Le personnage du duc Alexandre de Médicis

A l’instar de son cousin Lorenzo, Alexandre de Médicis est un personnage référentiel puisqu’il appartient à la véritable histoire de Florence. Musset le place au cœur de l’œuvre, à la confluence des 3 intrigues puisque tant Lorenzo que les Strozzi ou les Cibo souhaitent la fin de sa tyrannie. On note sa faible présence scénique par rapport à son statut et à sa fonction dans la pièce. Il n’apparaît en effet que dans 8 scènes et disparaît totalement de l’espace dramatique à la fin de l’acte IV suite à son assassinat. Il est toutefois l’objet de nombreuses conversations.

I – Un bâtard débauché

Alexandre, jeune tyran de 26 ans, est avant tout présenté comme un bâtard né selon la rumeur des amours clandestines d’une servante d’origine arabe et du pape Clément VII. L’orfèvre recourt ainsi, acte I sc 2 à des termes extrêmement péjoratifs pour évoquer le Duc : « un bâtard, une moitié de Médicis, un butor que le Ciel avait fait pour être garçon boucher ou valet de charrue, couche dans le lit de nos femmes, boit nos bouteilles, casse nos vitres ; et encore le paye-t-on pour cela. »

Alexandre est un débauché, un être vicié qui semble opérer comme l’incarnation du mal. La réplique du duc « Il fait un froid de tous les diables », dans la scène d’exposition, suggère, non sans humour et ironie, la noirceur du personnage et son appartenance à un univers maléfique. C’est un homme de la nuit dans tout ce qu’elle a de néfaste et la mention, acte I sc 1 de « la petite porte » signale un certain penchant pour les secrets malsains.

Homme à femmes, insatiable séducteur, il confond séduction et abus de pouvoir, aidé en cela de Giomo son homme de main, et de Lorenzo et Salviati qui agissent en véritables proxénètes. Dès la scène d’exposition, caché par la nuit et par son grand manteau, il agit tel un chasseur guettant sa proie. Il est ainsi immédiatement présenté comme une menace, un prédateur. Mais s’il multiplie les conquêtes il fait figure de pâle Don Juan puisque contrairement au héros moliéresque, il en est réduit à payer ou à exercer un chantage pour obtenir les faveurs des femmes convoitées (I-1 et I-3). Ses propos envers les femmes, souvent dévalorisants, témoignent d’un certain mépris pour ce sexe.

Sa sensualité s’exerce aussi face à Lorenzo avec lequel il entretient des relations ambigües ainsi qu’en atteste l’expression « mon mignon ». Elle s’exprime aussi lorsqu’il pose nu pour Tebaldeo. Imbu de sa personne, sûr de ses charmes, il pose sans aucun complexe dans le plus simple appareil, ce que sied fort mal à un souverain. Il descend ainsi de son piédestal et confine au grotesque.

Il mène une vie profondément dissolue et n’a aucun frein moral, ce que suggère d’emblée, avec humour, le juron « Entrailles du pape » acte I sc 1. Compte tenu de sa filiation, ce juron signifie l’absence d’autorité paternelle et religieuse. Animé d’un esprit d’enfance, il ne supporte aucune contrariété et ses désirs, souvent impétueux, sont des ordres que chacun doit contenter. Il vit continuellement sous l’emprise de ses pulsions. Il se signale par son goût des plaisirs frivoles et faciles comme le vin, le bal chez les Nasi, les déguisements…

