Le personnage d’Emma

Eléments pour l’introduction:

Emma est sans aucun doute l’une des héroïnes romanesques les plus célèbres avec la princesse de Clèves, au point qu’elle est devenue un mythe littéraire et qu’elle a donné lieu à la création d’un néologisme désignant une façon d’être au monde, le bovarysme. On peut donc s’interroger sur les raisons de ce succès …

Une femme aux qualités viriles (aspect qui fut soulevé par Baudelaire)

On sait très peu de choses du physique d’Emma, si ce n’est qu’elle est belle (longs cheveux noirs, nez droit, ongles taillés en amande étonnamment blancs, mains pas très belles, dents blanches au bout nacré). Le lecteur a donc toute la liberté de l’imaginer.

Le roman est beaucoup plus bavard sur son portrait moral et les détails de son caractère même si elle apparaît comme un personnage particulièrement complexe à la personnalité quelquefois instable. Flaubert insiste ainsi sur ce qui pourrait sembler des contradictions, des paradoxes et qui expliquent peut-être le trouble et le charme qu’elle exerce: cf. dans la partie III, Léon la voit ainsi « Par la diversité de son humeur, tour à tour mystique ou joyeuse, babillarde, taciturne, emportée, nonchalante, elle allait rappelant en lui mille désirs, évoquant des instincts ou des réminiscences. Elle était l’amoureuse de tous les romans, l’héroïne de tous les drames, le vague elle de tous les volumes de vers ». Dès sa première apparition dans le roman, elle s’impose comme un personnage double, mêlant candeur et sensualité lors de la rencontre avec Charles, une dualité que traduit l’expression oxymorique « avec une hardiesse candide ». Cela revient à signifier qu’elle n’a pas véritablement d’être défini ou que son être est déterminé par ses lectures en fonction des circonstances, ce qui témoigne d’un manque de lucidité sur elle-même. Cet aveuglement est parfois signifiée par l’ironie de l’auteur: « Et ce fut sans avoir conscience qu’elle s’achemina vers l’église. »

Le recours au style indirect libre, et les nombreux monologues intérieurs d’Emma, font apparaître cette difficulté du personnage à s’analyser ou à analyser les situations (domination des émotions perceptible dans la ponctuation émotive et discours peu rationnel résultant de « fêlure interne »).

Emma adopte souvent des rôles, malgré elle. Elle tente de rejouer ses héroïnes, mais elle cherche aussi quelquefois à provoquer « blâmant ce que l’on approuvait et approuvant des choses perverses ou immorales… ». Ce ci transparaît également des ses allures masculines.

Emma présente en effet des qualités viriles. Cela passe par le vêtement comme le signifient les remarques suivantes: elle « portait, comme un homme, passé entre deux boutons de son corsage, un lorgnon d’écailles ». Parfois elle se coiffe « comme un homme » et elle a « la taille serrée dans un gilet à la façon d’un homme ». De la même façon, elle choque lorsqu’elle se promène dans Yonville, au bras de Rodolphe, une cigarette à la bouche. Flaubert, par le biais du narrateur, met donc en relief une inversion des rôles, notamment lorsqu’il évoque sa relation avec Léon. Dès le scénario initial, il la conçoit comme une amazone, soit une guerrière, ce qu’évoque sa tenue d’équitation à la partie II, offerte par Charles (longue jupe qui permet à la cavalière de positionner ses deux jambes du même côté de la selle).

Emma est aussi une femme qui assume ses désirs y compris ses désirs sexuels: son attitude dans l’adultère n’est pas sans lien avec Dom Juan et elle pourrait constituer le double féminin de cette figure mythique. Elle refuse la passivité accordée généralement aux femmes par la société et se montre ainsi autoritaire dans son couple. Elle va même jusqu’à endosser le statut juridique de l’homme en obtenant de Charles la procuration.

Emma, un esprit « romantique »/ la critique du romantisme:

Emma concentre les clichés et les tourments du personnage romantique et permet à Flaubert une critique du romantisme. On peut également rapprocher Emma de la figure de Don Quichotte, personnage victime de ses lectures, qui finit par confondre fiction, romanesque, rêves et réalité.

Emma est en effet une incorrigible rêveuse, ses rêves sont alimentés par ses lectures et notamment par ses lectures romantiques. Le recours au conditionnel passé deuxième forme (ex « elle aurait voulu »/ « le bonheur qui aurait dû résulter de cet amour ») traduit sa propension au rêve.

On peut noter en outre que son physique même répond aux canons esthétiques du romantisme: beauté ténébreuse (yeux noirs, cheveux foncés). La dualité de son être la rapproche aussi des personnages romantiques: on peut noter à ce titre son oscillation entre adultère et crise religieuse (grotesque et sublime), son origine paysanne doublée d’une éducation plutôt bourgeoise qui se confronte à ses aspirations au luxe, à la richesse.

