Le jour et la nuit dans Lorenzaccio

Les termes « jour » et « nuit » désignent des unités temporelles, mais ils renvoient également à la question de la lumière et de l’obscurité et s’accompagnent de significations plus figurées, voire métaphoriques. Ces différentes acceptions font l’objet d’un traitement particulier au théâtre. Les jeux d’ombre et de lumière permettent de montrer ou de dissimuler un personnage, un objet, un acte. S’intéresser à la mise en œuvre de cette thématique dans le drame Lorenzaccio, publié par Musset en 1834 dans le recueil Un spectacle dans un fauteuil est d’autant plus légitime, que les romantiques exploitèrent fréquemment la symbolique afférente à cette dichotomie. Il s’agira donc de se demander comment le jour et la nuit participent à la nature et à la structure de la pièce, avant d’analyser leurs fonctions dramaturgiques puis leur symbolisme.

I – Un motif structurant:

Il convient tout d’abord de noter que Musset, dramaturge romantique, refuse les règles du théâtre classique, ce qu’exhibe dès la scène d’exposition, la mention de la nuit dans la didascalie « Clair de lune ». Dans cette même scène, le duc indique qu’il est minuit passé. Cette exposition nocturne va ainsi à l’encontre de l’unité de temps qui réclame que l’action se déroule en 24 heures, entre le lever et le coucher du soleil. Musset alterne ensuite les scènes diurnes et les scènes nocturnes, signifiant ainsi l’écoulement du temps, des journées. La scène 2 de l’acte I se déroule « au point du jour », les 3, 4 et 5 en pleine journée, tandis que la 6 clôt le premier acte sur une note crépusculaire. Catherine stipule que « Le soleil commence à baisser » et elle évoque « les harmonies du soir ».

Cette alternance confère en outre au drame un surcroît de vraisemblance. Il aurait été inconcevable que le complot, le meurtre d’Alexandre puis celui de Lorenzo se déroulent en 24 petites heures. Elle structure également la pièce dans la mesure où les scènes diurnes représentent essentiellement des conversations ou des réflexions monologiques, se limitent surtout à l’exercice de la parole, tandis que les scènes de nuit correspondent davantage à des temps d’actions plus ou moins condamnables. Ainsi les scènes de rue et de foule ont lieu en pleine journée comme en I-2 et I-5 mais aussi en V-4 et 8., ce qui répond aussi à un impératif de vraisemblance. C’est, à l’inverse, de nuit qu’Alexandre et Lorenzo organisent le rapt de Gabrielle, que Louise est empoisonnée, que Salviati est agressé par les frères Strozzi. Et lorsque les personnages agissent en plein jour, comme Lorenzo et Scoronconcolo en III-1, il s’agit finalement souvent d’actions feintes.

La dichotomie du jour et de la nuit orchestre également la répartition du personnel dramatique. La nuit appartient en effet aux grands de Florence tandis que le jour est le temps du peuple et des bourgeois, du monde du travail. En ce sens, elle apporte sa contribution à la mise en ouvre de l’illusion historique et à la représentation de la cité florentine dans sa globalité. L’ensemble des activités humaines, qu’il s’agisse des fêtes ou du labeur est représenté. Elle participe également au romantisme du drame puisqu’elle permet aussi le mélange des genres et des registres. La nuit se voit en effet associée à la noirceur des âmes et des temps, à la tragédie. Elle comporte une dimension mortifère. Les prédateurs que sont Lorenzo et le duc accomplissent leurs forfaits dans son obscurité, les filles perdent leur pureté, d’autres perdent la vie. On peut noter en II-3 comment la marquise souligne ce point et fait des longs manteaux sombres les attributs de la nuit: « Il y a là plus d’une maison où Alexandre est entré la nuit, couvert de son manteau ». Philippe Strozzi n’est pas en reste lorsqu’il déclare en II-5 « Il y en a bien d’autres à cette heure qui ont pris leur manteau et leur épée pour s’enfoncer dans cette nuit obscure. » Le jour, lui, permet des effets de contrepoint. C’est parfois le temps de la rêverie, notamment pour Catherine sur les bords de l’Arno en I-6 : « Regardez ma mère chérie; que le ciel est beau! que tout cela est vaste et tranquille! comme Dieu est partout! ». Il permet d’introduire une certaine poésie et de ménager des accents lyriques. On peut citer à ce titre les échanges paisibles et bucoliques entre Laurent Cibo et son épouse en I-3. Il relève aussi parfois de la comédie ou de la farce en I-4, en III-1. Mais le motif de la nuit introduit aussi dans le drame une touche surnaturelle, notamment par l’entremise du rêve. On peut mentionner dans la sc 2 de l’acte IV, la présence de la nuit, « (des) volets fermés » et d’un portier qui a « l’air d’un spectre qui sort d’un tombeau ». Dans la scène 2 de l’acte II Marie Soderini rapporte ainsi son rêve éveillé et raconte comment elle regardait « cette nuit obscure » et le spectre de Renzino, « un homme vêtu de noir » qui « s’est effacé comme une vapeur du matin ». Plus métaphoriquement, Lorenzo se sent suivi par son ombre, son fantôme, témoin d’un passé glorieux et d’un présent plus diabolique. La nuit dissipe les contours des êtres et des choses, elle dissimule la réalité et tend à ôter leur faculté de discernement à certains personnages comme Maffio ou le duc, tandis qu’elle accroît la lucidité de Lorenzo, qui tombe le masque dans des scènes nocturnes. La nuit est donc dotée d’une dimension inquiétante, ce que souligne Pierre Strozzi en IV-2 « on ne meurt pas à son âge dans l’espace d’une nuit sans une cause surnaturelle ».