C’est un être vil, bas, un grotesque ainsi que le soulignent dès l’entame du drame le lexique prosaïque et les jurons auxquels il recourt sans cesse. De même ses nombreuses exclamations, alors qu’il attend Gabrielle, suggèrent un caractère impatient et impulsif. Ajoutons à cela que Musset puise abondamment dans un bestiaire dévalorisant pour le qualifier. Il s’agit de souligner son animalité. Même s’il aime le luxe et s’il se réfugie derrière des vêtements de prix et d’apparat, des gants parfumés, il ne parvient pas à dissimuler sa grossièreté ni sa bestialité. Il s’avère par ailleurs assez matérialiste, ce qui convient mal à sa noblesse. Il se préoccupe ainsi à plusieurs reprises de ses investissements pour des femmes. Ce matérialisme opère comme une conséquence de sa bâtardise. Il en va de même pour son manque de finesse et de discernement notamment lorsqu’il tombe stupidement dans le piège tendu par Lorenzo malgré les mises en garde de Giomo et du Cardinal. Il oublie de réfléchir dès qu’il est question de femmes.

Mais cet être qui pervertit son entourage et sa cité ainsi que le signifie la métaphore « peste de Florence » est aussi un être solitaire, isolé dans sa monomanie (ici obsession des femmes et du pouvoir). Il meurt seul, sans aucun héroïsme et doit se contenter d’un vulgaire tapis pour linceul, avant d’être enterré sans aucune pompe pour éviter un soulèvement populaire : « Niccolini, acte V sc 1 « Si nous n’avons pas un duc ce soir ou demain, c’en est fait de nous. Le peule est en ce moment comme l’eau qui va bouillir » . Il meurt trahi par le seul individu pour lequel il éprouvait de véritables sentiments.

II – Un souverain dénaturé :

Alexandre incarne une figure dévoyée du pouvoir. Il a d’abord usurpé ce trône, ce qui fait de lui un imposteur. Son illégitimité est mentionnée à plusieurs reprises au cours du drame. Acte I sc 3 il est ainsi fait allusion à Hippolyte de Médicis, cousin malheureux, qu’Alexandre aurait assassiné pour gagner le trône.

Il n’a aucun sens de l’Etat et il préfère manifestement l’exercice de ses plaisirs à celui de la gouvernance. On ne le voit pas agir en souverain, il ne prend aucune décision politique. On ne peut que constater que la politique l’ennuie prodigieusement, notamment acte III sc 6, lors de la discussion ménagée par la marquise de Cibo. Cette dernière s’efforce en effet d’expliquer sa conception du souverain afin de lui ouvrir les yeux sur ses manquements. Elle aborde notamment la question de l’impôt et de la tutelle étrangère: « Déclare Florence indépendante ; réclame l’exécution du traité avec l’Empire ; tire ton épée et montre-la ». Tandis qu’elle l’invite à devenir un véritable père pour la patrie, ce dernier, qui déteste les femmes bavardes, n’a de cesse de s’impatienter, de s’ennuyer (« Assez, ma chère, assez ») et il tente de la couper dans son élan lyrique et politique, en s’extasiant sur sa « jolie jambe ». Il incarne donc une vacance du pouvoir, et il a d’ailleurs accepté de placer Florence sous la double tutelle de Charles Quint et du pape, ce qui rend son pouvoir en partie illusoire : « César et le pape ont fait de moi un roi ; mais, par Bacchus, ils m’ont mis dans la main une espèce de sceptre qui sent la hâche ». Florence est en partie vendue aux étrangers ainsi que le symbolisent la citadelle et les soldats allemands. Cette question de la capitulation est déroulée tout au long du drame, dans les propos de l’orfèvre, de la marquise Cibo. Cette vacance du pouvoir est représentée acte I sc 4, lorsque le duc reçoit en son palais les émissaires du pape venus lui réclamer la tête de Lorenzaccio. Sire Maurice signifie que « les désordres de la Cour irritent le pape » et le cardinal abonde dans son sens. Or Alexandre, ne répond pas en souverain. Il prend certes la défense de Lorenzo, mais traite la question avec désinvolture : (« Moi, je trouve cela drôle d’avoir coupé la tête à tous ces hommes de pierre »), orchestrant ainsi la petite comédie de ce dernier. On ne peut que constater par ailleurs que son penchant pour les femmes nuit à toute réflexion politique, comme en témoigne la sc 4 de l’acte III.