Elle apparait ainsi prisonnière d’un monde qui ne lui semble pas le sien, ce que traduit souvent le motif de la fenêtre par laquelle son esprit s’adonne à la rêverie et à l’évasion. L’idée qu’elle vit dans une cage est suggérée par le motif de l’oiseau qui intervient à plusieurs reprises, notamment lorsqu’elle quitte Léon:  » elle aurait voulu, s’échappant comme un oiseau, aller se rajeunir quelque part, bien loin, dans des espaces immaculés » (sans dettes et sans huissiers). Pour son père, « elle avait trop d’esprit pour la culture », et Emma se sent totalement déplacée, déclassée à la campagne, ce qu’elle tente de contrebalancer en modifiant la maison de Tostes parce qu »elle aurait voulu vivre dans quelque vieux manoir ». Cette rêverie se tourne ainsi vers un ailleurs (rêve de fuite) parce qu’il « lui semblait que certains lieux sur la terre devaient produire du bonheur comme une plante particulière au sol et qui pousse mal tout autre part ».

Cette constitution romantique, traduite par la phrase « Habituée aux aspects calmes, elle se tournait au contraire vers les accidentés », la condamne à une insatisfaction permanente qui se manifeste parfois par de violents états de crise (fin parties I et II puis crise ultime qui la conduit au suicide) que l’on nomme désormais le bovarysme, une loi psychologique qui règle le comportement humain. Le terme désigne la capacité d’un être à se percevoir autre que ce qu’il est. Emma rêve d’être une autre, mais n’est pas en mesure de devenir cette autre, d’imiter ses modèles. Elle est dans l’oubli d’elle même comme le suggèrent ses réflexions après le bal « sa vie passée, si nette jusqu’alors, s’évanouissait tout entière, et elle doutait presque de l’avoir vécue. » Elle cherche en vain à asservir la réalité et à la soumettre au filtre de ses rêves (elle perce la fenêtre mais ne peut pas se libérer du cadre/ on peut considérer que ce cadre de fenêtre représente cet entre-deux dans lequel s’enfonce Emma).

Une figure de la transgression:

Ses adultères en font incontestablement une figure de la transgression morale et sociale, mais son goût pour l’interdit va plus loin.

Il s’exprime notamment dans ses achats compulsifs, puisque la consommation de biens matériels se voit rapidement associée à la consommation amoureuse (parures, cadeaux pour l’amant du moment, objets nécessaires ou non à la fuite rêvée). La multiplication des achats en période d’adultère laisse à penser qu’il s’agit d’une manière de faire exister au grand jour, socialement, ce qui doit rester secret, à savoir la consommation de la chair. C’est aussi une façon de satisfaire son désir amoureux lorsqu’il est frustré (phénomène de compensation du désir amoureux insatisfait). Mais force est de constater que même cet élan de consommation est contraint, contrarié par la réalité, puisqu’elle ne dispose pas de l’argent nécessaire. Sa consommation à crédit est alors symptomatique de son désir inadapté et de son incapacité à limiter son désir infini à l’horizon fini de sa réalité financière. Ainsi on peut y voir une métaphore de sa transgression de l’interdit sexuel, ce que souligne Flaubert lorsqu’il écrit « les appétits de la chair, les convoitises d’argent […] tout se confondit ».

Elle est aussi le sujet d’une transgression sociale au sens où elle ne reste pas à la place que sa naissance lui a assignée. Cette petite bourgeoise d’origine paysanne, dispose le lieu et sa personne « comme une courtisane qui attend un prince » lorsqu’elle attend Rodolphe. On note également lors de sa relation avec Léon dans la partie III, qu’elle « ne s’inquiétait pas plus de l’argent qu’une archiduchesse”. Elle refuse la médiocrité que lui infligent son origine et son mariage et se trouve déplacée dans son milieu, ce qui n’échappe pas à la mère de Charles qui lui trouve « un genre trop relevé pour leur position de fortune ». Elle aspire à d’autres modèles, notamment à celui de l’aristocratie, découvert lors du bal à la Vaubyessard, univers de luxe et de raffinement. Il convient également de souligner que sa difficulté à être une mère, constitue une autre forme de transgression morale et sociale à une époque où l’attachement maternel est envisagé comme une évidence.

