Le personnage de Lorenzaccio

Personnage historique passé à la postérité parce qu’il assassina son cousin Alexandre, du haut de ses 23 ans, Lorenzo appartient à la branche cadette des Médicis. Alfred de Musset en fait le personnage éponyme de son drame en optant toutefois pour l’un de ses surnoms aux connotations péjoratives: Lorenzaccio. Varchi, lui, dans son hypotexte recourait plus volontiers au diminutif « Lorenzino » que lui valait son physique chétif. Mais, même si le dramaturge s’inspire de données historiques, il réinvente le personnage pour en proposer une version dramatique, pour en faire une créature littéraire qui reflète ses propres préoccupations et ses déchirements.

I – Un être ambigu, protéiforme :

Le personnage de Lorenzo est construit à partir de ses propos et de ses actes mais aussi à partir des visions subjectives qu’en proposent les différents personnages. Musset en brosse ainsi le portrait par touches successives et le dote d’une personnalité particulièrement fluctuante, ambiguë et éclatée, ce que tendent à suggérer les nombreuses appellations qui le désignent. Il fut jadis « Renzo » ou « Lorenzino » pour Marie, sa mère, alors qu’il était pur, vertueux et promis à un brillant avenir. Sa débauche lui vaut le surnom péjoratif de Lorenzaccio, dans la bouche des florentins unanimement outrés par son attitude, tandis que le duc, avec lequel il entretient des relations troublantes, oscille entre Renzo, Renzino ou encore Lorenzetta, autant de sobriquets qui évoquent une certaine ambigüité sexuelle. Il recourt même à l’expression hypocoristique « mon mignon », acte IV sc 1, qui désignait le favori homosexuel du roi. Pourtant Lorenzo apparaît à bien des égards comme un homme à femmes capable de « rugi(r) comme une caverne pleine de panthères et de lion » (acte III sc 1). Tandis que le duc le voit comme « le plus fieffé des poltrons, une femmelette » (I-4) et qu’il use de la gradation en decrescendo « un philosophe, un gratteur de papiers, un méchant poète qui ne sait pas seulement faire un sonnet » pour lui ôter tout héroïsme et toute grandeur. Le Cardinal Cibo et Giomo le pressentent comme un danger potentiel pour le tyran. Pour Sire Maurice, « Lorenzo est un athée qui se moque de tout » alors que Scoronconloco le considère comme son sauveur et Philippe Strozzi, comme la jeunesse susceptible d’accomplir ce que sa vieillesse l’empêche de réaliser.

Son histoire est également marquée par le sceau de la dualité puisqu’après une jeunesse prometteuse et vertueuse, exemplaire, il a revêtu le costume du débauché. Empruntant au roman, Musset dote en effet son personnage d’un passé. Les analepses de Marie ou de Lorenzo lui-même, ainsi que la mention des statues de l’arc de Constantin décapitées, confèrent au personnage une épaisseur psychologique plus ample. Force est de constater qu’il a en quelque sorte vendu son âme au diable en se faisant le complice des plaisirs d’Alexandre. S’il a initialement saisi le masque du libertin pour gagner la confiance du duc et parvenir à ses fins, il se confond finalement avec ce libertin, ainsi qu’il l’expose à la scène 3 de l’acte III : « Le vice a été pour moi un vêtement, maintenant il est collé à ma peau. » La référence à la robe de Déjanire, cette tunique empoisonnée que la jeune femme amoureuse et jalouse fait endosser à Héraclès et qui lui colle au corps, va dans le même sens. Ce masque se confond tellement avec sa personne que son visage porte désormais les stigmates du vice ainsi que l’explique Marie à Catherine, acte I sc 6 : « Ah ! Catherine, il n’est même plus beau ; comme une fumée malfaisante, la souillure de son cœur lui est montée au visage ». On peut également mentionner à ce titre l’image du « spectre hideux qui vous tue en vous appelant encore du nom de mère ». Cette dualité est essentielle au personnage, ce qui explique pourquoi le metteur en scène Krejka, en 1969, décida de jouer sur la gémellité et de faire suivre Lorenzo d’un double masqué.