Se pensant au dessus des lois, il exerce un droit de vie ou de mort sur les citoyens florentins : certains sont bannis acte I sc 6, d’autres sont exécutés. Acte I sc 5 il ordonne des répressions sanguinaires. Acte I sc 5, le second bourgeois résume ainsi la situation « Le pape et l’empereur ont accouché d’un bâtard qui a droit de vie et de mort sur nos enfants, et qui ne pourrait pas nommer sa mère ». Acte II sc 2 Tebaldeo sait « qu’un citoyen peut-être assassiné en plein jour et en pleine rue, selon le caprice de ceux qui la gouvernent ». A l’acte III, tous imputent l’assassinat de Louise Strozzi au duc. Il n’est rien d’autre qu’un tyran qui confond la raison d’Etat avec sa satisfaction personnelle, ce qui suppose aussi un certain cynisme, notamment lorsqu’il évoque ses exactions comme un jeu acte II sc 6 : « Quand je suis en pointe de gaieté, tous mes moindres coups sont mortels. ». Valori, acte I sc 4 le met en garde « Le peuple est mal habitué à la domination absolue » et évoque ainsi la tyrannie.

Loin de protéger ou de rassurer sa patrie, il plonge Florence dans la peur et en fait un « mauvais lieu ». Il exploite également le peuple. L’orfèvre, acte I sc 2, brosse un portrait charge d’Alexandre et critique en effet violemment la cour et le pouvoir soulignant combien le peuple sue pour les grands : « La Cour, le peuple la porte sur son dos. » « ils nous dévorent comme une excroissance vénéneuse dévore un estomac malade. ». Musset reprend ainsi à son compte la métaphore de la dévoration chère aux romantiques pour dénoncer ces abus de pouvoir.

Mais le tyran est aussi un soldat portant une cotte de mailles, objet dont l’importance dramaturgique est à souligner. Cette cotte lui confère en effet une grande assurance. Il se sent protégé et quasiment invincible. Ainsi peut-il parader tel un débauché cynique. Mais cette « armure » témoigne aussi d’une certaine peur, propre aux tyrans qui se savent toujours haïs. Ceci explique la fébrilité et l’inquiétude qui le gagnent, acte II sc 6, lorsque Lorenzo la subtilise. Cette cotte signifie donc toute la fragilité du personnage.

III – Fonctions symboliques et valeurs

Le personnage d’Alexandre, ainsi que des autres grands citoyens de Florence, permettent la représentation d’un monde manichéen. Musset ménage en effet un certain nombre de contrastes pour opposer le peuple, sa pauvreté et sa moralité à une société corrompue, portée sur la fête, la luxure et la prodigalité. Ils offrent au peuple un spectacle vil, choquant (ivrognerie, déguisements sacrilèges) notamment dans les scènes de rue.

Il a également pour fonction de symboliser l’immoralité et le mal. Valori, acte II sc 2 s’étonne de ce que le duc ne fréquente pas les églises. Son absence en ces lieux symbolise l’absence de sentiment religieux et moral chez Alexandre.

Sur le plan dramaturgique, le duc incarne « l’ennemi », « la proie » « le buffle sauvage » à abattre. C’est ainsi que le désigne Lorenzo, face à Scoronconcolo, acte III sc 3, pour éviter de le nommer. Mais c’est également ce qu’il représente pour le cardinal Cibo ou pour les Strozzi. Philippe déclare, acte III sc 3 « Il faut nous délivrer des Médicis », sc 7, les quarante membres du clan Strozzi en appellent à sa mort et aspirent à l’égorger après l’assassinat de Louise. Il se trouve donc au cœur et à la confluence de toutes les intrigues. Si le titre ne le désigne pas comme le héros ni le véritable sujet de la pièce, il en est l’objet.

Il convient enfin de noter qu’Alexandre opère comme une doublure de Louis Philippe, qui gouverne la France depuis 1830.

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