Elle est également l’auteur d’une transgression religieuse récurrente. Dès son plus jeune âge au couvent la confession lui procure des plaisirs inattendus. Son existence alterne ensuite des périodes de mysticisme et d’exacerbation des désirs charnels et amoureux. Sa dévotion se présente régulièrement comme un détournement du désir. Elle confond amour charnel et amour mystique. On note ainsi un transfert amoureux qui teinte sa dévotion d’un incroyable érotisme lorsque Rodolphe la quitte: « Quand elle se mettait à genoux sur son prie-Dieu gothique, elle adressait au Seigneur les mêmes paroles de suavité qu’elle murmurait jadis à son amant, dans les épanchements de l’adultère » (le désir sexuel refoulé transmue sa foi en une certaine hérésie). On peut aussi mentionner la façon dont elle embrasse le crucifix sur son lit de mort.

Une héroïne tragique:

Son existence est cependant vouée à l’échec.

Elle n’échappe pas à sa condition et reste le jouet des hommes qu’elle côtoie. On ne peut en effet que constater qu’elle est sous le coup de la tyrannie masculine. Ce n’est jamais elle qui choisit, elle est choisie. Ceci transparait notamment dans le fait que lors des rencontres, elle est perçue à travers leurs regards. Nous la découvrons en première partie à travers les yeux de Charles. C’est ensuite le point de vue du clerc, Léon, qui nous permet de la découvrir près de la cheminée. A sa vue, Rodolphe songe aussitôt à ne faire sa maîtresse. Comme nombre de femmes, Emma est donc avant tout un objet de plaisir, comme en témoigne les calculs froids de Rodolphe , véritable prédateur, persuadé qu’il l’aura. Léon agit de même une fois revenu de Paris et la considère comme un objet: « Il admirait l’exaltation de son âme et les dentelles de sa jupe ». Le comble est atteint avec Guillaumin et ses propos libidineux. Rattrapée par ses dettes, Emma se voit quasiment acculée à la prostitution: « Elle partit donc vers la Huchette, sans s’apercevoir qu’elle courait s’offrir à ce qui l’avait tantôt si fort exaspéré, ni se douter le moins du monde de cette prostitution », le terme étant mis en relief par les italiques. C’est enfin, encore sous le regard des autres qu’elle meurt. Décrite du point de vue de Charles, elle n’est plus alors que Mme Bovary.

Elle reste aussi en partie soumise à l’ordre social. Face à son amour naissant pour Léon, elle essaie d’abord de refouler le désir: « plus Emma s’apercevait de son amour, plus elle le refoulait » et son désir, refoulé, prend aussi les voies détournées que sont la consommation et la religion. Flaubert évoque le désir féminin alors tabou dans une société moralisatrice et conservatrice et l’hypocrisie que cela engendre. La réussite d’Homais, qui fait contrepoint avec la faillite des Bovary à la fin, témoigne de ce que l’ordre social l’emporte. Ses transgressions (endettement notamment) échouent contre cet ordre, sans doute parce qu’elle n’est pas seule responsable; elle est notamment longuement manipulée par Lheureux qui contribue à son suicide. Il est notable qu’elle soit présentée comme une victime même dans cette propension à dépenser, comme s’il s’agissait de la disculper en partie: « La médiocrité la poussait à des fantaisies luxueuses, la tendresse matrimoniale en des désirs adultères ». Charles, lui-même, loin de l’accabler, s’écrie « C’est la faute de la fatalité! »

