et farfelus à la recherche du bonheur et de la légèreté de vivre.
Fantaisie, liberté de langage, hardiesse des images et humour créent dès l’incipit une rupture et une provocation.
Problématique :
Il s’agira de comprendre comment cet incipit non conventionnel annonce un roman novateur.
Annonce du plan :
I – Un incipit faussement conventionnel
II – Un univers insolite
III – Un roman hédoniste

I – Un incipit faussement conventionnel :
L’incipit se présente en apparence comme un incipit traditionnel puisqu’il présente bien un cadre et des personnages, notamment le héros : le 1er mot du roman, « Colin » est en effet le prénom du héros. Toutefois des effets de décalage sont immédiatement perceptibles.
On constate tout d’abord que le héros se trouve réduit à un prénom et n’est doté d’aucun patronyme.
Son portrait physique est également réduit à sa plus faible expression. Ainsi que le précisent les propositions « Dans la glace, on pouvait voir à qui il ressemblait, le blond qui joue le rôle de Slim dans Hollywood Canteen », le personnage n’est pas perçu directement par le narrateur mais il nous est donné à voir à travers un jeu de reflets : reflet dans le miroir d’abord, puis reflet ménagé par l’expression de la ressemblance avec « le blond qui joue le rôle de Slim ». Cette comparaison reste en effet très imprécise puisque le nom de l’acteur ne nous est pas communiqué, qu’il est peu probable que le lecteur connaisse le film mentionné et que « celui qui joue le rôle » n’est pas Slim lui même.
Ce portrait s’avère donc atypique, ce qui transparaît également dans l’association de notations physiques et morales dans certaines accumulations.
Ex : « mince avec de longues jambes et très gentil »
– A noter également un jeu du narrateur par rapport à son nom et aux jeux onomastiques en vogue dans les grands romans du XIX°. La proposition « Le nom de Colin lui convenait à peu près » crée en effet une rupture avec les portraits chers aux grands romanciers du XIX° (dont Balzac) qui mêlaient les jeux de significations sur le nom et la physiognonomie (rapport entre le physique et le caractère).
– Le narrateur occulte également la caractérisation sociale explicite du personnage. Ce dernier n’est pas désigné par sa fonction, même si on comprend qu’il appartient à un milieu aisé (oisiveté opposée au travail, appartement assez luxueux, il a un cuisinier, il reçoit ses amis « tous les lundis », il porte des vêtements de prix + serviette ample + peigne d’ambre mention de la « fortune suffisante ».
Le personnage est surtout perçu et caractérisé par ses gestes, ses actes qui sont précisément déroutants.
On constate qu’il s’agit du portrait d’un homme à sa toilette : sorte de parodie d’une scène de genre (la femme à sa toilette, topos que l’on retrouve dans bien des textes et des tableaux).
Cette parodie est également traduite par des actes insolites, à la limite de l’absurde, qui ne renvoient pas à un univers réaliste :
– on peut mentionner à ce titre la raie de ses cheveux « en longs filets orange pareils aux sillons que le gai laboureur trace à l’aide d’une fourchette dans de la confiture d’abricots ». Dans cette phrase on remarque l’imbrication de plusieurs images curieuses qui ne sont guère compatibles entre elles et qui rappellent l’écriture automatique et les associations d’idées des surréalistes.
– Il taille également ses paupières pour donner du mystère à son regard. Personnage qui prend soin de lui

