Correction bac blanc 1 : Quelle place Musset accorde-t-il au peuple dans Lorenzaccio

Lorsque, quelques années après la bataille d’Hernani, Musset publie Lorenzaccio en 1834, dans le recueil Un spectacle dans un fauteuil, les dramaturges romantiques s’efforcent d’imposer un théâtre nouveau, conçu comme une chaire, une tribune. Ce drame s’offre ainsi au peuple, jusque là écarté de la scène ou relégué à la simple comédie, comme un espace de parole inédit. Si l’on en croit la distribution de la pièce, Musset ne déroge pas à cette tendance et il semble légitime de s’interroger sur la place qu’il accorde au peuple dans cette intrigue florentine. Il s’agira initialement de s’intéresser aux figures de ce peuple, puis au traitement dramaturgique d’en propose Musset avant d’analyser ses fonctions et ses motivations.

I – Les figures du peuple :

La notion de peuple peut revêtir des réalités diverses. Au sens large le terme s’applique à l’ensemble des citoyens d’une nation, indépendamment de la classe sociale de chacun. Ceci justifie qu’on y intègre les bannis de l’acte I sc 6 par exemple.

Dans sa signification plus restreinte, le terme désigne les plus basses couches de la société, excluant notamment toute l’aristocratie.

La distribution les distingue puisqu’elle mentionne d’abord tous les grands, dotés d’un prénom et d’un nom à particule et d’un titre. Viennent ensuite les autres personnages masculins, cantonnés à leur prénom comme Tebaldeo, Giomo, à leur fonction (page, écuyer, écolier, marchand, soldat), puis les femmes. Ces individus sont pour certains également caractérisés par leurs liens de parenté, si bien qu’on peut noter des regroupements par famille, des clans (les Médicis, les Strozzi et les Cibo) représentatifs de la noblesse. Cette liste des personnages suggère d’emblée le conflit politique mais aussi les conflits familiaux, les rivalités ainsi qu’une « lutte des classes » (perspective sociologique).

Soucieux de préserver une certaine « couleur locale » et de restituer une vision globalisante de Florence, Musset fait donc intervenir à plusieurs reprises des représentants de toutes les couches sociales. Il s’agit d’assurer une certaine illusion historique. On note ainsi la présence de marchands et d’écoliers acte I, d’un peintre et de tailleurs de pierres acte II, de soldats et de pages acte III, de moines acte IV et des précepteurs et des étudiants acte V. A cela s’ajoutent des personnages muets qui complètent cette toile de fond comme « les vieilles hideuses qui grelottent sur le Marché Neuf » que la marquise de Cibo aperçoit depuis ses fenêtres à l’acte IV.

Il s’agit de souligner que le peuple est une victime. Maffio est emblématique de cet état de fait. Ainsi que le déplore l’orfèvre, acte I sc 2 « La cour ! le peuple la porte sur le dos. ». Musset renouvelle le motif de la dévoration si cher aux romantiques dans l’évocation du peuple ainsi exploité. Acte I sc 2 « Ils nous dévorent comme une excroissance vénéneuse dévore un estomac malade. »

Le peuple est également objet de mépris. Il est ainsi question acte I sc 1 de la « médiocrité bourgeoise ». Il peut aussi être la victime de répression comme à la scène 6 de l’acte V lorsque les étudiants se trouvent confrontés aux forces de l’ordre.

Mais Musset ne sombre pas dans une représentation manichéenne opposant peuple et grands de Florence. Le personnage de Giomo par exemple, issu du peuple, s’avère entièrement dévoué à la cause du duc, qu’il protège notamment contre Maffio à la sc 1 de l’acte I. Il opère comme un adjuvant du vice, accélérant le rapt de Gabrielle. Il incarne plus l’impiété que la vertu dans la chansonnette qu’il pousse à acte II sc 6. Il participe également à l’intrigue politique, à l’acte V, en rappelant les instructions du cardinal.

Il convient alors de s’intéresser au traitement dramaturgique qu’en propose Musset

II – Le traitement dramaturgique :

Le peuple se voit souvent associé à des lieux précis et il est symptomatique qu’on le rencontre généralement dans des scènes extérieures, des scènes de rue. Le dramaturge oscille alors entre des effets de foule, notamment à l’acte V, et des scènes de rue au cours desquelles il offre plus longuement et plus distinctement la parole à certains individus emblématiques de ce peuple. Il propose ici un traitement dramaturgique particulièrement original de ce personnage collectif que constitue le peuple.

Ex de la sc 2 de l’acte I caractérisée par un personnel dramatique très varié. La ville est montrée dans ses activités quotidiennes. Musset cherche à rendre compte de la vie et de l’animation qui règne dans la cité si bien qu’il multiplie les personnages et cherche à rendre compte de l’ensemble de leurs conversations. Pour signifier que ces discussions se croisent, il conduit ses personnages à commenter ce qu’ils entendent. Ex « Entendez-vous les badauds ? ». Il recourt aux mêmes procédés à la sc 5 de l’acte I, courant le risque de la cacophonie ou encore à la sc 5 de l’acte V.