Son positionnement politique est tout aussi flou. Son entourage, tout comme le lecteur, s’interroge en permanence sur son républicanisme ou sur son adhésion au parti du duc. Il mène en effet un double jeu permanent et s’impose comme un personnage « caméléon » semblant chaque fois adopter le parti en présence. Les fils Strozzi s’en méfient, le duc explique qu’il est « glissant comme une anguille » et Marie, acte I sc 6, se lamente sur ses nombreuses trahisons : « Il n’en est pas un, parmi tous ces pères de famille chassés de leur patrie, que mon fils n’ait pas trahi ». A la sc 2 de l’acte II, son oncle Bindo l’enjoint alors de se positionner : « Etes vous des nôtres, ou n’en êtes-vous pas ? »

Seul Philippe Strozzi semble comprendre le personnage dans sa globalité et ses intentions : « Ne m’as-tu pas parlé d’un homme qui s’appelle aussi Lorenzo, et qui se cache derrière le Lorenzo que voilà ? ». La scène 3 de l’acte III s’impose alors comme une scène capitale pour la bonne compréhension du personnage de Lorenzo puisque il y tombe le masque et se met à nu.

II – Un histrion toujours en représentation :

Cette dualité du personnage s’accompagne d’un traitement dramatique original. On ne peut que constater que Lorenzo est un véritable comédien toujours en représentation, ce que soulignent certains effets de théâtre dans le théâtre.

A l’instar d’autres personnages gravitant dans la sphère du pouvoir et de la fête, Lorenzo arbore régulièrement déguisements et masques comme en témoignent les expressions: « un masque de plâtre », « un déguisement hideux », « les habits de la confrérie du vice », « un manteau de soie bariolé ». C’est sous le costume du brigand qu’il fait son entrée en scène à l’acte I, alors qu’il se dissimule sous un grand manteau. C’est avec un certain sens de la provocation qu’il revêt un costume de nonne au bal des Nasi. Il se comporte en outre comme un histrion provocateur lorsqu’il s’adresse à Tebaldeo à la sc 2 de l’acte II, ou encore lorsqu’il brave Sire Maurice acte I sc 4 ou qu’il déambule dans les rues de Florence pour annoncer son forfait à venir acte IV sc 7. Son éloge paradoxal du libertinage et le machiavélisme dont il fait preuve lorsqu’il expose l’art de la séduction dans la scène inaugurale font également de lui un être qui s’expose et qui se marginalise par une parole bravant la morale.

Lorenzo est en effet un hypocrite au sens étymologique du terme. Certes, sa parole est souvent duplice ainsi qu’il l’exhibe sc 4 de l’acte II en déclarant au Duc : Si vous saviez comme cela est aisé de mentir impudemment au nez d’un butor ! », mais il présente aussi des qualités d’acteur indéniables. Ainsi, acte II sc 4, le décalage entre sa profession de foi républicaine et la figure qu’il adopte dès l’arrivée d’Alexandre, témoigne de la façon dont Lorenzo est maître en comédie et s’amuse de tout le monde en réclamant ici les faveurs ducales pour les deux républicains que sont Bindo et Venturi. Acte II sc 6 il se livre quasiment à une petite comédie « musicale » pour faire diversion et dérober la cotte de mailles au nez d’Alexandre. Acte III sc 1, il opère en véritable homme de théâtre, auteur de ce que l’on pourrait appeler « la comédie du duel ». Ses injonctives comme « crie plus fort », « meurs » ou encore « frappe du pied » sont autant de didascalies internes qui font de lui le dramaturge et le metteur en scène d’un canevas au rythme endiablé ainsi que le souligne Scoronconloco : « Tu as inventé un rude jeu, maître. ».

Conjuguée à la thématique du masque qui renvoie à la fois à la dualité du personnage et à l’univers dramatique, l’isotopie du théâtre, qui émaille le drame, exhibe cette dimension histrionesque du personnage. On peut citer à ce titre les propos de Philippe Strozzi, acte III sc 3 : « si la hideuse comédie que tu joues m’a trouvé impassible et fidèle spectateur que l’homme sorte de l’histrion », « le rôle que tu joues est un rôle de boue et de lèpre. »

Ces différentes comédies s’expliquent en partie par le projet criminel de Lorenzo, mais on peut penser qu’à l’instar des clowns tristes, l’histrion, le grotesque qui tend régulièrement vers la farce et la facétie, aspire ainsi à masquer ses blessures et sa déchirure.

