Lecture comparée de la préface de La Fontaine/ extrait de Rousseau

Introduction :

Le XVIII°, siècle des Lumières, accorde la primauté à la raison et à la science. Il s’intéresse conséquemment à la question de l’éducation et de la formation de l’individu. Ainsi, Jean-Jacques Rousseau consacre-t-il même avec son ouvrage Emile ou de l’éducation, publié en 1762, un traité à cette problématique.

Il y aborde, entre autres thèmes, la lecture qui doit viser à l’édification des enfants. Ceci le conduit à critiquer sévèrement les Fables de La Fontaine. Il appuie sa démonstration sur une analyse critique de plusieurs apologues du fabuliste classique, dont « Le corbeau et le renard » ou « La cigale et la fourmi », ceci afin de dénoncer les dangers que le genre de la fable peut présenter.

Problématique :

Nous nous demanderons en quoi cet extrait de Rousseau constitue une réponse à la Préface de La Fontaine qu’il contredit point par point.

Annonce du plan :

Nous nous intéresserons initialement à la nature argumentative de ces deux textes avant d’analyser comment ils développent des prises de position contradictoires.

I – Deux démarches argumentatives :

Parce que le 1er est une préface et que le second est extrait d’un traité, ces deux textes constituent des argumentations directes.

A – Convaincre en impliquant le lecteur :

Il convient tout d’abord de noter le recours au dialogisme dans les deux extraits.

Dialogisme : consiste à insérer des dialogues dans un écrit théorique ou à donner à son propos l’aspect d’un dialogue avec le lecteur.

On note en effet chez les deux auteurs des marques de la 2ème personne du pluriel qui suggèrent la présence de l’allocutaire:

LF : « Dîtes à un enfant » / « Dîtes au même enfant »

R : « Suivez les enfants » « vous verrez que ».

Il s’agit ainsi d’impliquer le lecteur dans son raisonnement afin de le convaincre plus aisément.

Le recours aux impératifs procède de la même intention :

LF : dîtes/ R : suivez.

Le procédé semble toutefois plus développé chez La Fontaine puisque nous pouvons noter également le recours à la 1ère pers pluriel qui inclut le lecteur aux côtés de l’auteur, qui tend à créer le sentiment d’une complicité intellectuelle : « plutôt que d’être réduits à corriger nos habitudes » / « les nôtres » « où chacun de nous ». De plus, La Fontaine s’exprime également à la 1ère pers sing : « Je demande « : question indirecte posée au lecteur qui tend encore à créer l’illusion d’une certaine proximité, d’une réelle discussion.

Les deux auteurs usent en outre d’un ton assertif (ne laissant pas de réelle place à la contestation, à la discussion). On peut s’appuyer pour le démontrer sur le recours au présent de vérité générale et à la sentence :

LF « il faut considérer en toute chose la fin » / R « on n’aime point à s’humilier ».

Autre ex de propos assertifs puisé chez LF : « Elles ne sont pas seulement Morales, elles donnent encore d’autres connaissances. »

Une sentence = phrase courte de portée générale qui énonce une pensée (maxime).

B – Un art de la démonstration :

L’expression « et vous verrez que », dans l’extrait de l’Emile, suggère bien que Rousseau se livre à une démonstration : il s’agit pour lui de donner à voir les dangers de la fable.

Leur démonstration passe par un art de la généralisation. Il s’agit de donner une portée universelle à leurs propos. On note à ce sujet :

– le recours au présent gnomique : LF « on se forme le jugement et les mœurs, on se rend capable de grandes choses »/ R : « dont on veut les guérir » ou « ils penchent à aimer le vice »

– le recours au pronom impersonnel « ON »

– les déterminants pluriels « les enfants » chez R / au contraire déterminant singulier à valeur générique comme chez LF « un enfant »

Enfin tout art de la démonstration repose sur des constructions et une syntaxe élaborées. Il faut à ce titre noter l’importance des connecteurs logiques dans les deux extraits, mais aussi les jeux d’antinomies notamment chez Rousseau, les effets de parallélismes de construction, les anaphores :

Anaphores + symétrie de construction chez LF « Dîtes à un enfant … Dîtes au même enfant »/ chez R « c’est le choix de l’amour propre, c’est un choix très naturel ».