Enfin on peut noter une certaine insistance sur l’isotopie du sourire et de la bonne humeur (personnage heureux de vivre).
II – Un cadre insolite :
Le personnage est également caractérisé par le cadre dans lequel il vit. A ce personnage atypique correspond un lieu surprenant.
Ce lieu respire le luxe et la facilité du milieu bourgeois, le travail en moins, ce qui crée un premier décalage par rapport à la norme bourgeoise du XIX°. Ce décalage se trouve accentué par la fantaisie.
– cet univers est en effet composé d’éléments irréalistes : le miroir grossissant effraient les boutons qui rentrent alors sous la peau, tout comme les paupières repoussent.
– Système de vidange de la baignoire (description technique)
– Abondance des glaces et miroirs (univers de reflets et d’artifices)
Le personnage s’y livre à des gestes absurdes :
– usage du gros sel pour assécher le tapis de salle de bain : « le tapis se met à baver » : on est presque dans une personnification ici avec des objets animés (mais pas registre fantastique car cela ne suscite pas l’inquiétude chez le lecteur, plutôt le rire ou le sourire)
– trou dans la baignoire pour la vider
– se taille les paupières avec un coupe-ongles (objet détourné de son usage initial)
Les éléments qui constituent les vêtements sont également surprenants :
– « cuir de roussette » : la roussette peut désigne rune chauve-souris ou une sorte de requin, or il est difficile d’imaginer que l’on puisse véritablement en faire des sandales. Le terme roussette est aussi employé comme un prénom pour nommer les vaches….
– Rareté de la calmande noisette
A cela s’ajoute la critique implicite du monde du travail lorsque le narrateur évoque Chick : travail insuffisant pour survivre, emprunt nécessaire, ingénieur exploité et payé moins que les ouvriers.
III – Un roman hédoniste :
Cette critique du travail contraste avec l’impression de bien-être qui se dégage de Colin (sorte de bienheureux), exempté de travail. Le bonheur semble incompatible avec cette notion de travail. Opposition oisiveté/ travail, jouissance libre de sa fortune/ exploitation.
En revanche, le narrateur insiste sur les plaisirs de la vie et il semble que l’on puisse voir dans ce récit un roman hédoniste, posant comme essentielle une doctrine morale plaçant au centre des préoccupations du personnage le plaisir comme but de l’existence. On peut en voir un stigmate dans sa « fossette au menton ».
On peut le percevoir dans le plaisir que semble prendre le jeune homme à sa toilette. Ses gestes semblent codifiés et habituels, assez lents, méticuleux. Ils reflètent l’intérêt qu’il y trouve, le soin qu’il y met. Il se plait à prendre soin de lui.
Les parfums symbolisent cette attitude.
Il semble également se plaire à recevoir et on perçoit également un plaisir culinaire (gourmet, gourmand « menu élaboré avec une joie sereine par Nicolas » on peut du reste noter la mention de la joie du cuisinier aussi. Colin ne semble pas le seul hédoniste.
L’allitération en [S] notamment au début de l’incipit traduit cette douceur de vivre.
La présence des arts à travers plusieurs mentions discrètes témoigne également de l’hédonisme (autre plaisir des sens où se mêle le plaisir intellectuel) et pour le lecteur plaisir de la complicité culturelle.
On peut mentionner la référence au cinéma avec la mention de Slim dans « Hollywood Canteen » film de 1946.Mais il convient également de mentionner l’image du « gai laboureur » qui est aussi le titre d’une partition pour piano de Schumann.
Le personnage semble vivre sur un fond de références artistiques et culturelles, ce que confirme la mention de « ses goûts littéraires » qu’il partage avec son ami Chick.
Univers donc où le matériel semble ne pas devoir être une source de préoccupation, mais juste un élément de confort et de plaisir.

Conclusion :
Ainsi cet incipit qui présente un personnage atypique inscrit dans un cadre non conventionnel tend à présenter la situation comme réaliste et normale alors que domine la plus grande fantaisie. Réalisme et puissance imaginative, parfois proche du surréalisme se conjuguent pour proposer une vision originale de l’homme et du monde mais aussi pour promouvoir une écriture nouvelle mais aussi critique. Cet incipit annonce également une vision moderne et poétique de la philosophie grecque de l’hédonisme. Toutefois, le titre énigmatique du roman, interroge le lecteur qui peut légitimement se demander si cet hédonisme n’est pas déjà menacé par les aléas de l’existence.

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