II – Fonctions dramaturgiques:

Mais le jour et la nuit nourrissent également l’intrigue. Du point de vue de la dramaturgie, il apparait qu’ils participent du décor. La nuit est fondamentale dans la représentation de Florence, dans la mesure où elle évoque le temps des secrets, des complots, des comportements douteux, des actions sombres, du vice. C’est l’heure de la débauche et du Mal. Elle tend à dissimuler les actions funestes: les hommes sont bannis au crépuscule en I-6. La nuit florentine est le moment de tous les dangers, le temps où les épées sortent de leur fourreau comme le signifie Philippe Strozzi en II-5 « Voilà la nuit; la ville se couvre de profondes ténèbres; ces rues sombres me font horreur; – le sang coule quelque part, j’en suis sûr. » ou en III-2 « N’étais-je pas offensé, aussi la nuit dernière lorsque tu avais mis ton épée nue sous ton manteau? »

L’opposition du jour et de la nuit permet également à Musset de doter ses personnages d’une plus grande épaisseur psychologique. Elle reflète le psychisme et les paysages mentaux des êtres. Le duc, en III-6 fait remarquer à la Marquise qu’elle « a l’air sombre comme l’enfer ». Louise Strozzi apparaît comme un être solaire et sa perte plonge son père dans une nuit profonde. A contrario, le cardinal Cibo est un être de l’ombre, comme le signifie la métonymie de la tapisserie. Lorenzo, lui, porte les stigmates de la nuit sur son visage comme en témoigne la mention de ses « yeux plombés » et de son allure de « lendemain d’orgie ambulant » en I-4. Mais Musset joue surtout de cette dichotomie pour évoquer la dualité de Lorenzo notamment en III-3 « Suis-je un Satan? Lumière du Ciel! ». Le nom de Satan renvoie au monde des ténèbres et donc à la nuit tandis que l’interjection « Lumière du Ciel » connote davantage la pureté. Le héros navigue entre ombre et lumière. En III-3 Philippe Strozzi lui rappelle qu’il a « laissé l’ombre de (sa) réputation passer sur (son honneur) ». Lorenzo use également de la comparaison nocturne pour signifier son état psychique en III-3 « je suis rongé d’une tristesse auprès de laquelle la nuit la plus sombre est une lumière éblouissante ». L’analogie entre ses émotions et la nuit, renchérie par la métaphore et l’antithèse, vise à traduire l’immensité de son désarroi. La nuit et ses fantômes favorisent l’expression de sa chute. Le spectre aperçu par Marie en II-2, associé au livre et à la lampe, à l’étude, oppose le souvenir de Renzino, être de lumière, au présent sombre de Lorenzaccio: « Il ne rentrera qu’au jour, lui qui passait autrefois les nuits à travailler. » On peut s’interroger à ce titre sur les significations de la didascalie « Il est nuit » en IV-9. Certes elle renvoie au moment du monologue de Lorenzo, mais elle pourrait aussi suggérer métaphoriquement l’assimilation du héros au monde des ténèbres. Juste après il achève d’orchestrer la nuit du meurtre, d’éteindre les lumières au propre et au figuré, les chandelles et l’étincelle de vie qui animait le duc. On peut s’interroger de la même façon sur un jeu éventuel de Musset en IV-10. Lorsque Le Cardinal évoque les actes étranges de Lorenzo afin de mettre en garde Alexandre, ce dernier lui objecte simplement que son cousin doit être « gris »: « Est-ce que vous ne savez pas que Renzo est ordinairement gris au coucher du soleil? ». Le duc fait ici référence au penchant de son protégé pour le vin, mais on peut supposer aussi que Musset s’amuse avec cette couleur susceptible de traduire l’état de son personnage, qui oscille entre ombre et lumière, au crépuscule, moment que l’on nomme aussi « entre chien et loup ».