III – Un héros romantique.

Lorenzo est en effet un être tiraillé entre le vice et la vertu, entre le bien et le mal, le grotesque et le sublime. Son visage défiguré par le vice évoque d’ailleurs les grotesques, ces sculptures difformes qui ornaient certains éléments architecturaux.

Il constitue également, un véritable héros romantique en ce qu’il est en quête de lui-même, en ce qu’il cherche à retrouver l’unité de son moi déchiré depuis son retour à Florence. A l’acte III, sc 3, il évoque d’ailleurs « l’énigme de sa vie » et s’interroge sur son existence, son identité notamment acte IV sc 3. Il doute même parfois de son humanité et il se sent comme son propre fantôme : « Sont-ce bien les battements d’un cœur humain que je sens là sous les os de ma poitrine ? ». Il recourt à la thématique du fils dénaturé et du monstre. Acte IV sc 3 il s’interroge sur sa nature monstrueuse : « De quelles entrailles fauves, de quels velus embrassements suis-je donc sorti ? » avant d’exprimer, sc 5, son dégoût de lui-même dans un long monologue.

Comme les héros romantiques, et notamment Hernani et Ruy Blas, Lorenzo est un marginal, un héros solitaire confronté à l’incompréhension des autres. Cette marginalité est suggérée dès son entrée en scène. On le découvre seul tandis que le duc est accompagné des siens. On retrouve ce même isolement au sein de la cour lorsqu’il est la cible des critiques et des quolibets de tous à la sc 4 de l’acte I. Même Alexandre se désolidarise et explique qu’il lui fait honte. Il meurt également seul, au détour d’une porte sans que quiconque puisse lui porter secours alors que son crime n’a pas été fédérateur et qu’il n’a suscité aucune insurrection.

Il se caractérise aussi par sa démesure, qu’il s’agisse de son caractère, de ses actes ou de ses souffrances comme en témoigne cette vision qu’il a de lui-même sc 3 de l’acte III « ce chien qui se roule dans les cadavres et [dont] la langue avec laquelle il lèche son maître pue la charogne d’une lieue ». Enfin, il est romantique en ce qu’il incarne la fusion des contraires, du courage et de la lâcheté, du vice et de la vertu, de l’ombre et de la lumière, du grotesque et du sublime. Ceci explique qu’il passe d’une tonalité à une autre, de la désinvolture à l’épanchement et à la gravité, du langage familier au langage soutenu comme à la sc 1 de l’acte I. Des expressions comme « jeune chatte » et « proprette comme une flamande » contrastent en effet avec l’image poétique du « flot violent du fleuve magnifique sous la couche de glace fragile » et témoignent de la dichotomie qui anime le personnage. En digne figure romantique, il a pleinement conscience de sa dualité qu’il exprime à plusieurs reprises : « Je suis rongé d’une tristesse auprès de laquelle la nuit la plus sombre est une lumière éblouissante ». Philippe Strozzi complète ce tableau en affirmant « tu as pris, dans un but sublime, une route hideuse » ou encore Sc 7 de l’acte V « Votre gaieté est triste comme la nuit. ». L’oxymore signifie toute la dualité et la complexité du héros.

Son lyrisme contribue également au romantisme du personnage, que l’on peut associer à la nuit, moment qu’il semble privilégier ainsi qu’en témoignent ses « yeux plombés ». Alexandre emploie d’ailleurs la périphrase « lendemain d’orgie » pour le désigner. Cet être crépusculaire, dont la tante Catherine souligne la mélancolie, déambule la nuit dans les rues florentines, comme un fantôme, se laissant aller à des envolées lyriques qui confinent parfois à l’hybris. Ainsi, sc 3 de l’acte III, il évoque avec beaucoup de distanciation ses élans et ses rêves de jeunesse pour souligner la puissance de son désenchantement. Il reconnaît dans le même temps avoir commis un péché d’orgueil, d’hybris qu’il doit finalement expier : « Je voulais arriver à l’homme, me prendre corps à corps avec la tyrannie vivante, la tuer, et après cela, porter mon épée sanglante sur la tribune et laisser la fumée du sang d’Alexandre monter au nez des harangueurs pour réchauffer leur cervelle ampoulée. » Cette démesure peut prendre des allures de fureur comme à la sc 1 de l’acte III. Lorsqu’il mentionne sa haine et son désir de vengeance à Scoronconloco l’une de ses répliques est entièrement constituée de phrases averbales et semble dénuée de sens. Ses propos tiennent du délire et il s’évanouit. Cette incohérence apparente traduit la force de son sentiment, de sa passion et elle suggère un état de fureur.