Il convient de noter par ailleurs que la discussion menée par l’orfèvre et le marchand de soieries opère comme un dialogue argumenté. Musset confronte deux attitudes. L’orfèvre est un homme intègre, vertueux et républicain, préoccupé par les bonnes mœurs et la question de la gouvernance tandis que son collègue est uniquement motivé par l’appât du gain. Si le premier endosse peut être certains idéaux politiques de Musset, le second est la cible comique de sa satire d’une certaine bourgeoisie. Le premier est complice d’un pouvoir dont il cherche à tirer profit (« J’avoue que ces fêtes là me font plaisir à moi ! »/ le rapprocher des « marchands du temple » dans la Bible) tandis que le second incarne la voix de la contestation.

III – fonctions et symbolisme du peuple

Le peuple a souvent une fonction informative : distillant des réflexions, de petites répliques au fil du drame, Musset s’appuie sur la voix du peuple pour renseigner le lecteur spectateur sur la réputation d’un personnage, la situation catastrophique de Florence, l’existence de la citadelle et l’occupation allemande…Ainsi l’orfèvre peint un portrait au vitriol d’Alexandre de Médicis, « que le ciel avait fait pour être garçon boucher ». Acte 1 sc 2, les écoliers qui assistent à la sortie du bal des Nasi décrivent ainsi ce qu’ils voient, nomment les invités et permettent ainsi un effet de mise en abyme qui dynamise l’information.

Mais il a aussi une fonction plus critique. Il commente régulièrement l’action, les agissements des grands et la vie florentine. Acte I sc 2 les bourgeois dénoncent la débauche et la luxure des grands à l’occasion du bal des Nasi : « Au diable leur noce ! ». L’orfèvre est encore plus polémique, traitant « ces godelureaux de la cour » de « tonneaux sans vergogne ». Il évoque ce qui s’est déroulé hors scène, comme les émeutes sur le Vieux Marché de Florence. On peut ainsi concevoir que Musset renouvelle de la sorte le chœur de la tragédie antique. Ex : la foule commente l’arrivée de Côme à l’acte V. Jouant sur la confrontation de ces points de vue multiples, Musset assure ainsi la réflexion politique et philosophico-historique. Il invite le lecteur à faire la part de ces répliques et à se forger son opinion par lui-même. Force est alors de constater que la représentation de ce peuple florentin, dans ce qu’elle a d’universel, autorise nombre d’analogies entre l’Italie renaissante et la France de 1830, entre les républicains italiens et les déçus des révolutions françaises.

En se sens il est doté d’un pouvoir de contestation dont l’orfèvre, le père Mondella, ne se prive pas. Ceci explique pourquoi dans ce drame le peuple se trouve souvent associé à l’idéal républicain, incarné par les bannis acte I sc 6 certes, mais aussi par l’orfèvre ou les étudiants. C’est en effet sur le chœur des bannis, mêlant leurs voix pour jeter l’anathème sur Florence et le duc, que s’achève le premier acte.

Mais, hormis les étudiants acte V, le peuple se caractérise finalement par sa soumission et sa passivité (cf. notion de servitude volontaire développée par La Boétie). Le terme « badauds » employé à l’acte V traduit cette passivité. Le peuple reste spectateur de sa misère, acheté par du pain et du vin. Une telle passivité est d’autant plus paradoxale que les seigneurs redoutaient le peuple, le concevait comme une menace au début de l’acte V : « Si le peuple apprenait cette mort là, elle pourrait en occasionner bien d’autres. » « Le peuple est en ce moment comme l’eau qui va bouillir » ?

L’orfèvre a tenté d’agir mais personne n’est venu le soutenir. La scène 6 de l’acte V est en ce sens la représentation d’une révolution avortée.

Ce peuple semble parfois soumis à un instinct moutonnier, notamment lorsque la foule pousse le corps de Lorenzaccio dans la lagune, le privant ainsi de sépulture.

Ce peuple contribue donc à la vision désabusée et désenchantée de l’Histoire proposée par le dramaturge, ce que Ruccelai résume dans sa réplique : « Pauvre peuple ! quel badaud on fait de toi ! ». La juxtaposition des scènes 3, 4 ,5 et 6 de l’acte V met en relief cette vision de l’Histoire dans la mesure où face à la question de la destinée de la cité, le peuple préfère s’intéresser aux rumeurs concernant l’infidélité de la marquise, et s’alimenter, plutôt que de s’octroyer les « boules », par la force. La vacuité de ce peuple se voit également traduite par les délires mystiques et numériques du marchand de soieries. Le dernier mot est en quelque sorte donné à l’orfèvre, qui constate en véritable choreute : « On demande les boules ; les uns courent après les soldats, les autres après le vin qu’on distribue, et ils s’en remplissent la bouche et la cervelle, afin de perdre le peu de sens commun et de bonnes paroles qui pourraient leur rester. » Il convient enfin de noter que Lorenzo qui pouvait incarner à lui seul les espoirs du peuple est précisément poignardé au coin d’une porte par un membre du peuple moyennant une récompense. C’est une façon pour Musset de signifier qu’aucun espoir de révolution et d’évolution n’est permis.

Conclusion :

Au terme de notre réflexion, il apparaît donc que Musset accorde une place de choix au peuple dans son drame et qu’il en propose un traitement dramaturgique original qui n’est pas sans poser des problèmes de représentation. La présence relativement massive de ce peuple constitue en effet une difficulté pour tout metteur en scène. Ce peuple ne se limite pas à une présence pittoresque ; s’il permet l’illusion d’une vérité historique il endosse également sa part de la signification philosophique et politique du drame, en ce qu’il éclaire la vision désenchantée de l’Histoire du dramaturge.

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