Chacun développe sa thèse en s’appuyant sur des arguments et des exemples mais il semble que les arguments de LF soient plus développés (on peut citer par exemple l’analogie établie avec la géométrie), il cherche davantage à convaincre, en s’appuyant que des arguments rationnels, en faisant appel à la raison du lecteur tandis que Rousseau se livre à une attaque en règle contre La Fontaine et cherche plus à persuader. S’appuyant sur le sens du bien et du mal du lecteur, il propose une argumentation qui repose davantage sur les affects.

II – Des prises de position divergentes :

Dans sa Préface La Fontaine propose un éloge de la fable, un genre que blâme Rousseau dans son traité.

A – Des prises de positions contradictoires :

Rousseau prend le contre-pied de La Fontaine. Le fabuliste présente en effet la fable comme un formidable outil de connaissances et comme le moyen le plus efficace pour développer le sentiment moral chez l’enfant. Rousseau développe l’antithèse de ce point de vue, ce qui explique la présence de tournures négatives : « et point du tout ». Selon lui, loin de développer la moralité des enfants, la fable s’accompagne d’un effet paradoxal. Le résultat est contraire à l’objectif visé : « ils en font presque toujours une contraire à l’intention de l’auteur ». On peut noter à ce titre l’importance du lexique exprimant une inversion :

« une contraire à l’intention de l’auteur »

« au lieu de … ils «

« et point du tout »

ainsi que l’opposition guérir / penchent à aimer.

Il recourt à une évaluation dépréciative : « or quelle horrible leçon » tandis que La Fontaine use de tournures valorisant la fable : « quelle méthode y peut contribuer plus utilement que ces fables ? » « elles portent un sens très solide ».

Cette valorisation passe par le recours à l’argument d’autorité que constitue Platon, philosophe qui accorde une place de choix au fabuliste.

Il emprunte d’ailleurs au philosophe la métaphore filée du lait et présente les fables comme une nourriture intellectuelle et spirituelle permettant une parfaite croissance morale. Ainsi démontre-t-il que le genre permet d’accoutumer très tôt l’enfant à la sagesse et à la vertu.

Il souligne la supériorité de l’apologue sur le discours moral : il est plus efficace car il impressionne davantage les esprits. Il est plus concret et donc plus adapté également à la réflexion de l’enfant : « ces badineries » « portent un sens très solide ». Mais Rousseau oppose à cet argument la question de l’amour propre qui contrarie finalement le processus avancé par La Fontaine. Il appuie alors son raisonnement sur le personnage du lion, citant deux fables dans lesquelles l’animal sera tour à tour le plus fort et le plus faible. Ceci afin de démontrer que l’adhésion de l’enfant ne sera pas uniforme : il ne s’identifiera au lion que dans le cas où la position de ce dernier se trouve valorisée.

Rousseau occulte par ailleurs totalement la portée didactique de la fable soulignée par La Fontaine. Le philosophe se cantonne au plan moral.

Rousseau s’oppose, fondamentalement à cette position, et se livre finalement à une véritable attaque contre La Fontaine.

B – Un art de la riposte :

Il semble en effet que Rousseau cherche à contrer systématiquement La Fontaine :

Il reprend point par point les arguments de son prédécesseur pour proposer des contre arguments : ex : l’enfant ne sera pas guéri des mauvais penchants et des défauts ; bien au contraire il sera touché par le vice.

Le principe d’identification au personnage, par son dysfonctionnement, conduira à un effet paradoxal. L’enfant n’adhérera pas au personnage lésé ni au plus faible, mais toujours au plus fort : « ils prendront toujours le beau rôle ».

De même, il oppose aux exemples développés par La Fontaine toute une série de contre-exemples exclusivement empruntés au fabuliste lui-même ce qui tend à faire de sa démonstration une attaque ad hominem.

Chez La Fontaine, le champ lexical de la morale abonde, c’est celui du vice qui l’emporte chez Rousseau. Il dresse le vice comme un épouvantail pour sensibiliser le lecteur à son point de vue et pour l’effrayer. Cette visée est également perceptible dans l’exclamative qui traduit son indignation : « Or quelle horrible leçon pour l’enfance ! » ou dans les phrases au conditionnel qui lui permettent d’énoncer les hypothèses les plus affreuses qui soient : « Le plus odieux de tous les monstres serait un enfant avare et dur … ».

Conclusion :

Contrairement à La Fontaine Rousseau se livre donc à un véritable blâme du genre de la fable, mais sa démarche, sa démonstration, fondamentalement concentrée sur les fables de ce dernier, se présente finalement comme une réponse au fabuliste, voire un réquisitoire.

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