Le jeu sur le jour et la nuit est aussi le vecteur d’une critique sociopolitique acerbe. La nuit est associée aux grands et vécut par les autres comme une mascarade. Ceci témoigne d’une importante crise des valeurs. Musset ménage ainsi la représentation d’un monde à l’envers à renfort de masques, de déguisements de nonnes, de bals masqués. Le bourgeois, acte I sc 2, résume cette pensée en recourant à un chiasme particulièrement évocateur « Faire du jour la nuit, et de la nuit le jour, c’est un moyen commode de ne pas voir les honnêtes gens ». Une telle formule traduit la fracture sociale criante qui oppose les seigneurs et le peuple, le tyran et ses sujets soumis, mais elle confère aussi une dimension morale à cette fracture puisque si l’honnêteté se trouve du côté du peuple, le vice et la malhonnêteté sont l’apanage des grands. Il est question à plusieurs reprises des spectacles nocturnes ainsi offerts au peuple, dont le marchand de soieries en I-2, et de la façon dont on cherche à l’endormir, notamment avec le vin susceptible de générer une sorte de nuit artificielle dans leurs esprits révoltés (V-1). A l’acte V, scène 2 Philippe Strozzi et Lorenzo débattent aussi de l’éveil potentiel des républicains : « ils se sont éveillés plus d’une fois, et rendormis à l’avenant ». Pierre Strozzi reprend également ce motif en III-2 pour appuyer sa révolte « quand vos domestiques voient à leur lever vos fenêtres éclairées des flambeaux de la veille? ».

Le jour est aussi parfois le temps des révélations, le moment où l’on met à jour les dures réalités ou les difficultés. C’est au petit matin, en V-1 que Valori constate à propos de la disparition du duc que cette « hideuse affaire a transpiré », ce qui explique la présence massive d’une foule prête à bouillir.

Enfin le jour et la nuit contribuent à une meilleure compréhension des événements. Ils jalonnent la chronologie et les personnages semblent souvent inquiets de l’heure. En IV-1 il est question du pseudo rendez-vous du duc avec Catherine à « minuit précis ». En IV-7, Lorenzo semble confronté à une course contre la montre: « Voilà le soleil qui se couche, je n’ai pas de temps à perdre et cependant tout ressemble ici à du temps perdu. » En III-3 ils sont l’outil d’un effet d’annonce de la part de Lorenzo « et je vous répète que d’ici à quelques jours il n’y aura pas plus d’Alexandre de Médicis à Florence qu’il n’y a de soleil à minuit », une déclaration qui peut également être comprise comme un retour à l’ordre normal des choses, à des valeurs cohérentes. Sa réplique en IV-1 « Dépêche-toi, Soleil, si tu es curieux des nouvelles que cette nuit te dira demain » traduit son impatience face à ce renversement. On retrouve de la sorte un lien évident entre le jour et la nuit et les trois intrigues que tissent Musset. Le meurtre de Louise et la scission entre Pierre et Philippe se déroulent de nuit. Philippe opte pour une nuit métaphorique après la mort de sa fille en se retirant au couvent. Les Cibo opèrent de jour, mais sous le sceau du secret et de l’ombre. Lorenzo, enfin, annonce et accomplit son forfait dans des scènes nocturnes. Musset signifie ainsi que les intrigues sont autant de complots dont l’obscurité tend à cacher la noirceur.