Ajoutons à cela que sa soif d’absolu et son idéalisme d’antan sont également propres au héros romantique. Lorenzo s’est longtemps rêvé en Brutus, qu’il s’agisse du républicain romain qui assassina Jules César en – 44 ou de celui qui tua Tarquin le Superbe, tyran, en – 509. Le nom de Brutus résonne comme le symbole de l’opposition à la tyrannie. Il ne croit cependant plus en l’action politique et ne parvient pas à ses fins, puisque Côme succède à Alexandre. Il sait combien son meurtre sera vain. Il n’agit pas davantage par ambition ou par soif du pouvoir. Il a perdu toute confiance en la race humaine et pour le démontrer à Philippe Strozzi il s’appuie sur le fait que personne à Florence n’ose repousser le monstre qu’il est.

Lorenzo, qui se rêvait jadis en bienfaiteur de l’humanité, est un être désenchanté qui a perdu toute confiance en l’homme. Il n’a plus ni idéal, ni de véritable raison de vivre. Son assassinat à l’acte V tient en effet du suicide déguisé. Le personnage endosse ainsi bien des biographèmes de Musset qui écrit dans La Confession d’un enfant du siècle : « Un sentiment de malaise inexprimable commença donc à fermenter dans tous les jeunes cœurs. Condamnés au repos par les souverains du monde, livrés au cuistre de toute espèce, à l’oisiveté et à l’ennui, les jeunes gens voyaient se retirer d’eux les vagues écumantes contre lesquels ils avaient préparé leurs bras. Tous ces gladiateurs frottés d’huile se sentaient au fond de l’âme une misère insupportable. Les plus riches se firent libertins… ». Il apparaît comme un double du dramaturge.

S’il tue le duc c’est simplement par fidélité à lui-même et à son projet, mais c’est aussi pour tenter de se souvenir de sa vertu : « Ce meurtre, c’est tout ce qui me reste de ma vertu », c’est le « seul filé qui rattache son « cœur à quelques fibres de (son) cœur d’autrefois ». Ce crime a presque une fonction cathartique, comme s’il devait se souiller les mains pour mieux se purifier ensuite. Il s’agit de tenter de se défaire de ce masque infernal pour mieux renaître. Toutefois, même si Philippe Strozzi recourt à 3 reprises au nom de Brutus pour le désigner à l’acte V, Lorenzo ne constate aucun changement, ni pour Florence ni pour lui-même : « je suis plus creux et plus vide qu’une statue de fer-blanc ». S’il jette symboliquement la clef de sa chambre au patriarche républicain, tuer Alexandre n’était pas la clef de ses souffrances et de son déchirement : « la seule pensée de ce meurtre a fait tomber en poussière les rêves de ma vie » « j’étais une machine à meurtre, mais à un meurtre seulement. »

En ce sens, Lorenzo a pour fonction de remettre en cause l’image du héros agissant et triomphant. S’il occupe un très grand nombre de scènes et s’il occupe les esprits et les conversations au fil du drame, s’il déambule à travers tous les espaces scéniques, il s’impose à bien des égards comme un anti héros, un ange déchu. Par ailleurs, il se sait voué au malheur ce qui fait aussi de lui un personnage tragique.

Conclusion

Juste deux citations susceptibles d’être utiles

Lorenzo est un « Oiseau de nuit, homme de la petite porte dérobée, des déguisements équivoques et des farces silencieuses » Bernard Masson in Musset et son double.

J.M Piemme écrit dans son article « Lorenzaccio : impasse d’une idéologie : « Lorenzo est toujours autre chose que ce qu’il paraît. Ses actes, ses déclarations, sa philosophie conduisent toujours à des incertitudes. C’est que chez lui l’être et le paraître ne sont pas rigoureusement indépendants. Il est à la fois débauché et honorable, lâche et courageux, philosophe et conscient de l’inanité de la philosophie. »

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