Quelles sont les significations possibles du motif de la couture dans le recueil ?

Intro :

Assemblage de textes de même nature, le recueil était encore en 1937, année de publication des Mains libres par Ray et Eluard, cousu à l’aide d’un fil et d’une aiguille. Or le motif de la couture est un thème récurrent dans l’œuvre et sa présence aux deux seuils du recueil, dans le couple liminaire précisément intitulé « Fil et aiguille » puis dans « La couture », semble lui accorder une importance particulière. Il semble bien que le motif tisse, au propre comme au figuré, ce recueil. Ceci nous conduit donc à nous interroger sur les significations possibles de ce motif, image du temps et de l’existence, mais aussi métaphore du lien et de la création artistique.

La couture comme image de la fuite du temps

Les mères respectives d’Eluard et de Ray étant couturières on peut concevoir que la couture est liée au monde de l’enfance et aux souvenirs dans l’esprit de nos artistes.

– dans « Fil et aiguille », l’expression « donner naissance « peut être associée à la maternité, tandis que le fil du dessin donne naissance à une silhouette que certains critiques ont rapproché d’une photo que Ray prit de sa mère en 1895.

– Eluard associe le « Mannequin », accessoire de coutière à ses premiers émois amoureux au temps de l’enfance « Premier amour de l’écolier » et l’objet constitue donc une référence au passé

Mais le motif renvoie surtout au mythe des 3 Parques (l’une file, l’autre tisse, la troisième coupe)

– Par ailleurs l’expression « sans fin donner naissance » dans le poème liminaire évoque une ligne ininterrompue comme le temps qui passe.

– « Le sablier compte-fil » : le sablier permet, lui, de mesurer l’écoulement du temps, temps qui se trouve ici confondu avec le fil. Ray relie dans ce dessin le corps d’une femme à des fils, curieuse association qui transparait dans ce titre en forme de mot composé, et qui pourrait désigner une sorte de loupe de couturière destinée à dénombrer les fils de la trame d’un tissu.

– « L’Attente » : fil/ toile d’araignée est aussi une marque du temps. Elle connote le vieillissement

– Le fil comme ligne de vie/ lignes de la main p 48 (dessin de « Solitaire ») ou encore image de la guirlande dans « Mannequin », « tendue » « d’un bord à l’autre de l’enfance ». On ne peut que noter que les lignes de la main sont exhibées dans le dessin de Solitaire ou de l’Attente.

– Fil de « Femme portative » tend à suggérer que les individus sont des marionnettes du temps. L’homme est soumis au temps implacable et l’on peut interpréter les ciseaux qui aspirent à couper le corps de la femme représentée dans « La couture » comme une représentation moderne du mythe des Parques

La couture comme métaphore du lien

On peut aussi comprendre la couture comme une métaphore de la relation entretenue par les deux artistes, une représentation de leur collaboration qui semble ne tenir parfois qu’à un fil. Le fil symbolise à la fois le trait de crayon du plasticien et celui des mots du poète sur la page. La « toile blanche » opère de la même façon puisqu’elle renvoie tout autant à celle du titre qu’à la page. Le motif signifie alors l’effort à accomplir par le lecteur, chargé d’assurer la couture entre les deux pour faire émerger le sens de l’œuvre.

On peut concevoir que le fil et la couture représente lien et communication d’une manière générale. Dans « Solitaire », le fil joint les mains de la femme tandis que le texte souligne combien le lien que le poète entretient avec la femme est essentiel « Qui peut vivre seul/ sans toi/ Qui ». Ray a expliqué à propos de « Mannequin » qu’il s’était inspiré des traits du visage de Lee Miller qu’il aima passionnément.

Mais ce fil peut aussi être rompu ou distendu, à l’instar d’un lien affectif entre deux êtres. Il est ainsi associé à l’idée d’isolement dans « Solitaire » et force est de noter qu’il ne rapproche pas main féminine et main masculine. Le procédé est sensiblement le même dans « L’Attente ». Une même impression de solitude se dégage d’autant plus de « Femme portative » que la silhouette tient du robot ou de la marionnette. Le poème d’Eluard se présente par ailleurs comme une variation lyrique sur le motif de la « belle indifférente » : « Terrestre dérision de la femme/ Quand son cœur est ailleurs ». L’homme n’est alors plus rien que ce fil informe et ratatiné sur lui-même qu’elle tient négligemment.