Emma est ainsi victime de ses passions (amour, amant rêvé, et vie rêvée, luxe) qui l’aveuglent, et notamment son penchant pour la lecture dans laquelle elle cherche « des assouvissements imaginaires pour ses convoitises personnelles ». Ses lectures deviennent obsessionnelles et la coupent de sa propre existence, au point qu’il lui arrive de lire alors que Charles dîne et lui fait la conversation. Le critique Paul Bourget, évoque même une « intoxication littéraire » qui la conduit à « une pensée égarée par un faux idéal ». On peut mentionner à ce titre la réflexion qu’elle se fait au début de son mariage : « tout ce qui l’entourait immédiatement, campagne ennuyeuse, petits bourgeois imbéciles, médiocrité de l’existence  » était « une exception dans le monde » ou encore le chapitre 9 de la partie II qui fait suite à l’adultère avec Rodolphe et dans lequel elle croit que sa vie se confond enfin avec un livre. On comprend alors que sa vision du monde et de la vie se confond avec les paysages et les intrigues romanesques au point qu’elle ne perçoit pas correctement le monde extérieur. Le chapitre 4 de la partie II est particulièrement révélateur de cette confusion: «  »L’amour, croyait-elle, devait arriver tout à coup, avec de grands éclats et des fulgurations -ouragan des cieux qui tombe sur la vie, la bouleverse, arrache ses volontés comme des feuilles et emporte à l’abîme le cœur tout entier. » Elle ne perçoit pas alors comment sa définition de la passion amoureuse comporte en elle-même les plus grands dangers. L’autre conséquence réside dans le fait que son désir est le plus souvent médiatisé puisqu’il repose sur une vision imaginaire et erronée de la réalité, nourrie de ses lectures, si bien qu’elle ne peut jamais connaître une réelle satisfaction. Lorsqu’elle écrit à ses amants, par exemple, elle médiatise son désir et cherche ainsi à effacer le décalage qui existe entre eux et l’homme idéal dont elle rêve et qui n’existe que dans ses livres (« en écrivant, elle percevait un autre homme, un fantôme fait de ses plus ardents souvenirs, de ses lectures les plus belles ». Ses écrits ne sont d’ailleurs guère personnels et comportent de nombreux clichés empruntés aux romans. Elle court après des fantasmes et les échecs. Aveuglée par l’idée de l’amour, elle ne voit pas Charles tel qu’il est et ne perçoit pas qu’il ne peut pas lui convenir avant de l’épouser. Elle ne perçoit pas non plus l’hypocrisie de Rodolphe, son jeu de séduction, lorsqu’il lui débite tous les clichés romantiques pour la séduire lors des Comices Ainsi, elle n’est que rarement dans son existence, mais toujours tournée vers un ailleurs, et ses rêves sont des rêves de fuite (un motif qui parcourt ses relations amoureuses). Force est de constater que cette ailleurs est instable par définition, et inatteignable, insaisissable, et la condamne à une fuite en avant perpétuelle. Après 6 mois de relations avec Rodolphe, « quand le printemps arriva, ils se trouvaient l’un vis à vis de l’autre, comme deux mariés qui entretiennent tranquillement une flamme domestique. » La nature de son désir la condamne à l’insatisfaction: ce n’est pas l’amour qu’elle aime, ni même ces hommes, mais l’idée de l’amour. Ses fantasmes reposent sur les mots, les phrases et les images retenus dans les livres, sans qu’ils correspondent à un contenu stable et réel. Dans la première partie, elle cherche ainsi à savoir  » ce que l’on entendait au juste dans la vie par les mots de félicité, de passion et d’ivresse, qui lui avaient paru si beaux dans les livres. » De la même façon elle confond les acceptions mystiques des termes fiancé, et époux céleste avec leurs significations ordinaires. Son imagination se greffe sur ces mots et les détourne de leur sens.

La logique de l’échec générée par ses aveuglements, apparait alors comme une forme de fatalité moderne qui confère au personnage la dimension d’une héroïne tragique. Elle est ainsi victime d’elle-même mais aussi de la société et des contraintes qu’elle lui impose. La morale la condamne au secret et au mensonge dans ses relations amoureuses. Les autres bourgeoises de Yonville comme Mme Tuvache et surtout Mme Homais, ou Mme Bovary mère, permettent à Flaubert de ménager un contrepoint intéressant puisque ces dernières incarnent l’ordre moral bourgeois. La question financière, l’argent opèrent également comme une fatalité funeste. Son goût du luxe en fait une proie de choix pour le prédateur qu’est Lheureux (incarnation d’un fatum tragique moderne). Entre ses désirs et les contraintes, elle se voit condamnée à une hypocrisie, une comédie dangereuse. Ainsi adresse-t-elle « des paroles douces d’une voix tremblante de colère » à la mère de Charles au début de son mariage, tandis qu’elle fait « sa toilette avec la conscience méticuleuse d’une actrice à son début » pour se rendre au bal de la Vaubyessard. Il lui arrive aussi d’endosser le rôle d’une épouse vertueuse, se croyant alors l’objet dune « prédestination sublime ». Cette comédie, dans laquelle elle se perd, l’empêche de faire preuve de discernement sur sa situation, son endettement, tout comme elle aveugle Charles, ce qui conduit le couple à sa perte funeste. Elle devient ainsi progressivement une héroïne tragique comme en témoigne les accents lyriques et pathétiques de sa dernière conversation avec Rodolphe ou encore ce lieu clos qu’est la chambre d’hôtel, symptomatique de son enfermement croissant . C’est en tragédienne qu’elle met également en scène sa propre mort, pour que ce moment là au moins la rapproche de ses modèles romanesques et constitue une apothéose.

C’est précisément cette fin prématurée et savamment orchestrée qui lui permet d’accéder au statut de personnage mythique. Comme le désirait Flaubert, elle incarne d’abord un type littéraire représentant nombre de femmes (« Ma pauvre Bovary, sans doute, souffre et pleure dans plus de cent villages de France »). Mais ce type de femme se distingue par une pathologie, que l’on nommera bovarysme (faculté de l’être de se concevoir autrement qu’il est), qui lui confère une dimension métaphysique. C’est un mode d’être au monde partagé par toute une catégorie d’individus, qui lui permet de confiner au mythe.

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