III – Le symbolisme du motif:

Mais Musset ne se contente pas d’user du motif du jour et de la nuit pour structurer son drame et fonder sa dramaturgie, il joue aussi du symbolisme de ces termes antithétiques. Cette thématique temporelle vient renchérir la représentation de la lutte du bien et du mal chère aux romantiques. La nuit est incontestablement du côté d’un mal ravageur, dévastateur qui se propage rapidement comme le suggère Philippe Strozzi en II- 1 « sa sœur corrompue, devenue une fille publique en une nuit! ». On peut également citer à ce titre les propos de la marquise au Cardinal en IV-4 : « César a vendu son ombre au Diable; cette ombre impériale se promène, affublée d’une robe rouge, sous le nom de Cibo. » La répétition de terme « ombre » stigmatise Cibo et Alexandre et en fait des êtres au service des puissances obscures, prêts à œuvrer contre le bien, ce qui est perceptible dans la réponse de Cibo « Puisque vous m’appelez « l’ombre de César » vous auriez vu qu’elle est assez grande pour intercepter le soleil de Florence. ». Dans cette même scène le Cardinal use à 3 reprises de la même injonction « Allez ce soir chez le duc », ce qui exhibe son incitation au mal et sa foi contrenature.

Dans le contexte du drame romantique, ce symbolisme est forcément à relier aux notions de grotesque et de sublime. La nuit sera généralement liée au grotesque et à la part du démon, le jour au sublime et à la part de l’ange. On peut opposer à ce titre les deux monologues de Lorenzo en IV-5 et en IV-9. Le premier est diurne et expose la façon dont Lorenzo analyse avec lucidité sa situation et sa dualité. Empreint de lyrisme et très structuré, il tend vers le désir ou l’espoir d’une vertu retrouvée. Le second, nocturne, se caractérise par une syntaxe bouleversée qui traduit un état émotionnel confus. C’est davantage Lorenzaccio qui s’exprime, ainsi qu’en témoigne le champ lexical du crime et du vice. Il recourt au polylogue et fait entendre les voix du duc ou de Philippe comme pour s’exhorter à commettre le meurtre. Alexandre n’est pas en reste, grotesque dans sa chemise de nuit en IV-11, avide de la chair de Catherine. C’est aussi au petit jour, quand l’obscurité plane encore, que s’illustre la grossièreté de Salviati au sortir du bal des Nasi.

Ce sont en outre des outils au service de l’expression d’une vision désenchantée de la politique et de l’histoire. Ainsi, acte V sc 2, Philippe Strozzi exprime sa foi dans la marche de l’histoire et en l’esprit révolutionnaire républicain en recourant à la métaphore de la lumière « c’est ainsi que l’éclair d’une seule épée peut illuminer tout un siècle. » Acte III sc 3 il avait déjà recouru à une analogie entre le bien et le mal et l’ombre et la lumière pour opposer son optimisme au pessimisme grandissant de Lorenzo face à l’humanité: « Le mal existe, mais non pas sans le bien; comme l’ombre existe, mais non sans la lumière. » Si les dichotomies du bien et du mal et de l’ombre et de la lumière coexistent dans le monde, il ne doute pas cependant du triomphe possible de la lumière. Selon lui, les esprits accèderont à la lumière et la république verra le jour. L’antithèse du jour et de la nuit autorise donc la mise en opposition du bonheur et du malheur, du bien et du mal et permet à Musset l’expression de sa vision désenchantée de l’histoire à travers le point de vue de Lorenzo, qui pense tout éveil des consciences impossible.

Mais la nuit peut aussi signifier l’enfermement des personnages, leur aveuglement, ce qui confère au drame une note tragique. Le peuple ne parvient pas à s’éveiller véritablement et l’on peut considérer que Maffio, dès la scène d’exposition, est particulièrement emblématique de cette tragédie qu’est l’histoire. Les effets de clair-obscur, ménagés par le clair de lune et les lanternes, l’amènent à croire qu’il aperçoit le fantôme de sa sœur. Il cherche à nier les évidences et à se rassurer, puisque les « fenêtres  » de Gabrielle « sont fermées », mais il est ainsi prisonnier de ses illusions, de son aveuglement, ce qu’exprime Giomo en recourant à l’image du somnambule.

Conclusion:

Au terme de notre analyse il apparait que la dichotomie du jour et de la nuit assume un rôle essentiel dans ce drame. Sur le plan de l’écriture elle opère comme un motif structurant profondément romantique. Elle participe également à la construction de l’intrigue et à la caractérisation des personnages. Ses différentes acceptions et son symbolisme viennent enfin enrichir le sens de la fable.

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