Pourtant le fil peut aussi être celui d’Ariane, qui opère comme un guide…celui qu’on s’efforce de ne pas lâcher pour éviter de se perdre dans les méandres d’une « Glace cassée », dans le labyrinthe de la pelote déroulée des « Mains libres » ou dans la toile tissée par l’araignée de « L’Attente ». Le fil est alors comme une ligne de survie et peut constituer aussi une métaphore du parcours du lecteur.

Le fil est ce qui lie, ce qui relie, ce qui peut rejoindre, notamment les mains dans « L’Attente ». Il connaît dans le recueil certaines variations. On repère en effet la présence du fil du téléphone, emblématique de la communication, et celle du verbe « J’assemble » dans le couple « Objets » qui suggère le lien. L’analyse du texte nous invite par ailleurs à établir un lien d’une autre nature, un lien textuel, avec le dessin initial. Le vers « J’assemble tous les paysages », nous invite ainsi à relire le paysage entrevu à travers le prisme du fil à l’ouverture du recueil. On peut s’interroger de la même façon sur la signification de ces vers du poème « Le temps qu’il faisait le 14 mars » : « Les aiguilles du midi / Cousent la traine du matin ». Ils semblent pouvoir établir un lien avec le dessin initial et laisser entrevoir qu’il existe bien un parcours de lecture, un fil à suivre.

La couture comme mise en abyme de la création artistique :

Si l’on se réfère à l’étymologie du terme « texte » , on ne peut qu’établir un lien évident entre ce motif et celui du tissu de mots et de phrases qui prennent place et s’étalent sur la trame du papier. Dans le dessin de « La toile blanche » cette superposition des significations se voit matérialisée par l’étoffe qui recouvre en partie la feuille de papier. Le couple intitulé « La couture » est également très éclairant « Mots faits de chiffres/ Appel de chiffres clameur d’or/ … Collection des bonheurs, des goûts et des couleurs » : le terme « collection » rappelle l’étymologie du mot recueil. Ceci s’applique également à la toile du peintre.

Dans « Fil et aiguille », le fil opère comme un encadrement, à travers lequel la vue d’un morceau de paysage nous est donnée. On peut l’interpréter comme une invitation à un nouveau mode de lecture. Confronté à de nouvelles voies d’expression, le lecteur spectateur doit s’affranchir de ses réflexes et de sa raison, et chercher lui aussi à dépasser, à percer les silhouettes et les contours, même s’il a la sensation d’« en perdre le fil »…

La couture est confection, une création dont le mannequin constitue une métonymie p 56. Tout comme le mannequin est indispensable à la couturière pour façonner son ouvrage, l’artiste a besoin de sa muse. Ces deux instruments facilitent la création. On peut alors interpréter ce motif de la couture comme une mise en abyme de la création artistique. Mais ce rapprochement évoque un art non-canonique, plus proche d’un « artisanat », au sens positif du terme, ce que confirme cette omniprésence de la main. Peintre et poète travaillent le trait et les mots de leurs mains, comme de la matière.

Ainsi les ciseaux de « la couture » peuvent-ils peut-être signifier la rupture avec les canons esthétiques traditionnels. Ils coupent corps et tissu et se débarrassent ainsi des représentations « classiques » qui ne font que « donner naissance à des passions sans corps » ou à « des étoiles mortes ». Couper le dessin revient à une mise à nu.

Peut-on établir certaines analogies entre fil et longue chevelure ????

Il semble que l’on puisse voir une sorte de jeu, de mise en abyme du processus de métaphorisation lui même : ex : le crayon église de « Ou se fabrique les crayons » rappelle un peu l’aiguille liminaire tandis que le verbe « tresser » peut rappeler le tissage, la couture. L’image de « la paume du village » est reliée à celle de la main. = comme « des étoffes à reflets » (les amis) « le miroir et le paysage en forme de carte à jouer »

« Ceux qui dorment, chacun de leur côté, séparés par des murs immondes, verrouillés, intouchables, sont réunis par les images commodes que le monde extérieur leur a données d’eux mêmes ».

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